Les ultra-orthodoxes auraient aussi flouté le visage de Golda Meir
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Analyse

Les ultra-orthodoxes auraient aussi flouté le visage de Golda Meir

La censure des visages féminins des médias ultra-orthodoxes est une pratique qui existe depuis des décennies et qui ne relève pas d'une récente radicalisation

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Le nouveau gouvernement Netanyahu photographié  le 19 mai 2015 et pixélisé par le site Behadrey Haredim (Crédit : Flash 90)
Le nouveau gouvernement Netanyahu photographié le 19 mai 2015 et pixélisé par le site Behadrey Haredim (Crédit : Flash 90)

Dans la réalité alternative présentée par certains articles de presse ultra-orthodoxes ces derniers mois (par le biais de l’utilisation de Photoshop), il n’y a pas de femmes ministres dans le nouveau gouvernement, Kanye West a fait une visite en solo Israël et la chancelière allemande Angela Merkel s’est abstenue de participer au défilé qui a réuni des millions ‘d’hommes’ à Paris au mois de janvier suite aux attentats de Paris.

Les divers articles des journaux haredis (ultra-orthodoxes) à propos de ces événements – qui ont été l’objet d’une couverture médiatique à la fois internationale et nationale – ont défendu leurs décisions éditoriales d’effacer les visages des femmes en évoquant une volonté de se montrer pudique ainsi qu’une sensibilité religieuse de leur lectorat.

Les critiques ont dénoncé cette pratique qu’ils considèrent comme faisant partie d’une élimination systématique des femmes de la sphère publique et ces incidents ont été largement considérés comme étant un marqueur inquiétant d’un nouveau type de radicalisme dans la communauté ultra-orthodoxe, incitant un certain nombre de personnes à faire de sombres prédictions.

Pourtant, des chercheurs israéliens et les militants sociaux ultra-orthodoxes ont maintenu cette semaine que la censure des visages de femmes dans la presse haredi est une longue tradition qui remonte à des « décennies ».

Adina Bar-Shalom, fille du défunt Ovadia Yosef (le chef spirituel du Shas) et fondatrice de la première institution universitaire pour les femmes ultra-orthodoxes, a tiré la sonnette d’alarme, la semaine dernière, à propos de la disparition des femmes des images.

Adina Bar-Shalom, la fille du chef spirituel du Shas spirtual, le défunt Ovadia Yosef (Crédit: Flash90)
Adina Bar-Shalom, la fille du chef spirituel du Shas, le défunt Ovadia Yosef (Crédit: Flash90)

« Si un homme ne peut pas regarder une femme et se dire ‘Quelle belle femme en bonne santé que le Tout-Puissant a créée’, alors je ne comprends pas ce qui nous arrive », s’est-elle insurgée. « Et je crains que si cela continue, nous aurons à voiler nos visages. »

Mais les experts rejettent ses craintes d’une évolution vers l’extrémisme qui présageraient le « retour à la burqa ».

« Il suffit de rappeler que cela n’a rien de nouveau ; Adina Bar Shalom a tout faux sur ça », a déclaré le professeur Kimmy Caplan du Département d’histoire juive à l’université Bar-Ilan.

Le statu quo pendant des « décennies »

« Aucun journal haredi de l’ère du mandat [britannique] jusqu’à aujourd’hui ne publie des photos de femmes », a déclaré Caplan.

« On pourrait dire que ce fut dès le début une radicalisation… mais puisque cela a été mis en place dès le début, il n’y a rien de différent ici, rien de nouveau ici. C’est exactement la même chose. Exactement. »

Caplan poursuit son explication en précisant que la presse haredi, plus que les autres journaux, filtre le contenu des informations en fonction de son système de valeurs, s’abstenant de couvrir les viols et la prostitution et utilisant des euphémismes pour le mot « cochon ».

« Par conséquent, il défend le droit du public de ne pas savoir, le droit du public de ne pas voir, parce que – disons-le de cette manière – différentes valeurs idéologiques et pédagogiques remplacent le droit du public de savoir. »

Les raisons expliquant la censure des visages de femmes des photos sont doubles, a continué Caplan.

Tout d’abord, cela se fonde sur les décisions des dirigeants religieux ultra-orthodoxes, et, deuxièmement, c’est une forme de protestation symbolique contre les femmes assumant des rôles politiques – un mouvement qu’il a comparé à la décision prise par les membres de Yahadout HaTorah de se faire appeler « ministres-adjoints » plutôt que ministres à part entière, en dépit du fait qu’ils ont des responsabilités de ministres, parce qu’ils ne veulent pas être considérés comme faisant partie du gouvernement israélien.

« Il y a une opposition idéologique généralisée parmi la plupart des groupes ultra-orthodoxes, au fait que les femmes deviennent des représentantes publiques – que ce soit à la Knesset, au gouvernement, dans les collectivités locales ou dans tous les domaines. Et publier une photo [d’une de ces femmes] reviendrait essentiellement et indirectement à légitimer ce phénomène », a-t-il analysé.

Rivka Neriya-Ben Shahar, du département de la Communication au Sapir Academic College, a déclaré au Times of Israel que le « phénomène d’effacer ou de flouter les femmes des photos dans la presse haredi n’est pas nouveau du tout ».

Les photos de femmes membres de la Knesset dans les gouvernements précédents ou de juges ont été floutées par le passé, souligne-t-elle, et dans un cas récent qui a reçu beaucoup d’attention de la part des médias, les chaussures appartenant à une femme sont elles aussi passées sous Photoshop.

« En fait, pendant des décennies, aucune photo de femmes n’a été publiée dans la presse haredi », a-t-elle poursuivi, ajoutant que dans les parutions haredi des années 1950, « il y avait quelques photos de femmes, puis elles ont disparu ».

Mais, ajoute-t-elle, il y a une tradition des dessins de femmes dans la presse haredi en lieu et en place de photographies, a-t-elle noté.

« Les dessins de femmes ont été publiés depuis de nombreuses années dans le magazine féminin Yated Neeman », précise-t-elle. « Mais au début des années 1990, un nouveau concurrent est apparu – le ‘Bayit Shelanu’ magazine édité par Hamodia – qui s’enorgueillissait du fait qu’il n’y avait pas une seule esquisse de femmes. Yated Neeman a suivi le pas, et les dessins de femmes ont disparu. »

Aujourd’hui, des photographies de petites filles (jusqu’à l’âge de trois ans) sont en vedette dans le magazine féminin Mishpacha, indique-t-elle, « et il convient de noter que ce sont des photos de bébés. Les photos de femmes n’apparaissent tout simplement pas ».

Quant à Bar-Shalom, Neriya-Ben Shahar a maintenu que c’ « est une belle explication sociologique de dire que c’est un nouveau signe de la radicalisation, mais c’est un phénomène très ancien ».

Caplan est encore plus implacable pour réfuter les craintes de Bar-Shalom sur la radicalisation, tout en soulignant son respect pour cette femme « intelligente et sage ».

Un jeune homme juif ultra-orthodoxe en train de lire un journal entre deux cours à la Yeshiva Ateret Israël, à Jérusalem le 2 septembre 2013 (Crédit : Nati Shohat / FLASH90)
Un jeune homme juif ultra-orthodoxe en train de lire un journal, à la Yeshiva Ateret Israël, à Jérusalem, le 2 septembre 2013. (Crédit : Nati Shohat / FLASH90)

« Qu’est-ce que la radicalisation ? Que Shas ait établi un comité de femmes [dans lequel Bar-Shalom siège], est-ce de la radicalisation ? C’est l’exact opposé de la radicalisation… Adina Bar-Shalom dirige une université pour femmes – même s’il y avait eu des rabbins ashkénazes qui sont sortis de leur silence et ont affirmé qu’elle devait être fermée et qu’il était interdit de le faire. Est-ce de la radicalisation ? Non », a-t-il argué.

Il a concédé que parmi certains groupes il y avait un nouveau « zèle » et « des exigences strictes » relatives à la séparation entre les sexes et la pudeur, mais a insisté sur le fait que ces tendances ne se manifestaient pas dans la couverture de l’information des médias haredis, comme Bar-Shalom l’a fait valoir.

La situation est loin d’être monolithique, a-t-il poursuivi. « La question est de savoir ce que vous observez. Nous observons une société comprenant des dizaines de groupes. Vous ne pouvez pas faire une déclaration générale et dire qu’il y a une radicalisation, vous ne pouvez pas dire, comme une déclaration générale, qu’il n’y a pas de radicalisation… le fait que dans les maisons haredi, il y a Internet et que les gens utilisent des téléphones mobiles ‘nonkosher’ – est-ce de la radicalisation ? C’est son exact opposé. C’est de la rébellion. »

Nouveaux médias, nouveau débat

L’augmentation des sites d’informations ultra-orthodoxes durant la dernière décennie – déjà une entreprise contestable dans certaines parties de la communauté ultra-orthodoxe où l’on s’oppose à Internet avec virulence – met ces médias aux prises avec la façon d’adapter les normes de la presse écrite pour obtenir des résultats différents.

Le site BHadrey Haredim, par exemple, est le site qui a ‘photoshoppé’ les nouvelles femmes ministres d’Israël, tandis que les sites Kikar HaShabat et Haredim 10 ont gardé les photos intactes. (Kikar HaShabat – qui est codétenu par le site d’informations Ynet – publie généralement des photos de femmes mais a caché Kim Kardashian d’une photo, il y a quelques mois, en plaçant à la place un ticket de caisse et en affirmant qu’elle était un « symbole pornographique ».)

Après le tollé que la photo a créé, Behadrey Haredim a défendu sa décision dans un communiqué : « Behadrey Haredim est le plus grand site Haredi au monde. Par conséquent, il ne publie pas de photos de femmes sur notre page d’accueil, contrairement à d’autres sites qui prétendent être ultra-orthodoxes. »

« La presse haredi n’a jamais inclus, et n’inclura jamais des photos de femmes. Le droit fondamental à la liberté d’expression ne se limite pas à l’entrée de Bnei Brak », la ville ultra-orthodoxe proche de Tel-Aviv.

Caplan a affirmé que les sites d’information reflètent un abandon de la censure des femmes « dans une certaine mesure », tout en notant que les sites Web restaient encore conservateurs dans l’ensemble. « Kikar HaShabat, autant que je le sache, ne publiera pas les photos de Bar Refaeli », a-t-il indiqué, même si quelques photos de femmes ont été autorisées.

« Ce n’est pas un secret qu’il y a une génération plus jeune, des gens dans le spectre haredi qui sont plus ouverts, moins gênés par ces choses », a-t-il poursuivi, ajoutant qu’il y avait plusieurs appels, infructueux, de certains rabbins de la communauté ultra-orthodoxe à fermer les sites.

« Bien sûr, il y a des changements, mais en fin de compte, il y a encore… des choses que les sites Internet haredis ne publieront pas », a-t-il précisé.

Ce qui a changé, a-t-il ajouté, c’est que, alors que les journaux ultra-orthodoxes ont une certaine loyauté partisane pour diverses factions (Hamodia est lié à Agoudat Israel, Yom LYom avec Shas, Yated Neeman avec Degel Hatorah etc…) « Les sites internet ne s’identifient pas idéologiquement [avec un camp politique en particulier]. »

Et tandis que Bar-Shalom a déclaré la semaine dernière que beaucoup de gens au sein de la communauté haredi sont opposés à l’éradication de la présence des femmes dans les médias, mais ont peur d’élever la voix, il y a en réalité une poignée de dissidents haredis que l’on retrouve à travers les écrits de certains militants sur les médias sociaux.

Les femmes, qui ont mené une campagne infructueuse au cours de la dernière campagne électorale pour introduire des femmes chez les ultra-orthodoxes de Shas et Yahadout HaTorah, ont condamné cette pratique sur Facebook, tout en notant que ce n’était « pas un phénomène surprenant ou nouveau ».

« La norme acceptée dans les médias imprimés des haredim est de ne pas montrer de photos de femmes. Il n’y a pas de dessins de femmes, pas de caricatures ou de croquis de femmes, pas de mots sur les femmes, et dans certains journaux, il y a aussi aucun nom de femmes », a déclaré un communiqué du groupe « Pas de représentation, Pas de vote. »

Les sites haredis qui le font souhaitent « gagner leur [tampon] de casheroute en effaçant les femmes », poursuit-il.

« Glissant dans le royaume de l’absurde, c’est parfois amusant et surtout exaspérant. En tout cas, il y a ceux qui essaient de créer une nouvelle réalité ou une histoire alternative dans laquelle les femmes ne sont même pas dans la cuisine – elles ont tout simplement disparu. »

Shmuel Drilman (Crédit : Autorisation)
Shmuel Drilman (Crédit : Autorisation)

Shmuel Drilman, le directeur de l’ONG Dosim, qui travaille pour combattre les stéréotypes négatifs des ultra-orthodoxes dans les médias, a déclaré que le phénomène d’élimination des femmes dans les publications des haredim n’a pas connu de changements récents, à l’exception de Behadrey Haredim, dont le nouveau propriétaire, Meir Gal, a décidé il y a deux ans d’arrêter de publier des photos de femmes.

« Au-delà, les quotidiens n’ont pas publié de photos de femmes depuis de nombreuses années déjà », a-t-il précisé, mais il a ajouté que Hamodia, à un certain moment, l’a fait.

« Il y a un débat interne houleux sur ces questions, au cours duquel beaucoup de gens se rappellent que l’édition papier de Hamodia, qui, aujourd’hui, ne mentionne pas les noms des femmes dans les annonces de fiançailles, a dans le passé publié des photos de femmes de façon régulière ; tandis que les partisans affirment que cela [la censure] est le dénominateur commun qui permet même aux [lecteurs] les plus stricts de lire les journaux, et que, comme il y a une baisse du niveau de la pudeur parmi le grand public, nous [Haredim] devons continuellement augmenter la nôtre », a-t-il conclu.

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