Non, les rebelles syriens ne piègent pas l’armée israélienne pour qu’elle fournisse un support aérien
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Non, les rebelles syriens ne piègent pas l’armée israélienne pour qu’elle fournisse un support aérien

Yehuda Balanga démonte la “théorie du complot”, selon laquelle les tirs d’Israël sur le régime seraient provoqués, et explique la logique d’Assad à tirer sur les avions israéliens

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Un avion F-16 de l'armée de l'air israélienne pendant une démonstration, le 31 décembre 2015. (Crédit : Hagar Amibar/Israel Air Force/Flickr)
Un avion F-16 de l'armée de l'air israélienne pendant une démonstration, le 31 décembre 2015. (Crédit : Hagar Amibar/Israel Air Force/Flickr)

Avec la régularité d’un métronome, dans les heures qui suivent les tirs de mortier ou de roquettes qui frappent le plateau du Golan, des tirs perdus des batailles menées au sud de la Syrie, les médias arabes locaux diffusent la nouvelle de frappes israéliennes contre des positions d’artillerie du régime syrien. Dans la foulée, l’armée israélienne confirme officiellement cette information, quand l’avion a rejoint le sol israélien.

Cela s’est produit à deux reprises mardi, lorsque les avions de l’armée de l’air israélienne ont frappé les batteries d’artillerie de l’armée syrienne peu après minuit, puis plus tard dans la nuit, après que quatre projectiles ont atterri sur le sol israélien lundi soir et mardi.

La frontière avec la Syrie, qui est relativement calme depuis quelques mois, a connu une escalade de ces « débordements », depuis que le président syrien renforcé, Bashar el-Assad, s’intéresse de plus près au Golan syrien, et tente de le reprendre des mains des nombreux groupes rebelles qui s’y sont installés, a expliqué le Dr Yehuda Balanga du département des études du Moyen Orient de l’université Bar Ilan au Times of Israel.

En dépit du cessez-le-feu, l’armée syrienne, apparemment soutenue par le Hezbollah, mène une guerre meurtrière contre le front Fateh al-Sham, un groupe affilié à Al-Qaïda qui était connu sont le nom du Front al-Nosra, et contre l’armée Khalid ibn al-Walid, affiliée à l’Etat islamique, qui succède à la Brigade des Martyrs de Yarmouk.

Le Dr Yehuda Balanga, chercheur au département Moyen Orient de l'université Bar-Ilan, à la télévision israélienne en 2014. (Crédit : capture d'écran YouTube)
Le Dr Yehuda Balanga, chercheur au département Moyen Orient de l’université Bar-Ilan, à la télévision israélienne en 2014. (Crédit : capture d’écran YouTube)

En plus de ces grands groupes, de nombreuses milices participent à ces conflits près de la frontière israélienne, explique Balanga.

Selon la logique israélienne de ces derniers mois, la provenance du projectile n’a pas vraiment d’importance. C’est le gouvernement syrien qui est responsable de tout ce qui traverse la frontière, et c’est donc lui qui sera ciblé.

Cette stratégie a laissé la place à une « théorie du complot » vendue par le gouvernement d’Assad. Certains analystes, ainsi qu’un député, ont déclaré que les rebelles profitaient de la tactique d’Israël, et tiraient délibérément sur le Golan afin de provoquer les représailles israéliennes sur la Syrie, ce qui ferait de l’armée israélienne un allié des rebelles, analyse Balanga.

« C’est une théorie du complot que les médias syriens adorent évoquer », a-t-il dit lors d’un entretien téléphonique.

En effet, après deux frappes matinales, et une frappe aérienne nocturne, l’agence de presse Sana, porte-parole du gouvernement qui publie notamment en arabe, hébreu, et anglais, a énoncé cette théorie.

« L’attaque fait partie de la politique d’Israël, qui soutient les organisations terroristes en Syrie », peut-on lire sur le site de l’agence de presse mercredi matin, au sujet des frappes nocturnes.

Akram Hasson, député de Koulanou, pendant son serment devant la Knesset, à Jérusalem, le 1er février 2016. (Crédit : Issac Harari/Flash90)
Akram Hasson, député de Koulanou, pendant son serment devant la Knesset, à Jérusalem, le 1er février 2016. (Crédit : Issac Harari/Flash90)

Akram Hasson, député du parti Koulanou, est allé encore plus loin, en affirmant que le ministre de la Défense, Avigdor Lieberman, aurait fourni au front Fateh al-Sham une protection, un soutien logistique, et peut-même des « technologies avancées » durant sa campagne au sud de la Syrie.

Pour Balanga, cette théorie est une ineptie.

« Je ne crois pas à la théorie du complot, comme si c’était bénéfique pour les rebelles qu’Israël intègre la guerre et soit celui qui parvienne à faire tomber Assad ! », explique Balanga.

« Les rebelles ne veulent absolument pas qu’on dise d’eux qu’ils sont aidés par Israël, par les sionistes », a-t-il dit.

Balanga explique les tirs de mortiers d’une façon évidente : les projectiles sont des tirs perdus des combats en Syrie, mais en aucun cas un moyen alambiqué d’obtenir un soutien aérien de la part de l’armée israélienne.

Dans une déclaration à propos des bombardements, l’armée israélienne a clarifié sa position sur la question.

« L’armée israélienne considère que le régime est responsable de ce qui se passe sur son territoire. Cela dit, l’armée n’hésitera pas à agir contre les forces de l’opposition en Syrie. »

La fumée monte du village syrien de Jubata al-Khashab, après des frappes de l'armée israélienne sur des positions de l'armée syrienne en représailles après un tir de mortier syrien sur le plateau du Golan, le 10 septembre 2016. (Crédit : AFP/Jalaa Marey)
La fumée monte du village syrien de Jubata al-Khashab, après des frappes de l’armée israélienne sur des positions de l’armée syrienne en représailles après un tir de mortier syrien sur le plateau du Golan, le 10 septembre 2016. (Crédit : AFP/Jalaa Marey)

C’était en effet, le mode opératoire d’Israël par le passé, frapper l’endroit d’où proviennent les tirs perdus, et donc pas nécessairement des positions militaires syriennes.

« Lors de tirs perdus, comme c’est le cas, Israël sait faire passer le message à Assad et à l’opposition syrienne en même temps. C’est pour ça qu’on a eu une petite accalmie ces derniers mois », explique Balanga.

Marquer des points en relations publiques

Selon Balanga, si les groupes d’opposants ne souhaitent pas qu’Israël soit impliqué directement dans les batailles en Syrie, Assad et son armée préfèreraient aussi que l’État hébreu reste éloigné de la guerre civile.

Alors que l’armée syrienne a marqué des points, et se sent suffisamment en confiance pour ré-envisager de cibler Quneitra et ses environs, ajouter l’armée israélienne à sa liste d’adversaires directe n’est de loin pas la priorité d’Assad.

Alors pourquoi l’armée syrienne a-t-elle tiré des missiles sol-air en direction des avions de combats israéliens qui menaient les frappes jeudi matin ? Une mesure, qui, si elle est menée à bien, aurait engendré des représailles lourdes de la part de l’armée israélienne ?

Un F-16 israélien durant l'exercice "Drapeau bleu" qui rassemble les Armées de l’Air israélienne, américaine, grecque et polonaise contre un État ennemi fictif (Crédit : Armée de l'air israélienne)
Un F-16 israélien durant l’exercice « Drapeau bleu » qui rassemble les Armées de l’Air israélienne, américaine, grecque et polonaise contre un État ennemi fictif (Crédit : Armée de l’air israélienne)

Selon Balanga, chercheur en histoire contemporaine de la Syrie, les tirs contre l’aviation relevaient davantage d’un geste de relations publique que d’une attaque militaire sérieuse.

Mardi matin, les médias syriens, triomphants, ont annoncé que l’armée d’Assad avait abattu un avion de l’armée israélienne, ou un drone, ou les deux, en fonction des sources, pendant les frappes de l’armée israélienne, peu après minuit. Cette dernière a rapidement démenti cette déclaration.

La batterie S-200 antimissiles utilisée par la Syrie étaient situés loin de là ou l’avion israélien a opéré, et « ne présentait pas de menace pour nos forces », a déclaré l’armée en réponse aux déclarations syriennes.

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Pour Assad, cependant, tirer sur un avion israélien et prétendre l’avoir abattu est une victoire en elle-même.

« Assad est en train de gagner cette guerre, mais gagner quelques autres batailles ne lui ferait pas de mal. Et personne en Syrie ne se demandera ce qui s’est passé », dit Balanga.

« Si [les médias syriens prétendent que] l’avion israélien a été abattu, ça leur convient très bien. »

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