Israël en guerre - Jour 236

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Témoignage

Les archives numérisées de l’écrivain Chaim Grade sont un trésor yiddish

Le YIVO et la Bibliothèque nationale d'Israël ont mis en ligne les documents du célèbre écrivain, qui avaient été inaccessibles pendant des décennies, conservés par sa veuve

Chaim Grade et son épouse Inna Hecker Grade, aux États-Unis, en 1978. Le couple s'était rencontré à Moscou en 1945. (Crédit : YIVO Institute for Jewish Research via JTA)
Chaim Grade et son épouse Inna Hecker Grade, aux États-Unis, en 1978. Le couple s'était rencontré à Moscou en 1945. (Crédit : YIVO Institute for Jewish Research via JTA)

JTA — Il y a des années, quand je travaillais pour le Forward, j’avais assisté dans la vie réelle au déroulement d’un drame yiddish fugace.

Un jeune journaliste répondant au nom de Max Gross était assis à l’extérieur de mon bureau, ce qu’il avait l’habitude de faire quand il répondait au téléphone. L’un de ses interlocuteurs fréquents était Inna Grade, la veuve de l’écrivain yiddish Chaim Grade, gardienne implacable et dévouée de son héritage littéraire. Madame Grade harcelait ce pauvre Max en l’assaillant de dizaines d’appels téléphoniques – cela avait été particulièrement le cas lorsqu’un article du Forward avait fait référence avec bienveillance au lauréat du Prix Nobel Isaac Bashevis Singer. La veuve de Grade avait qualifié alors Singer de « clown blasphématoire » dont la renommée et la réputation, était-elle convaincue, avaient été obtenues au détriment de son défunt époux.

Comme Max l’expliquait dans ses mémoires parues en 2008, From Schlub to Stud, madame Grade « était un peu devenue le sujet de blagues à deux balles dans le journal ». Et pourtant, dans les cercles littéraires, la protection qu’elle devait apporter à l’un des plus grands écrivains yiddish du 20e siècle avait eu des conséquences autrement plus graves (et regrettables) : Parce que Inna Grade avait conservé une mainmise particulièrement forte sur les documents de feu son époux – Chaim Grade s’était éteint en 1982 – toute une génération d’érudits n’avait pas pu comprendre quelle avait été la portée réelle de l’écrivain.

Inna Grade est décédée en 2010, ne laissant derrière elle ni testament, ni survivants, et les contenus de son appartement encombré du Bronx sont alors devenus la propriété de l’administrateur public du quartier. En 2013, les documents personnels de Chaim Grade, sa bibliothèque contenant 20 000 livres, ses manuscrits littéraires et des droits de publication ont été donnés à l’Institut de recherche juive YIVO et à la Bibliothèque nationale d’Israël. Tous ses écrits les plus divers sont dorénavant entreposés au siège de l’institut YIVO dans la 16e Rue, une rue située à l’Ouest de Manhattan.

En février, l’institut YIVO et la Bibliothèque nationale d’Israël ont annoncé qu’ils avaient terminé la numérisation des « Papiers de Chaim Grande et d’Inna Hecker Grade, » rendant ainsi accessibles l’intégralité de ces archives publiques. Et lorsque l’institut YIVO m’a invité à venir découvrir la collection Grade, j’ai su que je devais y convier Max, pas seulement en raison de son lien avec Inna mais parce qu’il est devenu lui-même et à juste titre un romancier salué par la critique : Son roman The Lost Shtetl, qui imagine un village juif ayant d’une manière ou d’une autre échappé à la Shoah en Pologne, est sous de nombreux aspects un hommage rendu à la tradition littéraire yiddish.

Nous nous sommes retrouvés avant le rendez-vous avec les administrateurs de l’YIVO qui se sont sentis interpellés par le tee-shirt que portait Max – avec une photo de l’écrivain et la légende « Grade est mon pote » (Max a expliqué que le tee-shirt était un cadeau de son épouse, même si tous deux n’auraient jamais pu imaginer qu’il y avait un marché pour ce type de vêtement).

Les papiers de Chaim Grade – des manuscrits, des photographies, des correspondances, des textes de conférence, des textes de discours, des essais – sont rassemblés dans des dossiers placés dans des boîtes grises dont la propreté contredit les années de travail qui ont été nécessaires pour les remettre en ordre. Jonathan Brent, directeur-exécutif et directeur-général de l’institut YIVO, a décrit pour nous l’appartement de Grade qu’il avait pu visiter peu après la mort d’Inna.

Stefanie Halpern, à gauche, directrice des archives de l’YVO, à gauche, et le romancier Max Gross discutent d’un dossier lié à Chaim Grade, le romancier yiddish décédé, aux bureaux de Manhattan de l’YIVO, le 2 février 2023. (Crédit : New York Jewish Week via JTA)

« C’était une sorte de mélange entre l’appartement de ma grand-mère et l’habitation d’un écrivain », a-t-il expliqué. « Il n’y avait que des livres, des livres empilés jusqu’au plafond. Vous ouvriez un tiroir dans la cuisine en pensant que vous alliez y trouver des couteaux et des fourchettes : non, c’était des manuscrits. Vous ouvriez un meuble dans la salle de bains : encore des manuscrits et des livres, toujours des livres… Mais ce dont je me rappelle le plus, c’est de la poussière qu’il y avait sur les étagères », a-t-il ajouté en écartant les doigts d’environ cinq centimètres pour nous donner une idée de la saleté présente.

Inna Grade était la seconde épouse de Chaim Grade. L’écrivain était né à Vilna (une ville dorénavant connue sous le nom de Vilnius, en Lituanie) en 1910. Il avait réussi à fuir à l’Est pendant l’occupation nazie, laissant derrière lui sa mère et sa première épouse, croyant alors que les nazis ne s’en prendraient qu’aux hommes adultes. Une erreur tragique, et leur mort devait hanter Grade pendant tout le reste de son existence. Inna Hecker, de son côté, avait vu le jour en Ukraine en 1925, et elle avait rencontré Grade à Moscou pendant la guerre. Après un mariage en 1945, le couple avait immigré aux États-Unis en 1948.

Chaim Grade avait déjà établi sa réputation de poète, d’auteur de pièce de théâtre et d’écrivain avant la guerre ; les traductions anglophones de ses romans The Agunah et The Yeshiva et plusieurs publications de ses écrits dans la presse yiddish l’avaient fait connaître en Amérique – en raison de ce que la spécialiste du yiddish Ruth Wisse a qualifié de « sa capacité à redonner vie, sous la forme de la fiction, à la civilisation talmudique qui a été détruite en Europe ». Jeremy Dauber, professeur à l’université de Columbia, a pour sa part estimé dans un communiqué émis par le YIVO que Grade était possédé « par l’esprit du monde de la yeshiva qu’il avait laissé derrière lui avant d’être possédé par l’esprit et par le souvenir de tous ceux qui avaient été assassinés par les nazis ».

Stefanie Halpern, directrice des archives au sein du YIVO, nous a montré les éléments concrets prouvant cette possession : les carnets de note de Grade, où il écrivait ses idées dans une écriture yiddish soignée ; les manuscrits d’au moins deux ouvrages dramatiques qui n’avaient pas été publiés, appelés « The Dead Can’t Rise Up » et « Hurban » (« Destruction »); une photographie montrant Grade parmi les ruines de Vilna, au cours de la seule et unique visite qu’il devait faire dans la ville après la guerre ; des photos de l’appartement du Bronx prises quand le couple était encore vivant – rempli de livres mais encore bien rangé.

Halpern nous a aussi montré la machine à écrire en yiddish retrouvée dans l’appartement – avec ce qui aurait été la dernière page sur laquelle il aurait travaillé encore coincée dans l’engrenage.

Les archivistes ont aussi pris soin de rendre hommage à Inna. Après être arrivée en Amérique, elle s’était lancée dans des études de littérature et elle avait obtenu une maîtrise à Columbia – elle devait souvent traduire les œuvres de son mari. Grâce à elle, ce sont des centaines de documents issus du travail de Grade et des articles qui sont consacrés à l’écrivain qui ont survécu.

La machine à écrire de Chaim Grade, conservée dans l’état où elle a été retrouvée après la mort de l’auteur yiddish en 1982, avec ce qui sont apparemment les dernières lignes écrites par l’auteur. (Crédit : New York Jewish Week via JTA)

La correspondance d’Inna reflète l’ampleur de ce qu’elle avait pu faire pour protéger l’héritage de son mari pendant sa vie et après sa mort, avec notamment une longue lettre, très étrange, qui avait été écrite au Vatican et se plaignant de Singer. « C’était une femme brillante et créative, dévouée comme seule une veuve peut l’être », a noté Brent. « Avec une dévotion qui était peut-être poussée jusqu’à une certaine folie ».

Si tout cela ressemble au contenu d’un ouvrage de fiction juive, c’est que cela en est peut-être un en réalité : En 1969, Cynthia Ozick avait écrit une nouvelle appelée Envy; or, Yiddish in America, consacrée à un auteur yiddish qui, à l’image de Grade, ressentait une forte jalousie à l’égard d’un autre romancier – comme Singer. « Une haine qui trouvait son origine dans ce qui lui était arrivé – la célébrité – il ne faisait pourtant jamais référence à cette raison évidente », avait écrit Ozick. « A la place, il discutait de son style : son yiddish n’était pas assez pur, ses phrases manquaient de grâce et de profondeur, ses paragraphes de transition étaient ceux d’un amateur, ils étaient mauvais ».

Halpern nous a montré un télégramme écrit par Inna au Forward établissant clairement qu’elle et son époux avaient lu le roman d’Ozik et qu’ils avaient détesté l’histoire, « pas moins grotesque que malveillante ».

Évoquant la récupération de ces archives, Brent a affirmé « qu’il s’agit probablement de la plus grande acquisition littéraire de l’histoire de l’YIVO dans l’après-guerre ». Il a annoncé que des projets de publication sont d’ores et déjà en cours avec la maison d’édition Schocken Books et d’autres, qui comptent s’appuyer sur ces documents d’archive précieux.

Max et moi avons discuté de ce que nous ressentions en voyant ce qui était, dans les bureaux du Forward, « une blague à deux balles » devenir le cœur d’un exercice épique de préservation littéraire. Max m’a fait remarquer qu’il avait été frappé par la manière dont la personnalité d’Inna était présente dans les documents. « C’était elle », m’a-t-il confié. « C’était son obsession, son combat, tout ça. C’est absolument exceptionnel de voir ça ».

Je me suis souvenu avoir entendu d’une oreille ses conversations avec Inna et la façon dont son comportement pouvait paraître à la fois amusant et exaspérant, mais également admirable et triste de surcroît – dans la mesure où sa dévotion à l’égard de la réputation de son mari avait pu empêcher des spécialistes de faire un travail qui aurait contribué à le rendre mieux connu.

« Exactement – mais c’est l’une des raisons pour lesquelles on entre aussi dans la littérature yiddish, c’est justement parce que toutes ces dimensions sont réelles en même temps », a expliqué Max. « Ce genre de règlement de compte, de rivalité, de conflit au sein de la littérature yiddish, c’est la raison pour laquelle elle est formidable. Parce que c’est formidable de voir que quelqu’un y aura porté tant d’attention, que la littérature yiddish aura été tellement prise au sérieux. Et qu’il est difficile de séparer cette forme de mesquinerie de tout le reste ».

Les points de vue et les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ils ne reflètent pas nécessairement ceux de JTA ou de sa compagnie parente, 70 Faces Media.

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