« Ma tante a pu trahir Anne Frank » écrit le fils de la Juste de l’Annexe secrète
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« Ma tante a pu trahir Anne Frank » écrit le fils de la Juste de l’Annexe secrète

L'écrivain Joop van Wijk a passé des années à reconstituer les activités de guerre de sa mystérieuse tante Nelly, en dévoilant les secrets de son passé de collaboratrice nazie

Anne Frank, à l'âge de 12 ans, à l'école à Amsterdam, en 1941. (Domaine public)
Anne Frank, à l'âge de 12 ans, à l'école à Amsterdam, en 1941. (Domaine public)

Plus de trois décennies après la mort d’Elisabeth « Bep » Voskuijl, son fils a co-écrit une biographie des résistants néerlandais les moins connus qui ont caché Anne Frank et les autres Juifs pendant Ia Shoah.

Bien que le livre de Joop van Wijk suive le cours de la vie de sa mère, le suspense tourne autour de sa défunte tante Nelly, la sœur de Voskuijl. Plus précisément, l’auteur croit que Nelly a été impliquée dans la trahison des Juifs de « l’Annexe secrète », abritant l’adolescente Anne Frank et sa famille.

Né en 1949, Van Wijk se souvient d’une enfance entourée de mystère sur ce que Nelly avait fait pendant la guerre. Alors que sa mère – surnommée « Elli Vossen » dans le journal d’Anne Frank – a risqué sa vie pour cacher huit Juifs, sa tante s’était comportée honteusement pendant l’occupation des Pays-Bas, a-t-on entendu murmurer.

Co-écrit par le journaliste belge Jeroen De Bruyn, le livre de Van Wijk s’intitule Anne Frank : The Untold Story, avec le sous-titre « The hidden truth about Elli Vossen, the youngest helper of the Secret Annex ». (Alors qu’Anne, âgée de 15 ans, affinait son journal en vue d’une éventuelle publication, « Elli Vossen » fut le pseudonyme qu’elle donna à Bep.)

L’auteur Joop van Wijk avec la biographie de sa mère, Bep Voskuijl. (Autorisation)

Récemment traduit en anglais, le récit de famille de Van Wijk apporte ce qu’il appelle « un nom remarquable » à la liste des personnes soupçonnées d’avoir trahi l’“Annexe secrète” il y a presque 75 ans : la sœur de sa mère.

Depuis 2017, M. Van Wijk a été interrogé à plusieurs reprises par des membres d’une équipe médico-légale internationale chargée d’enquêter sur l’“affaire non résolue” de la trahison, a-t-il déclaré au Times of Israel. L’une des raisons pour lesquelles sa tante a été omise par d’anciens enquêteurs, selon M. Van Wijk, concerne le secret le plus noir de sa famille.

« Nelly l’a fait avec les Boches »

Bep Voskuijl n’avait que 18 ans lorsqu’elle a commencé à travailler pour la société d’épices et de confitures appartenant à Otto Frank. Pendant cinq ans, elle achetait « illégalement » du pain et du lait pour ses amis juifs en cachette et, ce qui est tout aussi important, en leur offrant sa compagnie recherchée.

Bep Voskuijl, (assise à droite), avec Otto Frank (au centre) et les autres « protecteurs » néerlandais en octobre 1945. (Domaine public)

Entre autres activités, les sœurs Frank ont suivi des cours par correspondance sous le nom de Voskuijl, et l’assistante administrative gardait les devoirs à faire pour que les sœurs les fassent la nuit. La relation d’Anne avec sa sœur Margot était tendue, et Voskuijl a contribué à combler une partie de ce fossé entre elles.

Bien que Miep Gies soit la plus connue des « protecteurs » néerlandais, Voskuijl était la plus proche d’Anne en âge et en tempérament. Anne écrivait souvent dans son journal intime à propos de « Bep la bonne nature », et notamment des événements dans la grande famille Voskuijl qui compte huit frères et sœurs.

Le père de Voskuijl, Johan, était aussi dans le secret des Juifs cachés. Non seulement il a construit la fameuse bibliothèque pivotante pour camoufler la cachette, mais il a servi de gardien non officiel de l’annexe grâce à son travail dans l’entrepôt en dessous.

Nelly Voskuijl pendant la Seconde Guerre mondiale. (Avec l’aimable autorisation de Joop van Wijk)

En plus de l’implication de Johan Voskuijl, une autre des sœurs Voskuijl cousait des vêtements pour les Juifs cachés, faisant de cette tâche une affaire de famille.

Il y avait une sœur, cependant, qui a pris un chemin différent, a-t-on appris à Van Wijk en grandissant.

« Nelly l’a fait avec les Boches », disait de temps en temps à table le père de l’auteur.

Bien qu’il entendit parler des liaisons amoureuses de Nelly avec les Allemands pendant son enfance, Van Wijk ne fut jamais informé du rôle de sa tante en tant que collaboratrice des Nazis. Ce n’est que lorsqu’il a commencé ses recherches pour le livre en 2010 ce spécialiste du marketing depuis longtemps a pu trouver des documents qui contredisent l’histoire de la famille sur Nelly.

« Ma mère a eu beaucoup de problèmes avec Nelly pendant la guerre et après la guerre », a indiqué Van Wijk au Times of Israel. « Cela devrait faire partie de sa biographie. »

« Allez retrouver vos Juifs ! »

Même pendant les premiers jours de la guerre, la famille Voskuijl a eu des problèmes avec Nelly. Non seulement elle fréquentait des soldats allemands, mais le comportement chahuteur de Nelly lui a valu un séjour en garde à vue. Plus tard, lorsque le père Johan Voskuijl et sa sœur Bep furent impliqués dans la dissimulation de Juifs dans le quartier du canal Prinsengracht, Nelly travaillait pour les Nazis de l’autre côté de la ville.

Dans son journal, Anne Frank a écrit à plusieurs reprises au sujet de Nelly. Plus précisément, Anne a fait référence aux « troubles » que Nelly a causés à la famille Voskuijl, et que la jeune femme était « souvent absente de la maison ».

Au cours de ses recherches pour le livre, Van Wijk a appris que Nelly faisait bien plus que flirter avec des soldats allemands. Le passé de sa tante en tant que collaboratrice nazie, ainsi que le lieu où elle se trouvait pendant une partie importante de la période de clandestinité, avaient été dissimulés par la famille.

« Nelly ne s’est pas seulement adonnée à une relation d’adolescente avec un soldat – elle a fait bien plus que cela », écrit Van Wijk.

L’intérieur de l’Annexe secrète, avec la fenêtre condamnée, au Musée de la Maison d’Anne Frank rénové à Amsterdam, Pays-Bas, le 21 novembre 2018. (AP Photo/Peter Dejong)

En pleine guerre, Nelly s’installe en Autriche avec un officier nazi, mais la relation s’achève. On avait toujours dit à Van Wijk que Nelly ne revint aux Pays-Bas qu’à la fin de 1944 ou au début de 1945 – après la trahison de l’Annexe. Toutefois, du fait qu’Anne a écrit sur la collaboration de Nelly avec les nazis dans la version originale de son journal, les auteurs ont prouvé que Nelly est rentrée à Amsterdam en 1943.

Vers le moment du retour de Nelly, ses relations avec la famille se sont « fortement détériorées », écrit Van Wijk, avec entre autres Johan Voskuijl qui battait physiquement sa fille. Cette « détérioration » s’est produite à l’époque où « une jeune femme » a téléphoné au siège de la Gestapo pour l’informer de la cachette de la famille Frank, a-t-on prétendu par la suite.

« L’Annexe secrète » où Anne Frank a écrit son journal, à Amsterdam, janvier 2017. (Matt Lebovic/The Times of Israel)

Selon les estimations de Van Wijk, il ne fait aucun doute que Nelly connaissait les Juifs qui se cachaient. Après tout, l’une de ses sœurs et son père se sont joints à l’effort à haut risque de cacher, nourrir et soutenir huit fugitifs juifs. Les soupçons de l’auteur ont été renforcés lors des entretiens qu’il a menés pour la biographie.

« Nelly savait que Bep et son père aidaient les Juifs. C’est évident, dit Bertus Hulsman, qui était le petit ami de Voskuijl pendant la guerre et qui était parfois mentionné dans le journal.

Après avoir retrouvé Hulsman pour le livre, Van Wijk a appris que Nelly et d’autres membres de la famille Voskuijl avaient eu une conversation animée pendant la période de clandestinité. La rencontre s’est terminée par les cris de Nelly : « Allez retrouver vos Juifs ! »

« Par loyauté pour ma mère »

Quand Bep Voskuijl mourut en 1983, elle était la moins connue des quatre résistantes néerlandaises qui avaient aidé à cacher Anne Frank. Après avoir découvert certains des secrets de longue date de la famille, Van Wijk est désormais convaincu qu’il y a une raison troublante derrière le relatif « anonymat » de sa mère parmi les protecteurs.

En 1963, l’officier SS qui a mené le raid à l’Annexe a dit aux enquêteurs qu’une « jeune femme » avait téléphoné pour les trahir. Auparavant, Voskuijl et d’autres avaient soupçonné un employé d’entrepôt mécontent, Willem van Maaren. Au moment de l’enquête sur l’officier SS, Voskuijl a cessé d’accorder des interviews, a écrit Van Wijk.

De l’avis de l’auteur, sa mère était en proie à un conflit interne qui l’a amenée à « opter pour attirer le moins d’attention possible, un silence radio pratiquement total, dès le début des années 60 », écrit-il.

Otto Frank et Bep Voskuijl en 1978. (Avec l’aimable autorisation de Joop van Wijk)

« [Ma mère] vivait souvent dans le passé après la guerre et réfléchissait à la déchirure qu’elle endurait : la perte de ses proches juifs de l’Annexe d’une part, et sa loyauté envers sa sœur [Nelly] qui avait offert ses services à l’occupant d’autre part », écrit Van Wijk.

De plus, selon Van Wijk, Otto Frank soupçonnait ou connaissait le rôle de Nelly Voskuijl dans cette trahison. Après la guerre, Frank a retiré le contenu du journal d’Anne concernant la collaboration de Nelly. Un an avant sa mort en 1980, Frank a déclaré à un intervieweur qu’il croyait qu’une « femme » avait téléphoné à la Gestapo. Avant cela, Frank disait toujours qu’il ne voulait pas savoir qui avait trahi sa famille.

« [Otto Frank] aurait pu faire cela par loyauté envers ma mère », écrit Van Wijk.

« Cette biographie est ma mission »

Dans le « diagnostic » psychologique de Joop van Wijk au sujet de sa défunte mère Bep Voskuijl, elle a passé sa vie d’après-guerre « à être sa propre thérapeute » dans une « sorte de conversation avec son alter ego. Mais très vite, elle s’est avérée incapable de résoudre les choses de cette façon. »

Un jour quand il était jeune, Van Wijk entendit sa mère pleurer dans la salle de bains. Il trouva Voskuijl « dans un état désespéré » avec « des somnifères dans la bouche ». Elle lui a demandé de garder cette histoire comme étant leur secret, écrit-il.

Parmi les autres secrets de Voskuijl que son fils a découvert, l’affection clandestine partagée par sa mère et Victor Kugler, l’un des autres protecteurs de « l’Annexe secrète », remplit une page du livre.

La chambre de la cachette d’Anne Frank dans les années 1950 (à gauche) et sa chambre restaurée à la Maison d’Anne Frank à Amsterdam aujourd’hui. (Matt Lebovic/The Times of Israel)

« Tout au long de la clandestinité, Bep et Kugler étaient tombés amoureux, comme Bep l’avouera plus tard à sa sœur Diny en rougissant », écrit Van Wijk. « Il était logique que deux personnes qui étaient constamment à proximité l’une de l’autre et qui partageaient le rôle d’aide des Juifs, se soient rapprochées », écrit-il.

Kugler était un homme marié, et il n’a jamais dévoilé le secret des Juifs cachés à sa femme, écrit Van Wijk. A un moment donné, Kugler était sur le point de mettre fin à son mariage pour partir en Amérique du Sud avec Voskuijl, mais elle ne voulait pas briser leur mariage.

Dans les années qui ont suivi le décès de Nelly Voskuijl en 2001, Van Wijk a tenté d’en apprendre davantage sur la relation entre sa mère et sa tante auprès des membres de la vaste famille. Selon l’auteur, il a surtout été accueilli froidement.

Le musée de la Maison d’Anne Frank à Amsterdam, aux Pays-Bas, en novembre 2014. (Crédit : Matt Lebovic/Times of Israël)

« Ma sœur et mon frère aîné sont toujours en colère contre moi au sujet du contenu du livre », a déclaré Van Wijk au Times of Israel. « Ma tante Willy [la sœur de Nelly] était furieuse jusqu’à sa mort en 2015, juste avant la parution », dit-il.

Bien qu’il ait dévoilé les secrets les plus intimes de sa mère, Van Wijk croit que son livre « aurait fini par obtenir son approbation, parce qu’elle a largement défendu la vérité », a-t-il dit. Ce qui est révélateur, c’est que le titre du livre en néerlandais était « Silent No More ».

« Cette biographie est ma mission », a déclaré Van Wijk, qui a dédié le livre aux résistants néerlandais contre le nazisme. « C’est ma contribution à la paix, à la compréhension, au respect et surtout à la loyauté envers chaque être humain. »

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