L’escroc israélien qui aurait causé un « incident diplomatique » avec la France
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L’escroc israélien qui aurait causé un « incident diplomatique » avec la France

Trois Franco-israéliens sont soupçonnés de s'être fait passer pour le ministre français des Affaires étrangères pour des "paiements de rançon" ; butin : 80 millions d'euros

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères, pendant une conférence de presse au complexe présidentiel d'Ankara, en Turquie, le 14 septembre 2017. (Crédit : Adem Altan/AFP)
Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères, pendant une conférence de presse au complexe présidentiel d'Ankara, en Turquie, le 14 septembre 2017. (Crédit : Adem Altan/AFP)

Au mois de février et au mois de mars, cette année – alors que les Israéliens étaient plongés dans l’actualité électorale – les médias français ont largement consacré leurs colonnes à une arnaque audacieuse qui aurait été initiée depuis Israël.

Depuis 2015, un individu s’est ainsi fait passer pour le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves le Drian, téléphonant à des chefs d’Etat africains, à des ambassadeurs et des personnalités religieuses et du monde des affaires, leur demandant d’aider la France à payer des rançons pour faire libérer des citoyens français enlevés par l’EI ou d’autres groupes terroristes en Syrie.

Dans certains cas, l’escroc portait un masque en silicone à l’effigie du ministre français, s’adressant à ses cibles via Skype depuis un bureau orné du drapeau bleu-blanc-rouge et d’un portrait du président Emmanuel Macron.

Tandis que cette escroquerie aurait duré plusieurs années, les polices française et polonaise ont arrêté plusieurs suspects dans l’affaire ces derniers mois, et l’émission d’investigation « Envoyé Spécial » y a consacré son édition du 14 février, affirmant que l’arnaque aurait parmi à ses auteurs d’empocher une somme proche de 80 millions d’euros.

Deux semaines après la diffusion de l’émission, la police israélienne a appréhendé quatre suspects dans la ville côtière de Netanya.

« Cette affaire a des répercussions diplomatiques à l’international », a déclaré un représentant de la police des fraudes israéliennes à un juge après les arrestations.

« Ce n’est pas un dossier ordinaire, mais c’est un dossier qui a un caractère d’une grande sensibilité à l’international et qui a entraîné un incident diplomatique entre nos deux pays. L’affaire fait l’objet d’une enquête vingt-quatre heures sur vingt-quatre en France comme en Israël », a-t-il poursuivi.

Capture d’écran d’un entretien Skype avec un escroc se faisant passer pour Jean-Yves le Drian à l’émission française « Envoyé Spécial » (Capture d’écran)

Durant l’enquête, la police israélienne a même recueilli le témoignage du ministre des Affaires étrangères français lui-même. Le 29 mars, une semaine après l’inculpation, Jean-Yves le Drian a évoqué le dossier devant les journalistes français.

« Personne ne peut usurper mon identité », a-t-il dit avec sévérité. « Si vous usurpez mon identité, vous irez en prison ».

Il a ajouté sur une note plus légère : « Ils ont même conçu un masque en silicone à mon effigie. Si vous regardez les vidéos, c’est impressionnant ».

Dans l’acte d’inculpation émis à l’encontre de trois des suspects le 21 mars, Freddy Jami, 47 ans et originaire de Netanya, David Eliash, 37 ans, qui habite Herzliya et Shmuel Ben Simon, 37 ans également de Netanya, sont accusés de conspiration en vue de commettre un crime, de contrefaçon avec l’intention de commettre une fraude, d’usurpation d’identité et d’obstruction à la justice.

Ils opéraient encore en février

Selon l’acte d’inculpation, au mois de février encore, Jami se faisait passer pour le directeur du bureau de Jean-Yves Le Drian tandis qu’un autre complice, dont l’identité reste inconnue de la police, tenait le rôle du ministre lui-même.

Le 25 et le 26 février 2019, selon la police israélienne, Jami aurait téléphoné au directeur d’une organisation non gouvernementale et lui aurait dit avoir besoin de son aide, dans l’urgence, pour faire libérer des citoyens français enlevés en Syrie.

Jami aurait précisé à ses cibles françaises que la rançon devait être versée via une partie tierce de manière à ne pas médiatiser le fait que son gouvernement se prêtait au paiement de rançons.

Dans une série de conversations, Jami et son complice auraient déclaré aux responsables de l’ONG que le ministère était déjà parvenu à rassembler 36 millions d’euros, suggérant un virement supplémentaire de deux à quatre millions d’euros sur un compte bancaire situé à Hong Kong.

Le directeur de l’organisation avait répondu à ses interlocuteurs qu’il avait besoin de temps pour estimer le montant des fonds qu’il serait en mesure de fournir, réclamant une preuve de la véracité des faits, selon l’acte d’inculpation.

Les suspects lui avaient alors répondu que le ministre des Affaires étrangères serait heureux de le rencontrer et qu’il rembourserait l’argent prêté plus tard. Ils avaient également envoyé à l’ONG un faux accord sous forme de reconnaissance de dette du ministère à l’égard de l’organisation.

Le directeur de l’ONG française n’avait finalement pas transféré les fonds, lui et ses collègues flairant une escroquerie.

Selon la police, le 26 février, Jami et l’un des autres suspects avaient pris le téléphone mobile dont ils s’étaient servis pour appeler en France ce jour-là, ainsi que plusieurs autres, et les avaient abandonnés dans une rue de Netanya.

« Aucune substance » dans ces accusations

Le ministère israélien de la Justice a fait savoir qu’il ne ferait pas de commentaires sur l’affaire, mais David Fhal, avocat de Freddy Jami, a affirmé au Times of Israel que son client n’avait pris part à aucune activité frauduleuse et qu’il avait seulement brièvement accompagné un ami dans l’appartement où l’escroquerie se serait déroulée.

« Entrer et partir d’un appartement, ce n’est pas hors-la-loi », a-t-il clamé.

L’avocat David Fhal (Autorisation)

Me Fhal a expliqué que quand la police avait arrêté son client et les deux autres suspects, ces derniers avaient été accusés de blanchiment d’argent, mais qu’à l’issue de huit audiences durant lesquelles les avocats avaient interrogé la police, les procureurs avaient finalement retenu un « maigre » chef d’inculpation de conspiration en vue de commettre un crime.

« La montagne a accouché d’une souris dans ce dossier », dit-il.

« Mon client est actuellement assigné à résidence et nous nous préparons au procès qui commencera le 12 juin. Nous sommes optimistes sur le fait que le magistrat constatera que les accusations portées contre mon client sont vides de substance ».

Interrogé sur la pression exercée par le gouvernement français, l’avocat répond : « Il y a beaucoup de choses qui sont dites dans les médias et qui ne sont pas exactes. Cette affaire est-elle en lien avec celle, dans les médias, concernant l’usurpation d’identité d’un ministre ? Nul ne le sait ».

« Je suis sûr que la France exerce des pressions sur Israël pour savoir qui a fait cela, mais je ne suis pas sûr qu’il exerce des pressions particulières sur le dossier que j’ai entre les mains », déclare-t-il.

Ce n’est pas la première fois que Freddy Jami est placé en détention. Il avait été soupçonné, il y a plus d’une décennie, dans le cadre de l’enquête massive sur le redoutable chef du crime de Netanya, Asi Abutbul, et sur d’autres membres de son organisation, et des poursuites qui avaient suivi.

Asi Abutbul purge actuellement une peine de prison de 18 ans, majoritairement en lien avec des crimes d’extorsion.

Freddy Jami n’avait pour sa part jamais été poursuivi dans l’affaire – dans laquelle il avait tenu un rôle mineur – mais son témoignage avait été cité par les procureurs israéliens dans leur verdict contre l’organisation criminelle en 2009.

Son nom apparaît à 49 reprises dans ce verdict, où il est décrit comme un intermédiaire qui remettait l’argent de la protection au nom d’une victime du racket de l’organisation.

« Jami a été interrogé sur son implication d’une manière ou d’une autre, mais il n’y a pas de preuves suffisantes attestant qu’il ait fait quelque chose de mal », a dit Me Fhal au Times of Israel, se référant au procès d’Abutbul en 2009.

Le crime organisé français fait son alyah

Cette escroquerie n’est que l’une d’une longue série d’arnaques sur internet, remontant à plus d’une décennie, perpétrées par de récents immigrants français au sein de l’Etat juif.

Parmi ces méfaits, fausses publicités, escroqueries aux assurances, crédit-carbone, panneaux solaires, usurpation d’identité de chefs d’entreprises ou d’exécuteur testamentaire, fraudes aux investissements divers encourageant des victimes à investir sur les marchés du Forex, des options binaires, des crypto-devises… et même sur le marché des vaches.

Une recherche en français des mots-clés « escroquerie » et « Israël » génère des centaines d’articles, dont un grand nombre sont accompagnés d’injures antisémites dans la section des commentaires. La recherche équivalente en hébreu affiche un nombre d’articles bien inférieur.

Malgré les dégâts entraînés par de telles activités sur la réputation d’Israël, il n’y a eu que peu d’arrestations et encore moins de poursuites de suspects depuis que le phénomène est apparu, il y a une dizaine d’années ou plus.

Dans la communauté des immigrants français en Israël – ils ont été 80 000 à s’installer au sein de l’Etat juif depuis 1989 – il y a un certain malaise face à ce qui est considéré comme un manque d’action de la part des autorités israéliennes qui semblent peu soucieuses d’appréhender les criminels, selon Serge Dumont, un expert israélo-belge du crime organisé israélien.

Ni la police, ni les agences gouvernementales autres n’ont diffusé de statistiques sur le nombre d’immigrants qui seraient impliqués dans des activités frauduleuses, ou sur l’ampleur de ces arnaques ou l’impact qu’elles ont sur l’économie israélienne.

Des sources proches de la communauté française d’Israël ont indiqué au Times of Israel qu’elles estiment que quelques centaines de « gros poissons » sont impliqués dans des escroqueries et que plusieurs centaines de plus d’immigrants français – en particulier jeunes – ont travaillé au service de fraudeurs.

Le verdict sur l’organisation criminelle d’Abutbul, en 2009 avait permis d’avoir un aperçu des origines de ce type d’activités au sein de l’Etat juif.

Un nombre significatif des victimes des rackets violents de l’organisation étaient de nouveaux immigrants ayant fait leur alyah depuis la France, impliqués dans les affaires de « publicité ». Et certains racketteurs étaient eux-mêmes d’origine française.

Le verdict n’avait pas détaillé la nature de cette affaire dans le secteur de la publicité – elle consiste généralement à vendre des espaces publicitaires sur un calendrier ou sur un site internet à de petites entreprises. Dans certains cas, cette activité est frauduleuse.

Le verdict de 2009 avait pour sa part suggéré que les victimes franco-israéliennes des rackets de l’organisation criminelle d’Abutbul étaient eux-mêmes impliqués dans des activités frauduleuses, quoique entre cols blancs.

Ainsi, une victime d’extorsion avait déclaré à la police qu’il travaillait « dans des arnaques à la publicité en France, pas pour d’importants montants », et il avait souligné qu’il volait toujours de l’argent « à des gens qui ont des assurances », prenant garde à « ne pas porter préjudice à des personnes individuelles ».

Selon le verdict de 2009, il avait expliqué que « si ses coordonnées n’étaient pas transmises à la police française, il souhaiterait alors témoigner… ».

Le verdict avait évoqué une autre victime – un professionnel de l’informatique travaillant dans le commerce de la publicité – en parlant d’une personnalité « impliquée dans les escroqueries et dans la criminalité, qui a gagné de l’argent de manière malhonnête », ajoutant que « cela explique la raison pour laquelle il a pu être considéré comme une cible appropriée pour une organisation criminelle ».

La connexion Carbone

D’autres victimes de racket de la part de l’association de malfaiteurs d’Abutbul dont les noms apparaissaient dans le verdict ont été ultérieurement soupçonnées ou condamnées en France pour des crimes liés à internet.

C’est le cas par exemple de Richard Touil qui, par le passé, a été impliqué dans le secteur de la publicité, a récemment été condamné par contumace en France, ainsi que ses frères Fabrice et Mike, pour les rôles qu’ils ont joués dans la fraude à la taxe carbone, surnommée « l’arnaque du siècle » en France, au cours de laquelle les trois individus et des dizaines d’autres ont acheté et vendu des crédits-carbone à grande vitesse via internet sans remettre la TVA, empochant grâce à leur stratagème des millions d’euros.

Dans un livre écrit en 2013, « Fraud and Carbon Markets: The Carbon Connection », Marius-Cristian Frunza, expert en crime financier, suggère que depuis le début du siècle – et en particulier depuis 2008 – le crime organisé en Europe, en Union soviétique et en Israël a connu une profonde transformation.

Marius Cristian Frunza, auteur du livre « Fraud and Carbon Markets » (Crédit : Facebook)

Tandis que les profits engrangés par les crimes des gangsters « de rue » traditionnels (racket, prostitution et drogues) ont baissé de manière significative tout en attirant beaucoup d’attention de la part des médias, de la police et de la justice, avait-il écrit, les organisations criminelles qui sont parvenues à élargir leurs activités à internet et la finance ont engrangé des sommes inimaginables auparavant.

Frunza considérait dans son ouvrage la fraude à la taxe carbone, dont une grande partie a été réalisée depuis Israël par des immigrants français en 2008 et en 2009, comme un tournant de cette transformation, similaire à l’impact que la Prohibition avait eu sur le crime organisé aux Etats-Unis dans les années 1920.

« Si la fraude à la taxe carbone a été une réplique post-moderne de la Prohibition, elle l’a été sans guerre de suprématie entre les différents syndicats du crime », a-t-il écrit. « Ce rêve psychédélique où tous les groupes criminels peuvent enfin travailler ensemble a résulté du développement très silencieux de cette fraude, sans massacre de la « Saint-Valentin ». En fait, le nombre de crimes liés à l’arnaque de la taxe carbone s’élève à moins d’une douzaine ».

Frunza avait également offert une explication possible sur la raison pour laquelle ces crimes étaient si durs à traiter pour les forces de l’ordre, notamment israéliennes.

Il avait suggéré que le crime, sur internet, avait inauguré un âge d’or de collaboration entre les groupes criminels. Françaises, israéliennes, russes géorgiennes, bulgares, polonaises et roumaines, les organisations avaient toutes participé à la fraude à la taxe carbone et établi des liens qui leur serviraient à l’avenir.

De plus, avait écrit l’expert, tandis que dans le passé, le crime organisé attirait des membres des catégories les plus défavorisées de la société, il attire dorénavant des individus ayant un haut niveau d’études, possédant des compétences de pointe, et qui sont tentés par la perspective de gagner des revenus bien plus importants que ce ne serait le cas dans l’économie légale.

Le danger dans ces transformations, avait-il ajouté, est que la nature largement silencieuse du crime sur internet, ses importants bénéfices et le recrutement en grand nombre de personnes très diplômées pourrait bien, à terme, dépasser les capacités de contrôle des gouvernements.

« La menace future du crime doit être appréhendée à grande échelle, outrepassant les capacités des systèmes judiciaires actuels à endiguer ou contrôler le phénomène », avait-il écrit. « En cette nouvelle ère du crime organisé, toutes les menaces actuelles qui sont apparues dans l’affaire de la fraude à la taxe carbone vont se mélanger et gonfler spontanément, comme le font les couleurs d’un arc-en-ciel ».

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