Le religieux qui avait légitimé les attentats-suicides en Israël révise sa fatwa sans être entendu du Hamas
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Le religieux qui avait légitimé les attentats-suicides en Israël révise sa fatwa sans être entendu du Hamas

Yusuf al-Qaradawi a annoncé son changement de position il y a quelques semaines, affirmant que les Palestiniens ont dorénavant “d’autres capacités” à utiliser. Mais les dirigeants islamistes de Gaza restent encore fidèles à "l’arme stratégique" que représente le « martyre »

Dov Lieber est le correspondant aux Affaires arabes du Times of Israël

La campagne implacable d’attentats suicides à la bombe menés durant la Seconde Intifada (2000-2005), qui a tué des centaines de civils israéliens, a profité d’un niveau de légitimité accrédité aux yeux des Musulmans par Yusuf al-Qaradawi, qui incarne la plus haute autorité de la Charia chez les Frères musulmans et qui est l’un des savants arabes les plus connus dans le monde.

Qaradawi avait, de triste mémoire, autorisé les attentats suicides exclusivement envers les Israéliens tout en dénonçant les attaques menées le 11 septembre 2001 aux Etats Unis.

Mais au mois de novembre, le savant égyptien a déclaré que les attentats-suicides, même s’ils ciblaient des Israéliens, n’étaient dorénavant plus autorisés.

Pour expliquer cette volte-face, il a indiqué que les Palestiniens avaient obtenu « d’autres capacités » pour se défendre – en référence aux arsenaux de roquettes du Hamas, qui ont été utilisés contre Israël avec des effets dévastateurs lors des dernières séries de conflit.

Toutefois le Hamas, fondé à la fin des années 1980 – après une scission avec l’organisation des Frères Musulmans en Egypte – semble avoir fait peu de cas du jugement de Qaradawi et ses dirigeants l’ont même explicitement rejeté.

Attentat suicide du Hamas à Jérusalem, le 11 juin 2003, qui avait tué 16 personnes (Crédit : Quique Kierszenbaum/Getty Images/JTA)
Attentat suicide du Hamas à Jérusalem, le 11 juin 2003, qui avait tué 16 personnes (Crédit : Quique Kierszenbaum/Getty Images/JTA)

En fait, le groupe terroriste qui contrôle la Bande de Gaza tente sans relâche d’encourager les Palestiniens, en Cisjordanie, à commettre des attentats-suicides.

Ce n’est pourtant pas parce que le Hamas s’est détourné de tels attentats que les attaques de ce type contre des Israéliens n’ont cessé de baisser de manière drastique au cours de la dernière décennie. C’est, selon des experts sécuritaires, parce que le groupe n’a plus les moyens dont il bénéficiait durant la Seconde Intifada pour les mener à bien.

Le Hamas ‘n’est ‘pas dans l’obligation’ de respecter les fatwas de Qaradawi

Il y a 21 ans que l’explosion d’un téléphone cellulaire, actionné à distance par des agents sécuritaires israéliens, a tué l’homme connu par la plupart des Palestiniens sous le nom de “l’ingénieur”, Yahya Ayyash.

Ayyash a été le premier fabriquant de bombes et le cerveau de la campagne d’attentats suicides à l’explosif qui a eu lieu au cours de la Première Intifada au début des années 1990, qui a servi d‘introduction à une seconde campagne de ce genre, bien plus meurtrière, durant la Seconde Intifada. L’homme reste indirectement responsable de la mort de centaines de civils israéliens.

Le jour du 21e anniversaire de l’assassinat d’Ayyash, le Hamas a émis un communiqué appelant les Palestiniens de Cisjordanie à prendre exemple sur Ayyash.

“Nous appelons la résistance en Cisjordanie à suivre l’approche d’Ayyash et à tirer des idées et des leçons de son expérience éclairante dans le sacrifice comme dans la résistance », a indiqué le communiqué officiel.

Une telle déclaration peut être interprétée facilement comme un appel à davantage d’attaques à la bombe, et en particulier un appel à mener plus d’attentats suicides contre les Israéliens. En fait, dans la journée de mardi, Facebook a fermé plus de 100 comptes liés au Hamas qui avaient participé à une campagne menée par le groupe terroriste et qui demandait aux Palestiniens d’ »imiter Ayyash.”

Yahya Ayyash. (Crédit : WIkpedia)
Yahya Ayyash. (Crédit : WIkpedia)

Même si Qaradawi est le plus éminent religieux au sein des Frères Musulmans, ses propos ne font pas loi au Hamas.

Le Hamas n’est “définitivement pas dans l’obligation de suivre” les jugements de Qaradawi, “dont le groupe est, dans le meilleur des cas, informé”, a expliqué le professeur Uriya Shavit, spécialiste de la loi islamique à l’université de Tel Aviv, lors d’un entretien par téléphone accordé au Times of Israel.

Shavit, qui a écrit trois livres sur Qaradawi, a indiqué que le religieux égyptien a été considéré comme un « personnage fédérateur » il y a deux décennies, lorsqu’il a pour la première fois accordé aux Palestiniens le feu vert pour la réalisation d’attentats-suicides contre les Israéliens.

“A ce moment-là, le soutien qu’il a apporté aux attentats suicides a été assurément utile au Hamas, qui a pu prétendre qu’il y avait un large consensus sur la question”, a dit Shavit.

Qaradawi, qui vit au Qatar, est l’un des juristes sunnites les plus connus dans le monde musulman depuis des décennies, en raison, en particulier, d’une émission hebdomadaire où il débattait de la loi islamique sur la chaîne satellite Al Jazeera.

Plutôt que d’être considéré comme extrémiste, Qaradawi, fondateur d’une école de droit islamique appelée Wassatiye (le juste milieu), est perçu comme un modéré par la majorité des musulmans. Il était par exemple parvenu à trouver des vides juridiques permettant aux Musulmans vivant en Occident de contracter des prêts, ce qui serait inenvisageable de prime abord, l’usure étant interdite dans l’islam.

Uriya Shavit, spécialiste de la loi islamique (Capture d'écran Youtube)
Uriya Shavit, spécialiste de la loi islamique (Capture d’écran Youtube)

Shavit a ajouté que même si sa renommée semble avoir diminué ces dernières années, le savant de 90 ans “est encore l’un des juristes et islamistes sunnites les plus connus. Le fait qu’il affirme que [les attentats-suicides à la bombe contre les Israéliens] sont illégaux est important ».

Dans une interview accordée au journal Al-Monitor, journal basé à Washington et publiée le 20 décembre, Husam Badran, un porte-parole du Hamas vivant au Qatar et ancien commandant de l’aile militaire du groupe terroriste dans le nord de la Cisjordanie, a déclaré explicitement que le Hamas n’accepterait pas la fatwa émise par Qaradawi.

“Le Hamas n’a pas cessé de commettre des attentats-suicides à la bombe contre Israël. Nos décisions ne dépendent pas des avis de Qaradawi. Nous considérons plutôt les opérations de martyre comme une arme stratégique en réponse aux crimes d’occupation israéliens, dont des assassinats et des massacres, et nous continuons à appliquer notre politique sur la base des principes de la charia.

« Nous avons un formidable héritage religieux qui nous permet de conduire de telles opérations, mais ces dernières dépendent des conditions militaires sur le terrain », a-t-il affirmé au journal Al-Monitor.

Le Hamas, ces dernières années, avait déclaré n’être lié qu’idéologiquement aux Frères musulmans, et avait insisté sur le fait qu’il était indépendant politiquement, en particulier après que les “Frères” ont été mis hors-la-loi en 2013 en Egypte après un passage raté à la gouvernance du pays.

Qaradawi reste toutefois proche de la direction du Hamas et a rencontré au mois de septembre dernier au Qatar Khaled Mashaal and Ismail Haniyeh, les leaders du groupe.

Pourquoi les attentats suicides du Hamas ont fortement
diminué ?

Au cours de la dernière décennie, peu d’attaques suicides ont été menées par des Palestiniens qui étaient vaguement connectés au Hamas.

Benedetta Berti, experte des groupes militants palestiniens à l’Institut israélien d’Etudes sur la Sécurité Nationale, a déclaré au Times of Israel qu’elle estime que le Hamas n’est pas moins engagé dans les attentats suicides.

Selon elle, parce qu’Israël “a visé de manière extensive” le Hamas à la fin de la Seconde Intifada, que le pays a construit la barrière de sécurité entre l’état juif et la Cisjordanie et en raison d’une coordination de haut niveau avec les forces de sécurité de l’AP, le Hamas ne peut plus facilement commettre ce type d’attaques.

“Au cours de la dernière décennie, au niveau idéologique, le Hamas n’a rien dit qui pourrait nous faire penser que les attentats suicides sont illégitimes. Le groupe n’y a pas renoncé formellement ou de manière informelle », a-t-elle indiqué.

Benedetta Berti (Crédit : INSS)
Benedetta Berti (Crédit : INSS)

Elle a souligné que le Hamas s’appuie sur des roquettes à petite et moyenne portées pour ses attaques contre Israël depuis qu’il a pris le contrôle de la Bande de Gaza en 2007. “Il n’y a pas d’indication montrant un revirement”, a-t-elle estimé.

Et tandis que les attentats suicides se sont montrés largement plus efficaces pour assassiner des civils israéliens, Berti a également indiqué que les roquettes ont une « valeur stratégique de projection du pouvoir et de perturbation de la vie quotidienne en Israël ».

Pourquoi Qaradawi a-t-il fait volte-face sur les attentats
suicides ?

Dans une interview donnée le 18 novembre 2016 à la télévision saoudienne, Qaradawi a expliqué qu’il ne permet plus les attentats suicides à la bombe contre les Palestiniens parce qu’ils ne sont plus nécessaires pour assurer la défense des Palestiniens.

Le religieux égyptien avait, à l’origine, autorisé les attentats suicides à la bombe, même si se donner la mort est expressément interdit dans l’islam, en utilisant son principe juridique le plus populaire : « La nécessité rend l’illégitime légitime ».

Dans la mesure où “[les Palestiniens] ont acquis d’autres capacités de se défendre, avait expliqué Qaradawi au mois de novembre, ce principe d’atténuation n’est plus acceptable. Qaradawi n’a pas spécifié ce qu’il voulait dire par “autres capacités” mais les analystes israéliens présument qu’il évoquait les roquettes détenues par le Hamas.

Qaradawi avait dit dans son interview du mois de novembre que dès 2009, dans son livre intitulé Fiqh al-Jihad (la Jurisprudence du Jihad), il avait déjà fait volte-face dans son jugement autorisant les attentats suicides contre les Israéliens.

Toutefois, le journaliste avait souligné que l’opinion publique générale avait probablement manqué cet important changement de positionnement, écrit dans un livre constitué de deux larges volumes.

Tandis que Qaradawi a publiquement affirmé qu’il modifiait sa posture sur les attentats suicides à la bombe commis contre les Israéliens, il ne s’est sûrement pas excusé d’avoir légitimé de telles attaques dans le passé, pas plus que n’a changé son opposition militante à Israël.

Jeudi, tandis que le Hamas se pressait de demander à ses suiveurs sur Internet « d’imiter Ayyash,” Qaradawi était aussi sur Twitter pour commémorer le terroriste assassiné.

“Yahya Ayyash n’est pas mort car il vit dans la conscience de toute la Palestine”, a-t-il écrit dans un arabe poétique.

Qaradawi a terminé son tweet par ces mots : “Et la mosquée qui a produit Yahya Ayyash crée encore des héros ».

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