Matthew Miller : Si Netanyahu a saboté les accords, le dénoncer aurait servi le Hamas
Selon ce responsable de l'administration Biden, Washington voulait révéler que le Premier ministre était "inflexible" mais Yahya Sinwar avait cessé de négocier en voyant des tensions entre les US et Israël
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Jacob Magid est le correspondant du Times of Israël aux États-Unis, basé à New York.

L’administration Biden a, plus d’une fois, voulu déclarer publiquement que le Premier ministre Benjamin Netanyahu entravait les efforts visant à obtenir un accord de cessez-le-feu et de libération des otages. Toutefois, elle s’est abstenue de le faire, craignant que cela ne conduise le groupe terroriste palestinien du Hamas à durcir ses positions à la table des négociations, a affirmé un ancien haut responsable américain dans une interview diffusée jeudi à la télévision israélienne.
« À plusieurs reprises, nous avons vraiment voulu dire publiquement que nous pensions que le Premier ministre se montrait totalement inflexible et rendait plus difficile la conclusion d’un accord », a déclaré Matthew Miller, ancien porte-parole du Département d’État et proche collaborateur de l’ancien secrétaire d’État Antony Blinken, sur le plateau de l’émission d’investigation de la Treizième chaîne, « HaMakor ».
« Mais nous en avons discuté entre nous et avons décidé que cela ne servirait à rien, [car] nous l’avions déjà constaté à différentes occasions : [l’ancien dirigeant du Hamas Yahya] Sinwar avait cessé les négociations lorsqu’il avait senti une division entre les États-Unis et Israël », a poursuivi Miller.
« Nous voulions être très fermes avec le gouvernement israélien en privé, mais nous ne voulions rien faire qui, selon nous, aurait pu compliquer la conclusion d’un accord. »
Netanyahu est accusé depuis longtemps par ses détracteurs, tant en Israël qu’à l’étranger, de faire traîner les pourparlers en vue de la libération des otages depuis le début de la guerre. Il se défend toutefois en rappelant que les responsables américains ont maintes fois déclaré que c’est le Hamas qui constitue le principal obstacle à la conclusion d’un accord. »
L’intervention de Miller sur la Treizième chaîne a replacé cette accusation dans son contexte. L’ancien responsable de l’administration Biden est revenu sur les occasions où les États-Unis avaient failli dénoncer les manœuvres présumées de Netanyahu visant à torpiller les négociations.
Entrer à Rafah « qu’il y ait un cessez-le-feu ou non »
L’un des exemples cités par Miller remonte à avril 2024. Israël menaçait alors de pénétrer dans la ville de Rafah, située au sud de la bande de Gaza, qualifiée à l’époque par Netanyahu de dernier bastion du Hamas dans l’enclave.
Il a rappelé que les États-Unis avaient fait pression pour obtenir un cessez-le-feu de six semaines et la libération de plusieurs otages, tout en autorisant Israël à reprendre les hostilités par la suite, si nécessaire.
Selon l’ancien porte-parole du Département d’État, les États-Unis faisaient alors pression sur le Hamas pour qu’il accepte cette proposition, affirmant que le groupe terroriste avait de bonnes raisons de le faire, car cela aurait pu empêcher l’incursion de Tsahal à Rafah, que Netanyahu reportait depuis février sous la pression de l’administration Biden qui lui demandait de ne pas lancer cette opération pendant le ramadan.
« Mais alors que cette proposition était soumise au Hamas, le Premier ministre a publiquement déclaré qu’Israël allait envahir Rafah, qu’il y ait un cessez-le-feu ou non », a déclaré Miller.
« Je vous laisse imaginer à quel point cela a rendu la conclusion d’un accord plus difficile… [Car cela a anéanti] la principale motivation [du Hamas] à conclure un accord. »
Tenter de « coincer le Premier ministre »
Après avoir autorisé pendant des mois ce que d’autres négociateurs israéliens interrogés par HaMakor ont qualifié de mandat très limité, Netanyahu a complètement changé d’approche fin mai 2024, en approuvant une proposition prévoyant la libération des otages restants en trois phases, et devant aboutir à la fin de la guerre et au retrait complet d’Israël de Gaza.
Nous n’avons informé le gouvernement israélien qu’une heure ou deux avant le discours car, franchement, nous avions assisté les mois précédents à des tentatives parfois manifestes de la part du gouvernement israélien de saboter toute initiative visant à instaurer un cessez-le-feu, et nous étions déterminés à ne pas laisser cela se produire cette fois-là
Quatre jours plus tard, le président Joe Biden a décidé de prononcer un discours révélant les détails clés de la proposition, craignant que Netanyahu ne revienne sur ses engagements.
« Nous n’avons informé le gouvernement israélien qu’une heure ou deux avant le discours car, franchement, nous avions assisté les mois précédents à des tentatives, parfois manifestes, de la part du gouvernement israélien de saboter toute initiative visant à instaurer un cessez-le-feu, et nous étions déterminés à ne pas laisser cela se produire cette fois-là », a expliqué Miller, ajoutant que l’objectif était de « mettre le Premier ministre au pied du mur de manière à ce qu’il lui soit très difficile de se dérober ».
Toutefois, dans les heures et les jours qui ont suivi le discours de Biden, le bureau de Netanyahu a commencé à faire circuler des messages auprès des journalistes suggérant que la proposition présentée par le président n’était pas la même que celle à laquelle le Premier ministre avait donné son accord.
« Cette attitude était conforme à ce que nous avions observé depuis plusieurs mois. Ils cherchaient toujours à ajouter des conditions ou à rendre les termes plus difficiles », a déclaré Miller.
Philadelphi ou rien
Le 2 juillet, soit plus d’un mois après, le Hamas est revenu avec une réponse que les médiateurs et l’équipe de négociation israélienne ont jugée suffisamment proche de la position de Jérusalem pour garantir la signature d’un accord.
Mais Israël a ensuite mis presque un mois entier à répondre à la contre-offre du Hamas.
« Nous nous sommes enlisés dans d’autres questions [et] le gouvernement israélien est revenu en insistant sur le maintien de ses troupes dans le corridor Philadelphi », a déclaré Miller, faisant référence au couloir stratégique qui sépare l’Égypte de la bande de Gaza.
La proposition israélienne de mai ne comprenait pas l’exigence de maintenir des troupes israéliennes le long du corridor Philadelphi, et bien que les responsables de la sécurité israéliens n’aient pas déclaré que cela était essentiel, Netanyahu a commencé à faire valoir en juillet qu’un retrait de la frontière pourrait permettre au Hamas de faire passer clandestinement des armes depuis l’Égypte et même de faire sortir des otages de Gaza vers l’Iran.
« C’était peut-être le plus frustrant de tout, car nous étions si près d’un accord qui aurait certainement permis de ramener les otages et peut-être de mettre fin à la guerre une fois pour toutes », a ajouté Miller.
Yoav Gallant, le ministre de la Défense de l’époque, a expliqué à HaMakor qu’il avait tenté de persuader Netanyahu et le reste du cabinet que l’armée pourrait rapidement reprendre le corridor Philadelphi si nécessaire, et qu’il était plus important d’obtenir la libération des otages, car ils risquaient de ne pas survivre longtemps. Mais il s’est heurté à un refus et le gouvernement a voté en faveur d’une décision proposée par le Premier ministre, prévoyant le maintien d’Israël le long de la frontière.
« C’était notre meilleure chance de conclure un accord. Pour la première fois, le Hamas se sentait contraint d’accepter », a déclaré Miller.
« Nous étions vraiment proches d’un accord, puis le Premier ministre a ajouté ces nouvelles conditions. »
Sans se laisser décourager, les États-Unis ont ensuite présenté, en août 2024, une proposition visant à aplanir les désaccords entre les deux parties. Ce cadre permettait à Israël de rester dans le couloir Philadelphi pendant une période plus longue avant d’être tenu de se retirer progressivement. Netanyahu avait accepté cette proposition.
« Mais pour une raison obscure, il a laissé filtrer qu’il avait déclaré aux familles des otages qu’Israël ne se retirerait jamais du corridor Philadelphi, ce qui était bien sûr en totale contradiction avec la position qu’il avait adoptée », a poursuivi Miller.
« Nous avons passé… énormément de temps à essayer de faire aboutir ce cessez-le-feu, et chaque fois que quelqu’un disait ou faisait quelque chose qui rendait la tâche plus difficile, c’était incroyablement frustrant », a-t-il ajouté.
À la fin du mois d’août, alors que les négociations s’éternisaient, des soldats se sont approchés sans le savoir d’un tunnel où six otages, dont l’Américano-Israélien Hersh Goldberg Polin, étaient retenus à Rafah. Leurs geôliers les ont exécutés et leurs corps ont été découverts peu après par les troupes israéliennes.
« C’était vraiment un jour terrible de lire ce qu’ils avaient enduré. Nous avions rencontré les parents de Hersh, et sa mère nous avait raconté sa bravoure le 7 octobre. Cela ne m’a jamais quitté », a raconté Miller, les larmes aux yeux, en se souvenant de la manière dont Hersh avait perdu son bras dans une attaque à la grenade dans un miklat – abri antiatomique – avant d’être enlevé.
« C’était déchirant, à la fois à cause de la tragédie elle-même, mais aussi parce que nous pensions pouvoir conclure un accord plus tôt, un accord qui aurait permis de sauver ces otages, et que nous n’y sommes pas parvenus. »
Enfin un accord… qui tombe à l’eau au terme de la première phase
À ce moment-là, Israël avait recentré ses efforts sur la neutralisation de la menace posée par le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah. Les négociations sur les otages n’ont repris qu’en décembre, après que les États-Unis ont négocié un cessez-le-feu dans le nord du pays.
Brett McGurk, coordinateur spécial pour les affaires du Moyen-Orient, a travaillé en étroite collaboration avec Steve Witkoff, envoyé spécial du président Donald Trump, sur le point d’entrer en fonction, pour conclure l’accord. Ce dernier a fait pression sur Netanyahu pour qu’il approuve l’accord lors d’une réunion cruciale à Jérusalem, le 11 janvier 2025.
Trente-huit otages, dont huit corps, ont été relâchés au cours des six semaines suivantes, période durant laquelle Israël et le Hamas étaient censés entamer les négociations sur les termes d’un cessez-le-feu permanent.
Mais Netanyahu s’était efforcé de ne pas tenir ces pourparlers et avait ordonné la reprise des combats au mois de mars, qui se poursuivent encore aujourd’hui.
À ce moment-là, Trump était de retour à la Maison Blanche, et Witkoff avait accepté l’aversion déclarée d’Israël à passer de la phase de trêve temporaire de l’accord à celle de cessez-le-feu permanent. Il a préféré faire pression sur le Hamas pour qu’il accepte une nouvelle proposition qui prévoyait à nouveau que les parties s’accordent sur une trêve temporaire pouvant devenir permanente sous réserve d’un accord sur les conditions de fin de la guerre.
« L’administration Trump n’a pas vraiment fait pression sur le gouvernement israélien pour qu’il respecte les termes de l’accord et a laissé le Premier ministre reprendre la guerre sans faire d’efforts sérieux pour y mettre fin », a déclaré Miller.
McGurk, qui s’est également entretenu avec HaMakor, a déclaré qu’il savait qu’Israël ne serait plus intéressé par la deuxième phase de l’accord de janvier après avoir vu les cérémonies « cyniques » de libération d’otages organisées par le Hamas lors de la première phase.
Ces cérémonies visaient à montrer que le groupe terroriste restait la force dominante dans la bande de Gaza.
« Des combats pour les décennies à venir »
Interrogé pour savoir s’il pensait que les États-Unis souhaitaient davantage qu’Israël conclure un accord de libération des otages, Miller a répondu : « Je pense que oui. »
« Ont-ils toujours donné la priorité aux négociations de libération des otages ? Probablement pas », a déclaré McGurk à HaMakor.
« Mais y a-t-il eu un moment où nous avons obtenu un ‘oui’ du Hamas pour un accord global de libération des otages, que nous avons présenté à Israël, et auquel Israël aurait ensuite ajouté des conditions supplémentaires ? Cela ne s’est tout simplement pas produit », a-t-il ajouté.
Le présentateur de HaMakor, Raviv Drucker, a affirmé qu’Israël avait pris des mesures pour s’assurer que le Hamas ne conclurait pas d’accord.
Gallant a déclaré à HaMakor qu’il s’était opposé à toute négociation avec le Hamas au lendemain du 7 octobre, estimant qu’Israël devait réagir fermement à ce pogrom.
Même si le Hamas semblait initialement intéressé par un accord, Gallant avait estimé que le groupe terroriste reviendrait à la table des négociations pour implorer un cessez-le-feu et serait toujours disposé à libérer certains otages une fois qu’Israël lui aurait porté un coup décisif sur le champ de bataille.
De plus, les dirigeants israéliens, dont Netanyahu, estimaient pour la plupart que mettre fin à la guerre permettrait au Hamas de rester au pouvoir et de se reconstituer.
Drucker a cité un premier exemple datant d’octobre 2023, lorsque le Hamas avait informé les médiateurs qataris qu’il était prêt à relâcher des otages, juste après son assaut barbare et sanglant contre Israël, au cours duquel plus de 1 200 personnes avaient été massacrées et 251 autres enlevées et emportées de force à Gaza.
Selon Miller, le Qatar avait cherché à entrer en contact avec Israël pour discuter d’un éventuel accord de libération d’otages, mais Jérusalem n’était pas intéressé à l’époque, car le traumatisme du 7 octobre était encore trop frais et le pays donnait la priorité à la riposte contre le Hamas plutôt qu’à la libération des otages.
En novembre 2023, après que le Hamas a refusé de libérer les dernières otages de sexe féminin, comme prévu dans l’accord, Israël a rejeté l’offre du groupe terroriste de relâcher les otages âgés et blessés, et le cessez-le-feu a été rompu, a déclaré Gadi Eisenkot, ancien ministre du cabinet de guerre, à HaMakor.
Hamakor a ensuite révélé deux nouveaux reports prolongés des négociations, entre janvier et mars 2024, lorsque Israël a commencé à exiger de rester dans le corridor de Netzarim, qui sépare le nord et le sud de Gaza – une condition qu’il a finalement retirée dans l’accord qu’il a accepté un an plus tard.
Drucker a ensuite mentionné les révélations de Hamakor concernant deux nouveaux reports des pourparlers en avril 2024, alors qu’Israël se préparait à entrer dans Rafah.
Il a également rappelé les conditions supplémentaires imposées par Israël en juillet 2024 concernant le corridor Philadelphi, avant même que le Hamas ne donne sa réponse finale, et qui ont conduit à un enlisement considérable des négociations.
Début novembre 2024, un nouveau retard a été provoqué par Netanyahu, lorsque le chef de l’agence de sécurité intérieure du Shin Bet, Ronen Bar, avait réussi à élaborer une proposition novatrice que le Premier ministre lui avait demandé de mettre en suspens afin « d’attendre Trump », selon HaMakor.
L’émission s’achève sur une citation de Miller reprenant les déclarations de Blinken au début de la guerre, lors d’une réunion du cabinet de guerre israélien.
« Le secrétaire avait exposé toutes nos préoccupations au Premier ministre et au reste du cabinet de guerre. Il avait déclaré : ‘Sans plan pour l’après-guerre, vous aurez à faire face à une insurrection à Gaza pour toujours’ », a rapporté Miller.
« L’instabilité persiste en Cisjordanie. Vous rendez impossible la réalisation du rêve que l’État d’Israël nourrit depuis sa création [la normalisation des relations avec ses voisins arabes]. Vous allez vous enliser ici dans cette guerre pendant des années, voire des décennies », a ajouté Miller, citant Blinken.
« Et le Premier ministre avait répondu : ‘Vous avez raison. Nous allons devoir mener cette guerre pendant des décennies. C’est ainsi que cela s’est toujours passé. C’est ainsi que cela se passera’ », a rapporté Miller, laissant manifestement entendre que le Premier ministre savait dès le départ qu’il menait Israël vers une guerre enracinée à Gaza et qu’il l’acceptait comme une fatalité.
Le bureau de Netanyahu n’a pas réagi à cet épisode de l’émission HaMakor.
la Communauté du Times of Israël !







