Le début des activités gazières de Leviathan ne réjouit pas tout le monde
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Le début des activités gazières de Leviathan ne réjouit pas tout le monde

Tandis que la firme texane Noble Energy a lourdement investi dans une opération séduction, les villes côtières et les groupes environnementaux s'inquiètent

Cette photo prise le 31 janvier 2019 montre une image du navire avec grue SSCV Thialf qui pose la fondation de la plateforme qui vient d’arriver pour le gisement de gaz naturel du Leviathan en mer Méditerranée à environ 130 kilomètres à l’ouest de  la côte de la ville israélienne de Haïfa. (Marc Israel Sellem/Pool/AFP)
Cette photo prise le 31 janvier 2019 montre une image du navire avec grue SSCV Thialf qui pose la fondation de la plateforme qui vient d’arriver pour le gisement de gaz naturel du Leviathan en mer Méditerranée à environ 130 kilomètres à l’ouest de la côte de la ville israélienne de Haïfa. (Marc Israel Sellem/Pool/AFP)

Alors que l’activité de production commerciale du plus grand champ de gaz israélien débutera à la fin du mois, la méfiance nourrie envers la compagnie responsable de l’opération par les défenseurs de l’environnement et les résidents vivant à proximité de la plateforme n’a jamais été aussi forte en raison de l’inquiétude portant sur une éventuelle dégradation de leur qualité de vie.

Noble Energy, une entreprise du Texas, dont le principal partenaire est Delek Drilling Ltd. de Yitzhak Tshuva, est actuellement en phase-pilote de la « mise en service » de la plateforme Leviathan et de ses gazoducs – un projet qui a coûté 3,75 milliards de dollars.

La production commerciale devrait commencer avant la fin de l’année pour le marché local et les exportations peu de temps après.

Parmi les opposants depuis de nombreux mois à la firme Noble Energy Mediterranean Ltd, une partie des autorités locales et les organisations Zalul – qui s’est donné pour mission de protéger la mer et les rivières de l’État juif – et Gardiens du foyer. Cette dernière a été fondée pour peser dans la campagne menée contre l’installation de la plateforme à proximité de la plage Dor, située au nord de Césarée, sur la côte nord de la mer Méditerranée.

Noble Energy, qui a développé le tout premier champ de gaz naturel majeur en Israël, Tamar, avait initialement prévu d’installer la plateforme de traitement du champ Leviathan à proximité des puits, sur un FPSO (unité flottante de production, de stockage et de déchargement), un large vaisseau flottant.

Mais le gouvernement a changé d’approche et pris la décision de la construire à seulement 9,7 kilomètres du rivage, sur la requête, clame-t-il, des responsables de la marine et de la Défense.

Des Israéliens manifestent près de la Knesset, à Jérusalem, contre la décision d’installer la plateforme de traitement de gaz naturel Leviathan à dix kilomètres du rivage d’Israël dans le centre du pays, le 12 juin 2018 (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90)

Les Gardiens du foyer ont peut-être perdu la bataille concernant la localisation de la plateforme, mais ils continuent toutefois à mettre en garde contre ce qu’ils qualifient de dangers de pollution susceptibles de toucher la mer, la terre et l’air.

A la fin du mois dernier, le groupe a appelé les personnes vivant à proximité de la plateforme à évacuer la zone pendant deux « périodes de rodage » de huit heures, au cours desquelles d’importantes quantités d’émissions gazeuses seront libérées dans l’atmosphère.

Le ministère de la Protection environnementale a fait savoir que la firme pourrait émettre jusqu’à 49 tonnes-métriques de COVNM (composés organiques volatils non méthaniques, mais incluant des substances polluantes comme le protoxyde d’azote et l’anhydride sulfureux) au cours de la période de mise en service, et notamment 153 kilogrammes de benzène cancérigène.

Photo prise le 31 janvier 2019 montrant la nouvelle plateforme installée sur celle du Leviathan, en méditerranée, au large de Haïfa. (Crédit : Marc Israel Sellem/Pool/AFP)

En comparaison, pendant la première phase d’opération commerciale, les émissions annuelles seront limités à 20 tonnes-métriques de COVNM par an, avec jusqu’à 120 kilogrammes de benzène.

Les opposants à Noble Energy citent la découverte tardive par le ministère, en 2017, que les émissions en 2016 de la plateforme Tamar « connues pour être cancérigènes ou soupçonnées de l’être » égalisaient le total des émissions de même nature émanant de 570 importantes usines industrielles de tout le pays, les raffineries pétrolières de Haïfa comprises.

Des travailleurs de la plate-forme israélienne de gaz «Tamar», située à 24 km au large de la côte sud israélienne d’Ashkelon. (Crédit : Moshe Shai / Flash90)

Ils soulignent également les antécédents variables de Noble Energy à l’étranger.

Par exemple, au mois d’avril 2015, la firme parente Noble Energy, Inc. avait accepté un arrangement judiciaire à hauteur de 73 millions de dollars avec l’Agence de protection environnementale américaine, le département de la Justice et l’État du Colorado concernant des « problèmes rencontrés avec les systèmes de contrôle de vapeur » dans les batteries de citernes de stockage de condensat de la firme, dans le Colorado.

De plus, selon une étude publiée au mois d’octobre dans la revue Environmental Impact Assessment Review, éminente publication révisée par des pairs – une étude qui a été rejetée par Noble Energy – les évaluations d’impact environnemental qui ont été conduites pour la plateforme Leviathan par l’entreprise ont « grossièrement » sous-estimé la quantité d’émissions polluantes, affiché « une série de lacunes » et se sont appuyées sur « des modèles outrageusement simplistes » – ce qui nécessitait, selon la revue, qu’elles soient refaites de manière plus professionnelle.

Le traitement

Après son extraction, le gaz naturel brut doit être traité pour séparer le gaz sec, utilisé par les usines pour faire fonctionner les turbines, et les deux autres composants – le condensat et les eaux usées.

Le condensat se forme quand le gaz se rafraîchit alors que la pression chute, puis s’élève à la surface de la mer. Utilisé dans l’industrie du pétrole, il contient des produits dangereux et cancérigènes comme du benzène et de l’arsenic.

L’eau usée qui sort du puits contient de fortes concentrations de métaux lourds, de mercure et de plomb.

Yuval Arbel de l’organisation Zalul (Crédit : Facebook)

Le docteur Yuval Arbel de Zalul a expliqué cette semaine au Times of Israel que son organisation s’inquiétait quelque peu des eaux usées qui seront rejetées dans la mer après le traitement, ajoutant qu’elle était néanmoins davantage préoccupée par le risque de condensat s’échappant de la plateforme ou des tuyaux qui pourrait contaminer des dizaines de kilomètres-carrés de mer ou de terres côtières, faire fermer les usines de dessalement et polluer l’air.

Noble Energy a rencontré des problèmes lors d’un forage expérimental antérieur près de Leviathan, explique-t-il. Ce forage n’avait pas permis d’atteindre des réserves pétrolières ou de gaz, mais avait envoyé des quantités énormes de saumure dans la mer, et il avait fallu un an à l’entreprise pour remettre les choses en ordre.

L’opposition n’est pas toutefois générale. Ni la Société pour la protection de la nature, ni le groupe de conseil juridique environnemental Adam Teva V’Din n’ont rejoint Zalul et les Gardiens du foyer dans leur lutte. Le docteur Arieh Wenger, en charge de la pollution de l’air au sein d’Adam Teva V’Din, a pour sa part estimé dans un avis, l’année dernière, que les avantages présentés par le projet de Leviathan surpassaient de loin les risques « très modestes » de pollution de l’air.

Arieh Wenger, responsables des questions liées à la pollution de l’air dans le groupe de défense de l’environnement Adam, Teva V’Din. (Autorisation)

Le public a été consulté à un certain degré. Le ministère de la Protection environnementale – sous-financé et en manque de personnels – qui a dû s’appuyer, dans une certaine mesure, sur les modèles et les prédictions de Noble Energy – a mis en place une session de consultation publique sur le projet d’autorisation d’émissions de Leviathan, cette année, incluant plusieurs demandes soumises par ce biais dans l’autorisation finale qui a été émise le mois dernier.

Le ministère n’a pas, toutefois, consulté le public sur l’autorisation distincte consacrée à la période-pilote. Pas plus qu’il a annoncé la date de début de cette dernière.

Offensive de charme

En termes de réchauffement climatique global, le gaz naturel est une énergie plus propre que le charbon, car il émet 50 % de moins de dioxyde de carbone lors de sa combustion. Mais il est principalement formé de méthane qui, quand il se diffuse dans l’atmosphère sans s’être consumé, est environ 70 fois plus puissant que le CO2 en termes d’effets de serre.

Noble Energy — dont les actions se négocient actuellement au prix de 20,70 dollars l’une, contre 70,72 dollars l’unité au mois de juin 2014 – a choisi d’investir lourdement dans une opération séduction.

Ces dernières semaines, aux côtés de Delek Drilling et du troisième partenaire impliqué dans le projet Leviathan, Ratio Oil Exploration, la firme a fait diffuser chaque soir, juste avant le principal journal d’actualité, des publicités promettant « une économie vibrante et un environnement plus sain » grâce aux vertus du gaz naturel.

Pendant la fête de Soukkot, cet automne, l’entreprise s’est associée au zoo de Jérusalem pour inclure l’une de ses vidéos de promotion à l’Aquarium Israel, tourné vers la préservation. Elle a également coparrainé des conférences via le quotidien en hébreu Maariv et l’anglophone Jerusalem Post.

La compagnie n’est pas en reste lorsqu’il s’agit d’expliquer le contexte des émissions massives de la plateforme Tamar qui avaient été rapportées par le ministère en 2017.

Clamant que ces émissions n’ont jamais atteint le rivage, les responsables de Noble Energy affirment au Times of Israel qu’il n’y avait jamais eu de régulations réelles et pertinentes avant l’établissement de Tamar, en 2010, en raison de sa situation à 23 kilomètres au large de la côte d’Ashkelon, au sud, juste au-delà des eaux territoriales israéliennes.

En résultat, il avait été convenu que la compagnie œuvrerait selon les normes mises en place dans le Golfe du Mexique qui, à cette période, ne prenaient pas en compte les émissions de gaz à effet de serre.

Les officiels notent que l’entreprise a, depuis, investi la somme de 38 millions de dollars dans un système permettant de contrôler les émissions sur la plateforme Tamar, lequel est opérationnel depuis le mois de mars de cette année, et qui capture le méthane et autres gaz et les utilise dans le combustible alimentant la plateforme. Une torche qui a été érigée sur la plateforme, mais qui n’a pas servi avant le mois d’octobre 2019 est dorénavant également en fonctionnement.

Le siège de Noble Energy Mediterranean Ltd.à Herzliya. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

La raison pour laquelle le ministère n’a pas encore donné son autorisation d’émission réexaminée à la plate-forme Tamar reste indéterminée.

Les émissions pendant la phase-pilote soulèvent l’inquiétude

Les protestataires sont préoccupés par la clause figurant dans l’autorisation donnée par le ministère pour la période de « mise en service » de Leviathan, disposition qui permet le « suintement à froid » des émissions pendant deux fois huit heures. Cette étape devrait commencer d’ici deux semaines.

Michael Grenz, directeur environnemental, de la santé, de la sécurité et des régulations offshore pour tous les projets entrepris par Noble à l’étranger, explique qu’afin de vérifier la pression des systèmes de canalisation et de la plateforme, la compagnie inonde de nitrogène le système entier – un gaz qui n’est soumis à aucune réaction chimique, qui n’est pas inflammable et donc sûr à utiliser pour un test.

Une fois que le système aura fait ses preuves et que les équipements de traitement seront mis en service, et les puits ouverts, le gaz naturel commencera à s’écouler dans les tuyaux encore remplis de nitrogène, dit-il.

Ce mélange de nitrogène et de gaz naturel devra être émis directement dans l’atmosphère parce que le nitrogène ne pourra pas être convoyé par le système de canalisations servant au gaz naturel et ne pourra pas brûler à l’aide de la torche : au contraire, il éteindrait cette dernière et interromprait son fonctionnement.

Cette « émission à froid » directement dans l’atmosphère cessera automatiquement lorsque le contenu en nitrogène représentera moins de 5 % du mélange total.

Des plaisanciers à Dor Beach, une plage de Haïfa, le 9 septembre 2017. La plateforme de transformation de gaz Leviathan sera située à moins de 10 kilomètres de la plage. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Interrogé sur les émissions de Leviathan jusqu’à présent, Grenz explique que des opérations de « suintement à froid », ces émissions qui montent directement dans l’atmosphère, ont déjà eu lieu mais que rien de remarquable n’ait été noté par les deux systèmes de contrôle côtiers à Maayan Zvi et à Césarée, qui ont été mis en place par l’organisation Sharon-Carmel Environmental Towns Association. (Les Gardiens du foyer, pour leur part, ont indiqué qu’au cours de la première opération « d’émission à froid » de Leviathan, les stations de contrôle étaient tombées en panne).

Grenz ajoute que la Towns Association a accepté que ses stations de contrôle ne fourniraient comme seules données que celles que Noble Energy est dans l’obligation de transmettre dans le cadre de son autorisation d’émission. Ce sont des chiffres qui apparaissent d’ores et déjà sur le site internet de l’entreprise.

La plateforme Leviathan est équipée de quatre couches de protection – deux systèmes de récupération des gaz de brûlage qui les capturent et les utilisent pour les besoins en carburant de la plateforme, et deux torches, qui peuvent être utilisées pour brûler les gaz dans les situations d’urgence ou pendant les travaux de maintenance. De surcroît, selon Grenz, plus de 400 systèmes de contrôle de gaz et de feu sont constamment en activité sur des pièces spécifiques d’équipement. Si deux de ces systèmes se déclenchent dans la même zone, la partie concernée de la plateforme est automatiquement arrêtée.

« Le système de détection de fuite et de réparation dont nous disposons sur la plateforme Leviathan est l’un des plus robustes jamais installés par Noble Energy, partout dans le monde », dit-il.

Binyamin ‘Bini’ Zomer de Noble Energy Mediterranean Ltd à la conférence diplomatique du Jerusalem Post au Waldorf Astoria hotel, à Jérusalem, le 6 décembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Interrogé sur le type d’assurance contractée par Noble Energy en cas d’accident ou de négligence, Bini Zomer, vice-président pour les Affaires régionales de la firme, refuse de détailler les politiques mises en place par l’entreprise, disant simplement que « notre contrat nous oblige à avoir certains niveaux d’assurances conformes aux standards de l’industrie, et nous les respectons tous ».

Concernant les craintes publiques sur une fuite de condensat, Grenz note que toute émission de ce type serait minimaliste parce qu’en cas de fuite, ce qui est improbable, une série de valves ont été placées sur les puits – à l’entrée de la plateforme, sur la plateforme et à sa sortie – qui seront refermées pour limiter au maximum les émissions.

« Nous avons également un programme de réponse aux fuites dans l’hypothèse d’un accident », ajoute-t-il.

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