Le « roi des magnats » en prison : les tribunaux répriment la fraude financière
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Analyse

Le « roi des magnats » en prison : les tribunaux répriment la fraude financière

L'allongement de la peine de Nochi Dankner pour fraude boursière envoie un message clair : la criminalité en col blanc ne sera plus tolérée

Nochi Dankner, ancien président du Groupe Israel Discount Bank, à la Cour Suprême de Jérusalem le 23 avril 2018. (Yonatan Sindel/Flash90)
Nochi Dankner, ancien président du Groupe Israel Discount Bank, à la Cour Suprême de Jérusalem le 23 avril 2018. (Yonatan Sindel/Flash90)

La décision de la Cour suprême d’augmenter la peine de l’ancien magnat du monde des affaires Nochi Dankner d’un an à trois ans de prison pour fraude boursière la semaine dernière a surpris. Personne « n’est trop important pour tomber », ont alors déclaré les économistes et les acteurs des marchés financiers.

La Cour suprême a statué que M. Dankner, l’ancien actionnaire majoritaire de IDB Holding Corp. commencera à purger sa peine d’emprisonnement le 2 octobre pour son rôle dans le cadre d’opérations frauduleuses d’une valeur de plusieurs millions de dollars dans le but d’influencer le cours des actions de la société, qui faisait face à des difficultés financières.

Le tribunal a également augmenté la peine d’Itay Strum, qui a travaillé avec Dankner sur les transactions, de un an à deux ans. Dankner avait été condamné à deux ans de prison en 2016.

Dans sa décision, le juge David Mintz a déclaré que les agissements de Dankner et de Strum avaient nui à la confiance du public dans le marché boursier, ajoutant que cela avait accru la suspicion que les cours des titres ne reflètent pas fidèlement l’activité économique ou le marché. Les juges ont déclaré qu’ils estimaient que la peine initiale n’était pas proportionnelle à la gravité des délits.

Le juge Khaled Kabub au tribunal du district de Tel Aviv lors de la séance d’ouverture de l’accusation de l’Etat contre l’ancien président du groupe IDB (Israel Discount Bank) Nochi Dankner, le 13 juillet 2014. (Crédit : Lior Ben Nisan/POOL/Flash90)

Dankner, qui a régné pendant une décennie sur la scène économique et financière israélienne comme l’un de ses acteurs les plus puissants et les plus populaires, a fait son entrée sur les marchés financiers israéliens lorsqu’il a pris le contrôle de IDB, une société cotée en bourse qui détenait des participations dans diverses sociétés puissantes, dont Cellcom Israel Ltd, le plus grand fournisseur de téléphonie cellulaire du pays, Shufersal Ltd. et Clal Insurance, l’une des plus grandes compagnies d’assurance d’Israël.

Héritier d’une fortune amassée par son père Yitzhak, et l’un des six frères qui ont créé l’empire Dankner Investments, Nochi, l’enfant prodige un peu fringant, était entouré de ministres, de rabbins, d’avocats et de banquiers. Il aurait utilisé ses entreprises et leur influence dans l’économie pour obtenir ce dont lui et ses entreprises avaient besoin en exerçant des pressions sur les organismes de réglementation, les journalistes et les ministres.

Le public a été scandalisé en 2010 lorsque le ministre des Finances de l’époque, Yuval Steinitz, a visité les bureaux de Dankner à Tel Aviv, au lieu que Dankner ne rende visite au ministre dans ses locaux. Et une photo de Dankner partageant un soda avec le PDG de Bank Leumi Le-Israel Ltd, Rakefet Russak-Aminoach – à la fois son ami et un créancier de son entreprise – dans un restaurant de luxe dans le nord de Tel Aviv a soulevé un tollé public au sujet des frontières floues entre les affaires et l’amitié, le capital et les dirigeants.

Yaniv Pagot, économiste et responsable de la stratégie du groupe Ayalon. (Autorisation)

« Dankner est le symbole des magnats israéliens qui ont dirigé les marchés des capitaux israéliens pendant plus d’une décennie. Il était le roi des magnats », a déclaré Yaniv Pagot, économiste et responsable de la stratégie du groupe Ayalon, un investisseur institutionnel, lors d’un entretien téléphonique mercredi.

Ces magnats israéliens – parmi lesquels Dankner, le magnat de l’immobilier et du gaz naturel Isaac Tshuva, Shaul Elovitch, l’actionnaire majoritaire désormais disgracié de Bezeq Israel Telecom, Motti Zisser, feu le magnat de l’immobilier, et Eliezer Fishman, ancien magnat de l’immobilier et des médias – ont utilisé leurs relations d’affaires pour acquérir des actifs, prenant d’énormes prêts pour financer leurs entreprises et exerçant leur influence afin d’éviter la concurrence. Cela a contribué à préserver les monopoles existants, c’est pourquoi les prix en Israël sont plus élevés que ceux des autres pays développés.

Une étude a estimé que les 20 plus grandes entreprises familiales représentaient 30 % de la valeur marchande des actions des entreprises israéliennes, « un chiffre relativement élevé par rapport à des calculs équivalents pour d’autres pays », selon un rapport de l’OCDE sur l’économie israélienne en 2011.

Nochi Dankner, (à droite), embrasse le président Shimon Peres après avoir reçu le Prix Herzl 2011 du Congrès juif mondial pour l’innovation et l’esprit d’entreprise. (Crédit photo : Miriam Alster/Flash90)

Cependant, au milieu de la colère du public face au coût élevé de la vie en 2011, les régulateurs ont commencé à réprimer les monopoles et à accroître la concurrence, ce qui a conduit les entreprises à lutter pour maintenir leur rentabilité et à saper le règne des magnats israéliens.

« Tous ces types se sont surendettés sur un marché à la hausse et ont emprunté beaucoup d’argent », a déclaré un acteur des marchés financiers. « Mais pour rembourser la dette, ils avaient besoin que toutes leurs entreprises fonctionnent parfaitement, de sorte que lorsque ces entreprises ont rencontré des difficultés, que ce soit à cause de la concurrence accrue sur le marché cellulaire, dans l’immobilier ou dans les supermarchés, ces entreprises ont souffert ».

Niron Hashai, professeur associé de stratégie et de commerce international à l’Arison School of Business du Herzliya Interdisciplinary Center (IDC), une université privée en Israël.

Parce que Dankner avait tant d’entreprises influentes sous son égide, « il a réussi à négocier des prix plus bas, à obtenir une marge de manœuvre réglementaire, à obtenir des prêts à des conditions confortables, inciter une entreprise à vendre à un prix inférieur à une autre entreprise de son groupe », a déclaré Niron Hashai, professeur associé de stratégie et de commerce international à l’Arison School of Business du Herzliya Interdisciplinary Center (IDC), une université privée en Israël.

« Mais lorsque les choses ont commencé à s’effondrer – avec la crise financière en 2007, le début de la concurrence sur le marché cellulaire et un examen public accru de ses activités en raison des protestations sociales de 2011 – ces entreprises ont souffert », a-t-il ajouté.

Les banques israéliennes ont également limité les prêts aux grandes entreprises, à la fois en raison du régulateur mais aussi parce qu’elles les percevaient comme étant trop risqués. « Alors, quand il a eu besoin de liquidités, il a fait ce qu’il a fait, et a enfreint la loi ».

Eyal Winter, professeur d’économie comportementale et de théorie des jeux à l’Université hébraïque et professeur d’économie à la chaire d’économie Andrew et Elizabeth Bruner de l’Université de Lancaster (Autorisation).

Dankner a hérité d’une grande entreprise de son père et a réussi de son propre chef, en partie parce qu’il était audacieux, a déclaré Eyal Winter, professeur d’économie comportementale et de théorie des jeux à l’Université hébraïque et professeur d’économie à la chaire Andrew et Elizabeth Bruner d’économie à l’Université de Lancaster. « Comme tous les autres magnats, il a osé prendre des risques, et parfois ce comportement à risque les fait traverser la frontière, et c’est ce qui s’est passé ici ».

Le verdict que la Cour suprême a rendu contre Dankner est une « punition très sévère » par rapport à ceux qui ont été rendus pour des crimes similaires dans le passé, a déclaré Winter lors d’un entretien téléphonique.

« Le message des juges est : ‘Attention’. C’est un message de dissuasion. C’est ce qui vous attend si vous faites cela », a expliqué M. Winter. « Un verdict aussi sévère est justifié. Il est dans l’intérêt du pays d’être sévère à l’égard de la criminalité. »

Si vous regardez la culture juridique en Israël dans les années 1950, il était normal de mettre des gens en prison pour homosexualité, mais il n’y avait presque pas de peines infligées pour des crimes en col blanc ou du harcèlement sexuel sur le lieu de travail, explique Winter. Mais cette culture a changé, et l’affaire Dankner est la meilleure preuve que de telles irrégularités financières ne seront plus tolérées en Israël.

« L’idée est que la criminalité en col blanc affecte de nombreuses personnes, a précisé M. Winter. « Les victimes de Dankner formaient une masse anonyme – on ne pouvait pas les voir. Mais ils étaient là, et beaucoup ont souffert. C’étaient surtout les actionnaires qui ont été trompés. »

« Mais il n’y a pas que les actionnaires qui ont été lésés. Tous les citoyens du pays ont également été victimes, car le marché boursier est un instrument de croissance et de développement très important pour l’économie. Il sert aux entreprises à lever des fonds auprès des investisseurs. Mais une fois que vous perdez confiance dans le marché boursier – à cause de la fraude et de la tricherie – les gens sont alors réticents à s’engager dans l’activité économique qui est essentielle à la croissance économique », a déclaré M. Winter. « C’est ce que les juges ont voulu souligner. »

Nochi Dankner à la Cour suprême de Jeruslaem le 23 avril 2018. (Yonatan Sindel/Flash90)

Le fait que Dankner soit une « célébrité » a également joué un certain rôle dans la décision des juges, a dit Winter. « Ils savaient que toute décision à son sujet ferait beaucoup de manchettes, et ils ont utilisé cette affaire comme une occasion d’envoyer un message qui résonnera et, espérons-le, dissuadera d’autres personnes. »

« Beaucoup prétendent que nous sommes un pays corrompu et criminel, et que tout cela fait honte à Israël », a dit Winter. Mais nous vivons un moment dont Israël peut être fier, a-t-il dit. « Nos tribunaux ont montré que même si vous êtes très fort, tant sur le plan financier que politique, lorsque vous faites face au tribunal, vous êtes traité sur le même pied d’égalité que tous les autres. Comme notre défunt Premier ministre Menachem Begin l’a dit : « Il y a des juges à Jérusalem. »

« Notre culture israélienne et juive nous interdit d’influencer le pouvoir judiciaire. Et même si vous avez des relations bien placées, si vous méritez d’être puni, cela ne changera rien de savoir qui vous êtes », a-t-il ajouté.

Le président Reuven Rivlin, (assis au centre), la présidente de la Cour suprême Esther Hayut, (assise à gauche), et la ministre de la Justice Ayelet Shaked, (assise à droite), ainsi que les nouveaux juges assermentés à la résidence du président, Jérusalem, le 7 mai 2018. (Mark Neeman/ Bureau du président)

Cette même image d’un pouvoir judiciaire intransigeant et indépendant a également été mise en évidence dans le cas de l’ancien Premier ministre Ehud Olmert, qui a purgé 16 mois de prison pour corruption, et de l’ancien président Moshe Katzav, qui a purgé cinq ans de prison pour viol. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu fait également l’objet d’une enquête dans plusieurs affaires et, dans deux des enquêtes, la police a recommandé qu’il soit inculpé pour corruption.

Et aujourd’hui, la position dure des tribunaux semble avoir fait son chemin dans le monde des affaires.

« Nous mettons les gens en prison, peu importe qui et à quelle échelle ils sont. Je ne suis pas sûr qu’en France ou en Allemagne, par exemple, ils auraient mis un président en prison, comme nous l’avons fait. À cet égard, nous sommes un pays qui respecte davantage la primauté du droit que bien d’autres pays occidentaux. Et j’espère que cela ne changera pas », a dit M. Winter.

« Ce n’est ni la première ni la dernière fois que les gens se surendettent. Mais le système juridique israélien, le ministère de la Justice et l’Autorité des titres israélienne (ATI), sévissent contre la criminalité », a déclaré par téléphone Saar Golan, trader chez Meitav DS, une société israélienne de gestion d’investissements. « Ils ont d’excellents systèmes sophistiqués en place pour détecter la fraude, le front running et la manipulation boursière, et le message est que personne n’est à l’abri ».

« Je pense que c’est positif. Cela ne veut pas dire qu’il y a plus de fraude ou d’activités criminelles ; c’est simplement que les criminels sont davantage pris en flagrant délit. Nous sommes en train de nettoyer le marais. Il y a toujours eu de la corruption dans les affaires et en politique. Mais une presse déterminée et combative et les tribunaux se concentrent davantage sur la dénonciation d’actes répréhensibles. »

Une leçon de gestion également

Un autre message que l’on peut tirer de la chute de Dankner est qu’il faut une logique sous-jacente aux sociétés que vous détenez dans vos actifs, a expliqué M. Hashai d’IDC.

« Lorsque vous dirigez une holding avec de nombreuses sociétés diversifiées, vous avez besoin de quelque chose qui relie les entreprises, d’une compétence de base de connexion », a-t-il dit. Mais dans les sociétés de la IDB, « il n’y avait pas de fil conducteur ».

« Dans une économie libre comme la nôtre, rien ne peut être trop grand pour échouer », a-t-il dit. « Si vous êtes un homme d’affaires stratégique fort, le mix peut fonctionner sans synergies, mais pas pour très longtemps. Dans nos cours à l’université, nous parlons toujours du concept de diversification connexe – vous pouvez avoir des entreprises diversifiées, mais il doit y avoir un facteur commun entre elles. Si ce facteur commun n’est qu’un homme d’affaires très fort et influent, avec beaucoup de relations et d’influence, c’est quelque chose qui pourrait fonctionner dans un marché non compétitif, mais pas dans une économie ouverte ».

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