Le Hamas craint que Gaza ne devienne un autre Liban… Israël aussi
Alors que les deux ennemis préparent la prochaine phase du cessez-le-feu, le Hamas veut freiner la liberté d’action de Tsahal, tandis qu’Israël veut lever son veto sur Gaza
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Après l’enthousiasme suscité par le cessez-le-feu à Gaza le mois dernier, assorti d’une bonne dose de faste et de cérémonial, le plan de paix en vingt points du président américain Donald Trump a perdu une grande partie de son élan.
Le « pèlerinage à Kiryat Gat » – expression qu’aucun journaliste n’aurait jamais pensé écrire – effectué par plusieurs hauts responsables américains a momentanément ravivé le processus. Mais même ces visites répétées ne suffisent pas à dissimuler les multiples frictions auxquelles se heurte la vision de Trump.
Le processus avance néanmoins, lentement, porté surtout par la détermination obstinée du président américain.
Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, le groupe terroriste palestinien du Hamas a étalé sur quatre semaines la restitution des corps des otages israéliens. Aujourd’hui, seules six des vingt-huit dépouilles qu’il détenait encore le 10 octobre se trouvent toujours à Gaza.
La première phase de l’accord n’étant pas encore achevée, aucune discussion n’a eu lieu sur la deuxième.
L’administration Trump s’efforce toutefois de maintenir la dynamique. Un projet de résolution du Conseil de sécurité de l’ONU circule actuellement, visant à créer un mandat pour une force de maintien de la paix qui rassurerait les États susceptibles d’y participer.
Des médiateurs arabes, et plus particulièrement l’Égypte, tentent également de mettre sur pied une administration intérimaire pour gérer Gaza jusqu’à la mise en place d’une solution durable.
Alors que les négociations progressent difficilement vers la deuxième phase de la trêve, Israël et le Hamas cherchent chacun à éviter que Gaza ne se transforme en un « nouveau Liban » – mais pour des raisons diamétralement opposées.
La crainte du Hamas : la liberté d’action de Tsahal
Le seul document signé par le Hamas, l’accord de cessez-le-feu et de libération d’otages ratifié à Charm el-Cheikh le 9 octobre, stipule que « la guerre prendra fin immédiatement ».
« Toutes les opérations militaires, y compris les bombardements aériens et d’artillerie ainsi que les frappes ciblées, seront suspendues », précise le texte.
C’est cette clause qui a convaincu le Hamas d’accepter l’accord, même au prix de la libération des vingt otages encore vivants. Le groupe faisait alors face à une offensive résolue de Tsahal à Gaza-City, sans aucune perspective que la communauté internationale ou les manifestations israéliennes puissent l’arrêter sans un accord global.
Le cessez-le-feu a été globalement respecté, offrant au groupe terroriste l’occasion de réaffirmer son autorité sur les 47 % du territoire gazaoui encore sous son contrôle. Ses combattants ont ressorti leurs uniformes et à nouveau dans les rues, kalachnikov à la main. Le groupe a également procédé à des exécutions publiques de rivaux et de collaborateurs présumés.
Mais malgré ce répit, qui lui permet effectivement de se regrouper, le Hamas entrevoit désormais un danger dans la situation actuelle. Des membres du groupe terroriste palestinien ont réussi à deux reprises à tuer des soldats israéliens à Rafah et la réponse de Tsahal à l’attaque de la semaine dernière a été ferme. Israël a mené des frappes aériennes dans toute la bande de Gaza, tuant plusieurs dizaines de terroristes, dont des commandants du Hamas et d’autres groupes armés. Les autorités sanitaires de Gaza ont fait état de plus d’une centaine de morts.
C’est précisément ce scénario que le Hamas cherche à éviter : qu’Israël puisse frapper quand et où il le décide, sachant que la moindre attaque du Hamas entraînera une réponse massive de l’armée israélienne.
Cette situation – très confortable pour Israël – est exactement celle qui prévaut aujourd’hui au Liban.
Le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, soutenu par la République islamique d’Iran, a été contraint d’accepter un cessez-le-feu humiliant, signé officiellement par le Liban en novembre dernier, qui a enclenché le processus de son propre désarmement.
Une « lettre annexe » contenant des garanties américaines aurait confirmé et précisé le droit d’Israël à se défendre face à toute nouvelle menace.
Israël ne s’est pas privé d’utiliser ce droit. Depuis le cessez-le-feu, Tsahal affirme avoir tué plus de 330 terroristes du Hezbollah lors de frappes, détruit des centaines de sites du groupe, et mené plus de mille raids ou opérations de moindre envergure dans le sud du Liban en réponse à ses violations.
Ces frappes visaient d’importants commandants sur le terrain.
Lundi, Tsahal a mené deux attaques meurtrières contre des responsables du Hezbollah, tuant notamment Muhammad Ali Hadid, un commandant de la force d’élite Radwan du Hezbollah, selon Tsahal. Mercredi, Israël a éliminé un autre combattant de cette unité.
Alors qu’Israël intensifie ses frappes contre le Hezbollah, sans riposte notable de la milice du groupe terroriste chiite autrefois redoutée, le Hamas mesure clairement le risque qu’un cessez-le-feu non encadré pourrait représenter s’il ne parvient pas à limiter la capacité d’Israël à cibler ses commandants et ses armes.
La préoccupation d’Israël : le Hamas, faiseur de rois
Si la future gouvernance de Gaza demeure incertaine, les dirigeants et diplomates israéliens s’efforcent de concrétiser deux des trois objectifs fixés au début de la guerre : le désarmement du Hamas et son retrait complet de toute forme de gouvernance dans la bande de Gaza – des objectifs qui rejoignent la vision défendue par Trump.
Mais le groupe terroriste fait tout pour éviter de rendre ses armes. Ses dirigeants ont clairement indiqué dans plusieurs interviews qu’ils n’avaient pas l’intention de se conformer à cette exigence.
En conservant son arsenal, le Hamas pourrait empêcher Israël d’atteindre son objectif de l’écarter du pouvoir.
Le Hamas semble avoir admis qu’il ne pourra pas gouverner officiellement Gaza dans un avenir proche. Mais il s’est déjà positionné en faiseur de rois. Mardi, le haut dirigeant du Hamas, Mardi, son haut responsable Moussa Abou Marzouk a affirmé que le Hamas et l’Autorité palestinienne (AP) étaient parvenus à un accord sur la composition d’un comité temporaire chargé d’administrer la bande de Gaza au nom de l’AP.
Et il a l’intention de rester la force dominante à Gaza pour les années à venir – quitte à éliminer ses propres compatriotes. Tant qu’il conservera ses armes, il pourra contrer toute tentative d’instaurer une administration perçue comme menaçante, par le terrorisme, l’intimidation et, si nécessaire, par des assassinats ciblés.
Cette configuration rappellerait celle du Liban avant la défaite du Hezbollah face à Israël en 2024.
En tant qu’acteur le plus puissant d’un État libanais affaibli, le groupe terroriste soutenu par l’Iran contrôlait de facto les institutions gouvernementales, les universités, les aéroports, les banques et les entreprises privées. Il disposait d’agents aux postes-frontières et dans les ports, et avait placé des alliés dans des ministères clés, garantissant ainsi l’accès aux budgets publics et le détournement de fonds à son profit.
« L’usage d’armes par le Hezbollah pour intimider ses opposants lui a permis de consolider – par la force – son statut particulier au sein de l’État libanais et d’accroître ainsi son influence politique », explique Lina Khatib, de Chatham House.
Cet arrangement servait parfaitement les intérêts du Hezbollah : Israël se retrouvait limité dans ses options militaires, car le Liban bénéficiait d’une légitimité internationale, et ses alliés occidentaux souhaitaient le voir se renforcer. Mais cet État était déjà infiltré et contrôlé par le Hezbollah, qui a pu bâtir son arsenal en se dissimulant derrière des institutions libanaises, qui ne représentaient aucune menace pour la force chiite.
De la même manière, tant que le Hamas restera armé et organisé à Gaza, il pourra continuer à opérer dans une bande de Gaza administrée par un gouvernement technocratique sur lequel il dispose d’un droit de regard, et soutenue par Washington, Le Caire, Ryad, Abou Dhabi, Ankara et d’autres acteurs régionaux majeurs.
La lutte après la guerre
Même si Israël a proclamé sa victoire à Gaza peu après l’annonce du plan de Trump, l’issue de la guerre de deux ans contre le Hamas est loin d’être assurée.
Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, les deux camps s’efforcent de créer de nouveaux faits sur le terrain et d’adapter les termes de la trêve à leurs intérêts. Cette confrontation se poursuivra, tantôt sur le plan diplomatique, souvent par la violence, et parfois par un ralentissement délibéré de la mise en œuvre de l’accord, notamment en ce qui concerne le retour des dépouilles des otages.
Israël peut croire avoir remporté la guerre, mais le Hamas, lui, ne pense pas l’avoir perdue.
Si le groupe terroriste parvient à conserver ses armes et son influence sur la direction de Gaza, la victoire apparente d’Israël s’effacera – et le Hamas pourra prétendre avoir eu le dernier mot.
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