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Interview

Le réalisateur ukrainien le plus célèbre ostracisé pour un film sur Babi Yar

Il y a quelques semaines, Sergei Loznitsa a été renvoyé de l'Académie du Film d'Ukraine après un film sur la Shoah. Ses œuvres prennent aujourd'hui d'assaut les USA

  • Le réalisateur Sergei Loznitsa au 70e festival international du film de Cannes, en France, le 25 mai 2017. (Crédit : AP Photo/Alastair Grant)
    Le réalisateur Sergei Loznitsa au 70e festival international du film de Cannes, en France, le 25 mai 2017. (Crédit : AP Photo/Alastair Grant)
  • Une image du film de Sergei Loznitsa ‘Babi Yar. Context.’ (Autorisation : Film Forum)
    Une image du film de Sergei Loznitsa ‘Babi Yar. Context.’ (Autorisation : Film Forum)
  • Une image du film "Donbass" de Sergei Loznitsa. (Autorisation : Film Movement)
    Une image du film "Donbass" de Sergei Loznitsa. (Autorisation : Film Movement)
  • Une image du film de Sergei Loznitsa ‘Babi Yar. Context.’ (Autorisation : Film Forum)
    Une image du film de Sergei Loznitsa ‘Babi Yar. Context.’ (Autorisation : Film Forum)
  • Une image du film "Donbass" de Sergei Loznitsa. (Autorisation : Film Movement)
    Une image du film "Donbass" de Sergei Loznitsa. (Autorisation : Film Movement)
  • Une image du film "Donbass" de Sergei Loznitsa. (Autorisation : Film Movement)
    Une image du film "Donbass" de Sergei Loznitsa. (Autorisation : Film Movement)

NEW YORK — Si vous vivez à New York et que vous êtes attentif à la programmation des salles de cinéma d’art et d’essai, alors il y a un homme dont vous avez très certainement dû remarquer le nom : Sergei Loznitsa.

Le fait qu’un si grand nombre de films du réalisateur le plus acclamé d’Ukraine, âgé 57 ans, soient projetés en ce moment dans les cinémas n’a que partiellement à voir avec la situation dans son propre pays. (L’IFC Center, par exemple, qui est situé à proximité de l’Université de New York, offre actuellement une mini-rétrospective de son œuvre.) Il y a d’autres raisons qui expliquent l’omniprésence de Loznitsa dans les programmations. Notons d’abord que ce réalisateur de documentaires et de films de fiction est incroyablement prolifique, et ensuite que les flux et les reflux de la distribution internationale entraînent parfois des embouteillages.

Le prestigieux Museum of the Moving Image vient d’accueillir la première, à New York, de « Mr. Landsbergis, », un documentaire de quatre heures consacré à la Lituanie post-soviétique. Par ailleurs, la tragicomédie surréaliste de Loznitsa sur la guerre et sur la désinformation, « Donbass », qui a remporté le prix du meilleur metteur en scène en 2018 au festival de Cannes, sortira enfin dans les salles de New York en date du 8 avril.

Toutefois, le 1er avril, le Film Forum à Manhattan présentera « Babyn Yar. Context », un documentaire réalisé à partir de bobines rarement vues trouvées dans les archives qui évoquent ce chapitre terrible de l’Histoire ukrainienne – où près de 34 000 Juifs avaient été tués en l’espace de deux jours pendant la Shoah. (Début mars, des informations avaient laissé entendre que les bombardements russes avaient endommagé le mémorial érigé en hommage aux victimes sur le site de la tuerie de masse, mais il s’était finalement avéré que cela n’avait pas été le cas).

A LIRE : Avec de rares archives, un Ukrainien nous force à regarder Babyn Yar en face

Aucun enregistrement n’avait été réalisé pendant ces exécutions au ravin de Babi Yar (même si des images fixes – en couleur – avaient été prises après qu’elles ont eu lieu). Mais le titre du film de Loznitsa comprend un autre mot : celui de « contexte ». Et ce qu’il est parvenu à créer dans son œuvre, sans voix off et avec seulement quelques intertitres, c’est un aperçu pris sur le vif des changements sociaux survenus en Ukraine sous l’occupation nazie.

Des premiers tanks roulant à travers Lviv jusqu’aux infrastructures soviétiques qui ont couvert, au sens littéral du terme, cet endroit où un si grand nombre de Juifs avaient été exécutés, Loznitsa, ajoutant des sons à des images majoritairement silencieuses, montre ce qui s’est passé – et une partie de l’histoire (avec, par exemple, ce nombre non négligeable d’Ukrainiens semblant désireux d’accueillir chaleureusement le régime nazi) n’est pas forcément bien reçu dans son pays d’origine.

Une impage du film « Donbass » de Sergei Loznitsa. (Autorisation : Film Movement)

Ce qui nous amène au point suivant. La semaine dernière, Loznitsa, lauréat des équivalents des « Oscars » ukrainiens à six reprises, a été brutalement exclu de l’Académie ukrainienne du film. Parmi les raisons citées, le réalisateur serait « trop cosmopolite ». Le réalisateur qui, dans le passé, avait tourné « Maidan », une célébration de l’indépendance de l’Ukraine face à la corruption et aux interférences russes, a considéré dans une lettre ouverte qu’il y avait un aspect antisémite dans le choix des mots (à ma connaissance, Loznitsa n’est pas Juif. Je lui ai posé directement la question mais ni lui, ni son interprète n’ont réellement apporté de réponse, comme vous vous en rendrez compte dans l’interview ci-dessous).

J’ai eu la chance de parler au réalisateur – quoique brièvement – depuis Berlin, où il travaille actuellement (un entretien récent paru dans le Washington Post a détaillé la manière dont il est parvenu à faire quitter l’Ukraine, via la Pologne, à ses parents âgés). Notre conversation, qui a eu lieu avec l’aide d’un traducteur, a été écourtée et révisée à des fins de clarté.

Avant l’invasion russe, j’ai lu beaucoup de points de vue contradictoires de la part des experts politiques – dont un grand nombre a reconnu qu’ils avaient été choqués par le fait que Poutine ait finalement envahi l’Ukraine. En revanche, on a peu entendu les artistes. Je me demande si vous êtes vous-même surpris que Poutine ait lancé l’offensive sur le territoire.

Le réalisateur ukrainien Sergei Loznitsa. (Autorisation)

Cela n’a pas été une surprise pour moi. Pas besoin d’avoir le point de vue d’un artiste pour observer ce qu’il s’est passé et ce qu’il se passe encore. En 2007, à la conférence de sécurité de Munich, Poutine avait clairement fait part de ses intentions.

Ce qui me surprend en réalité, c’est que l’Occident n’en ait pas tiré les conclusions nécessaires. L’Occident a continué sa coopération avec le régime russe et il n’a pas suffisamment fait pour prévenir ce conflit.

Si je peux aborder le sujet de la situation de l’Académie ukrainienne du Film un moment : je comprends assurément que c’est une période sensible et je reconnais l’importance de présenter un message unifié dans cette période difficile – mais je ne peux pas imaginer que qui que ce soit qui soit amené à voir « Babyn Yar. Context » ne puisse pas comprendre que ces faits historiques qui ont eu lieu en Ukraine il y a 80 ans ne reflètent pas nécessairement le pays aujourd’hui.

Tout d’abord, la décision prise par l’Académie ukrainienne du film, ce n’est pas l’opinion du président ou des autorités ukrainiennes. Ils ont des opinions différentes.

Mais plus que tout le reste, la décision prise par l’Académie la discrédite aux yeux de l’Ukraine, mais aussi aux yeux du monde entier. Selon moi, c’est difficile de trouver une autre personnalité dont le travail, ces dernières années, a autant fait pour défendre l’Ukraine en tant qu’État et autant fait pour défendre l’indépendance du pays que moi.

Et je regrette que cette décision ait été prise de manière si hâtive, sans discussion appropriée, d’une façon qui est absolument non-démocratique. Je considère cela comme une vengeance avant toute autre chose.

Mon film « Babyn Yar. Context » soulève une question très complexe, qui est taboue depuis très longtemps. Pour commencer, le régime soviétique a refusé de discuter du sujet et dans la nouvelle Ukraine, le sujet reste encore encore incendiaire et hautement problématique.

[Mon film montre] que la Shoah et l’extermination des Juifs, sur le territoire ukrainien, ont été menées en tout premier lieu par les autorités allemandes et par les Einsatzgruppen du Troisième reich avec la participation partielle de la population.

Bien sûr, je suis d’accord avec vous s’il s’agit de dire que l’Ukraine d’il y a 80 ans n’est pas celle d’aujourd’hui. Ce sont deux pays complètement différents. Je trouve très étrange que ceux qui ont pris cette décision à l’Académie du cinéma n’aient pas été en capacité de le reconnaître.

Une image du film de Sergei Loznitsa ‘Babi Yar. Context.’ (Autorisation : Film Forum)

Si je compte bien, c’est au moins le troisième film que vous avez réalisé qui s’intéresse d’une manière ou d’une autre à la Shoah. Il pourrait même y en avoir plus parce que je n’ai pas vu tous vos court-métrages. Je crois que vous n’êtes pas Juif – n’hésitez pas à me corriger si j’ai tort – mais cela attise ma curiosité et je me demande pourquoi vous abordez ce sujet de manière si répétée ? C’est inhabituel chez un réalisateur non-Juif.

J’ai grandi à Kyiv, très près de Babyn Yar. L’horreur de cette tragédie a pénétré petit à petit mon sang, ma psyché, au fur et à mesure où j’ai découvert ce qui s’était passé.

Jusqu’en 2011, pratiquement personne n’avait évoqué le sujet même s’il était énorme, d’une telle importance. C’est pourtant impossible de ne pas réfléchir dessus.

Une image du film de Sergei Loznitsa ‘Babi Yar. Context.’ (Autorisation : Film Forum)

En regardant « Babi Yar. Context », j’ai pensé à votre précédent film, « Austerlitz », un documentaire qui montre des touristes visitant les sites de la Shoah qui montre combien les gens se comportent différemment quand ils sont seuls ou quand ils sont en groupe. « Maidan » parle aussi de la dynamique des groupes, de la manière dont les manifestants se rassemblaient dans le parc. En regardant toutes ces nouvelles images d’archives, avez-vous eu un nouvel aperçu du comportement individuel par rapport au comportement du groupe ?

Un homme seul et un homme dans une foule ont un comportement complètement différent. Pensez au film d’Elia Kazan, « Un homme dans la foule ». De nos jours, nous semblons nous retrouver entourés par les autres, nous semblons faire partie d’un attroupement humain, que ce soit dans une foule physique ou dans une foule virtuelle sur Internet. Le comportement humain peut devenir plus dangereux dans ces circonstances et c’est la raison pour laquelle il faut étudier ça, pour déterminer des modèles et pour les analyser.

En fait, si vous lisez le communiqué de l’Académie du film ukrainienne, vous constaterez que la décision est née d’une opinion de groupe à l’encontre d’une opinion individuelle ; contre le droit individuel à exprimer une opinion. Et nous sommes donc au centre du conflit : la masse, la foule contre l’individu. Le coût d’une action individuelle est dorénavant plus élevé que cela n’a jamais été le cas. Il est crucial de faire la distinction entre l’instinct de meute et la déclaration individuelle.

Il y a certaines images, dans ce film, qui sont alarmantes. Des images de corps, de personnes en train de mourir de façon atroce à la potence. Je suis curieux de savoir quelle a été votre philosophie lors du montage, jusqu’où vous estimez en tant que réalisateur pouvoir aller.

Utiliser des images d’une très grande violence nécessite une immense précaution. Il faut les inclure progressivement, préparer le spectateur à ce qui va arriver. Il y a toujours un risque, celui que si vous allez trop loin, l’impact émotionnel sera si fort que le spectateur se sentira chassé du narratif du film.

Par exemple, il a fallu deux mois pour faire le montage de l’épisode du pogrom dans « Babyn Yar. Context ». En ce qui me concerne personnellement, l’impact de la séquence était tellement fort qu’il fallait que je me tienne à distance. Je travaillais un petit peu dessus puis je le mettais de côté pour faire une pause avant d’y revenir ensuite. En ce qui concerne l’autre épisode, celui des exécutions aux potences : oui, ces images sont choquantes mais il n’était absolument pas possible de réaliser un film comme celui-là sans les montrer. Alors il a fallu que je fasse preuve de prudence, et ce que vous avez vu correspond au montage final.

Une image du film de Sergei Loznitsa ‘Babi Yar. Context.’ (Autorisation : Film Forum)

La question que je vais poser pourra vous paraître stupide mais vous travaillez sur ces films dont les sujets sont graves, votre pays est assiégé : comment faites-vous pour ne pas devenir fou ? Vous faites du jogging ? Vous écoutez de l’opéra ? Du heavy metal ?

J’ai une musique dans l’âme, une harmonie intérieure. Quand vous travaillez sur un film, indépendamment de son caractère choquant ou douloureux, toute œuvre d’art a son harmonie intérieure. Cette harmonie intérieure, je le pense, est également la force qui me protège, ou qui me permet de ne pas devenir fou. Je me préserve en restant en contact avec cette harmonie intérieure.

« Babi Yar. Context » sera projeté au Forum du film de New York le 1e avril. « Donbass », sorti à Montréal, sera présenté dans des villes choisies d’Amérique du nord à partir du 6 avril. Le centre IFC de New York projettera « Donbass », « Maidan » et « Une Femme douce », film de fiction inspiré de Dostoyevsky, à partir du 8 avril.

Un grand nombre des films précédents de Loznitsa sont disponibles en streaming sur Mubi.

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