M.Avishai, créateur des jardins botaniques de Jérusalem et source d’inspiration
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M.Avishai, créateur des jardins botaniques de Jérusalem et source d’inspiration

Rompu à l'évolution, la géologie, la botanique et à bien d'autres disciplines, l'enseignant et visionnaire né à Berlin voyait grand pour la planète

Dr Michael Avishai (Photo : Judith Marcus)
Dr Michael Avishai (Photo : Judith Marcus)

Je reconnais être barbant avec les arbres. Mon jardin est mon refuge. En voyage, je suis celui qui photographie les fleurs et tente obstinément de les identifier quand je rentre. Une fois par semaine, j’enseigne même les plantes aux enfants d’une école primaire.

J’y suis retournée, après avoir appris la triste nouvelle du décès du Dr. Michael Avishai à l’âge de 83 ans. Il avait co-fondé les jardins, où il officiait comme directeur scientifique, et était une source d’inspiration personnelle pour moi.

Le Dr Avishai est né à Berlin en 1935. Il a survécu à la Seconde Guerre mondiale en se cachant dans un village tchèque avec sa mère.

Après avoir bourlingué en Europe juste après la guerre, il avait fini par émigrer en Israël en 1948. Il y termina son lycée, devînt jardinier et intégra l’Université hébraïque de Jérusalem, dont il sortit avec un doctorat en phytogénétique.

Après avoir bâti un lopin de terre arboré de plantes indigènes sur le campus de l’université de Givat Ram pour servir les professeurs de botanique, il fut chargé en 1962 par le botaniste pionnier Michael Zohary de créer un deuxième jardin botanique sur un site de 26 hectares près de la Knesset et du musée d’Israël. (Le premier jardin, spécialisé dans les plantes sauvages d’Israël, avait été planté en 1931 au mont Scopus, sur le campus de l’Université hébraïque, où il est encore présent)

Le site des Jardins botaniques de Jérusalem en 1966. (JBG Archive)

Les jardins de Givat Ram, d’une superficie d’environ 12 hectares actuellement, avaient pour but d’évaluer le potentiel des espèces cultivées pour le marché israélien. Une grande partie des fleurs qui ornent les rues et jardins du pays aujourd’hui y ont passé leurs premiers mois à s’y acclimater (ou pas) sous la surveillance de Michael Avishai.

Au fur et à mesure, le botaniste mit en application la vision de Michael Zohary d’un jardin conçu géographiquement. Aux expositions extérieures de fleurs, il ajouta un conservatoire tropical et plusieurs étangs d’eau.

Les deux botanistes avaient saisi l’immense potentiel que Jérusalem – et Israël – représentait pour la culture d’une flore issue d’une grande partie du monde. La ville sainte est, en effet, à cheval entre les régions méditerranéennes et désertiques de l’hémisphère nord. Le pays est au croisement de trois régions climatiques et de trois continents – l’Afrique, l’Asie et l’Europe – et jouit d’une grande diversité topographique et climatique – une condition préalable à la diversité naturelle.

Une partie du Fink Display Garden dans la section australienne du Jardin botanique de Jérusalem. (Judith Marcus)

Michael Avishai a grandement participé à l’élaboration et à l’application des plans géographiques conçus par Shlomo Aronson, lauréat du Prix Israël en architecture paysagiste. Il s’est appuyé sur la topographie vallonnée de l’endroit pour créer des micro-climats adaptés aux nombreuses espèces qu’il voulait exposer.

J’ai rencontré le Dr Avishai quelques années après son départ à la retraite en 2001. En effet, en directeur scientifique émérite, il se rendait chaque jour aux Jardins botaniques (qu’il appelait son « troisième enfant ») pour traiter le courrier, continuer ses recherches, enseigner et guider les visiteurs.

Vue d’ensemble

Il appartenait à une génération qui a tout sauf disparu.

Ce gentleman pourvu des manières et de la culture européennes, polyglotte et doté d’un grand savoir et d’une grande intelligence, s’est distingué, pour moi, par sa capacité à avoir une vue d’ensemble.

Rompu à l’évolution, à la géologie, à la botanique évidemment et à bien d’autres disciplines, il avait bien saisi que l’on ne pouvait comprendre le monde extraordinaire de la flore (et de la faune) que dans le contexte des grands changements tectoniques et climatiques qui façonnent la planète depuis des milliards d’années.

Souvent, lorsqu’il s’arrêtait devant une espèce particulière lors d’une visite guidée (mais pas très longtemps car il se pressait constamment en compagnie des gens d’un tiers de son âge pour leur montrer autant de plantes que possible), il faisait souvent référence à la Pangée, ce super-continent qui existait il y a 270 millions d’années avant de se diviser en deux 70 millions d’années plus tard.

Des lupins couvrant une colline du jardin botanique de Jérusalem. (Sue Surkes)

La partie sud – la Gondwana – comprenait l’Afrique, l’Australie, et l’Amérique du Sud. La partie nord, la Laurasia, était constitué de morceaux d’Europe, de l’Asie, de l’Amérique du Nord et de la Chine.

Il expliquait comment, depuis, les masses terrestres s’étaient déplacées et avaient changé de nature et que le climat s’était rafraîchi avant de se réchauffer. La flore, que la Pangée avait entièrement produite, s’était diversifiée et avait emprunté plusieurs directions. Les espèces incapables de s’adapter avaient disparu. Et de nouvelles espèces ne cessaient d’évoluer.

« Un jardin organisé par famille botanique peut illustrer la répartition des plantes sur la Terre aujourd’hui, quand notre Jardin avec sa répartition géographique permet de décrire comment la flore mondiale a évolué, » expliquait-il.

En conséquence, si vous saviez où chercher ou si vous aviez Michael Avishai comme guide, vous pouviez retracer la généalogie d’une famille de plante, telle que les cyprès qui se sont « déplacés » dans le monde entier et adaptés à différentes conditions. On les retrouve ainsi aux États-Unis (sous la forme de séquoias ou de cyprès de Louisiane, par exemple), en Chine (sous la forme de genévriers) ou en Australie (Callitris).

Vivant à des milliers de kilomètres les unes des autres, ces espèces – dont la plupart ont conservé leurs caractéristiques ancestrales, telles que des feuilles en écailles – peuvent être observées en une heure de balade dans les Jardins.

L’une des 72 espèces de chêne des Jardins botaniques de Jérusalem (Crédit : Judith Marcus)

L’un des arbres qui intéressait le plus le botaniste était le chêne, qui compte environ 450 espèces, dont 72 sont présentées aux Jardins. Les chênes sont les membres dominants de plusieurs communautés de plantes dans une grande partie de l’hémisphère nord – de la Colombie à l’Oregon dans le nord-ouest des États-Unis et de la Chine au Portugal.

Pour le botaniste, la répartition des gènes du chêne illustre comment l’Amérique du nord, par exemple – et la côte ouest notamment – était jadis relié à l’Asie via la Béringie et à l’Europe via le Groenland, l’Islande et d’autres territoires aujourd’hui sous l’eau.

Au cours d’une de nos conversations, il m’avait expliqué les efforts obstinés qu’il déployait, avec l’aide de chercheurs en génétique, pour identifier le chêne mâle des Jardins qui avait réussi à fertiliser un seul spécimen de chêne kurde. Dans la nature, les différentes espèces de chênes ont tendance à ne pas se reproduire entre elles.

Ma source de référence incontournable

Lorsque je travaillais aux Jardins, j’ai relancé et co-édité sa revue trimestrielle et co-rédigé des textes pour des cours en ligne, pour des panneaux explicatifs et deux visites audioguidées, dont une narrée conjointement avec Michael Avishai. Je guidais également des visites pour des personnalités importantes anglophones.

C’était toujours Michael que j’allais voir quand je voulais entendre des histoires de plantes captivantes, que je pouvais reprendre pour enchanter d’autres amateurs et les rapprocher du monde végétal.

Je m’asseyais à ses côtés dès qu’il en avait le temps (c’est-à-dire pas très souvent, étant régulièrement très occupé) pour lui soutirer des histoires originales et lui demander sans arrêt « mais pourquoi ? », et lui me prêtait des livres sur des sujets qui avaient suscité ma curiosité.

Il me parlait de fossiles vivants – de plantes que l’on pensait disparues il y a longtemps avant d’être redécouvertes par hasard sur des flancs de montagnes lointaines (pin Wollemi australien) ou dans des zones humides (cas du sapin d’eau de Chine) et identifiées par des fossiles vieux de millions d’années.

Il narrait des histoires incroyables sur les relations magiques entre plantes, éléments et autres créatures vivantes.

Qui aurait cru, par exemple, que l’huile d’olive avait un rôle très particulier dans la nature ? (pratiquement tout dans la nature s’avère jouer un rôle, même quand on ne sait pas encore très bien lequel) Une fois l’olive tombée de son arbre, les microbes présents dans le sol décomposent l’huile, indiquant à la graine contenue dans le noyau qu’elle peut entamer sa germination et produire ses premières feuilles. Cette révélation m’avait laissé sans voix.

Je lui avais suggéré que l’on réalise différentes balades au cours desquelles j’enregistrerais ce qu’il savait sur chaque plante afin d’éditer un livre sur les Jardins.

Comme souvent, il m’avait répondu qu’il n’avait pas le temps. Aujourd’hui, j’ai peur que la majeure partie de ses connaissances ne disparaisse avec lui.

Depuis son départ à la retraite en 2001 et avant une mauvaise chute lui ayant brisé la hanche et contraint à une longue rééducation, on pouvait voir le botaniste tous les matins se pencher pour arroser sa collection de plantes chères à son cœur.

Il m’offrait gentiment des spécimens pour les étangs de l’école dans laquelle j’enseigne. Nous parlions de telle espèce, avec ses feuilles plumeuses, capable de résister aux forts courants, ou de telle autre, dont la surface comportait des stries afin de repousser l’eau et ainsi empêcher la formation de champignons.

Les fleurs et graines des nénuphars, le Nelumbo (lotus sacré) et le géant Victoria amazonica (dont la « structure » végétale permet à chacune de ses immenses feuilles circulaires de supporter un poids de 24 kg), font partie d’une ancienne famille de plantes qui ont évolué avant l’apparition des abeilles et des papillons, m’expliquait-il.

La forme simple et semblable à une assiette de la plante facilite l’atterrissage de pollinisateurs primitifs et aléatoires comme les coléoptères. Elle dispose également d’une surface et d’un pollen riches en nutriments et constitue un abri chaud pour la nuit.

Ces fleurs ont la capacité de se réchauffer, proposant ainsi un « gîte et couvert » de choix aux coléoptères désireux de s’accoupler. Elles se referment le soir, capturant ainsi les insectes, avant de se rouvrir le lendemain, libérant ses hôtes désormais recouverts de pollen, qu’ils iront fertiliser ailleurs plus tard.

Que Michael Avishai ait été capable de faire pousser des Victoria amazonica dans un climat si différent de la région amazonienne tropicale était la preuve de sa patience, de ses compétences et de sa détermination à ne jamais cesser d’apprendre.

Dans une période où l’égo et la vantardise sont rois, Michael Avishai était un homme discret qui fuyait les échanges de banalités et ne s’exprimait que lorsqu’il avait quelque chose à dire.

Il a inspiré des générations entières d’étudiants, de stagiaires, d’universitaires étrangers, de bénévoles et d’employés des Jardins botaniques.

Il sera très dur à remplacer.

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