Options binaires : Une ex-commerciale « assume la responsabilité » de ses actes
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Options binaires : Une ex-commerciale « assume la responsabilité » de ses actes

Il a fallu beaucoup de temps à Liora Welles, l'une parmi des milliers d'Israéliens ayant travaillé dans les options binaires, pour réaliser l'ampleur du crime

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Liora Welles sur une photo téléchargée sur Facebook, au mois de décembre 2015 (Capture d'écran : Facebook)
Liora Welles sur une photo téléchargée sur Facebook, au mois de décembre 2015 (Capture d'écran : Facebook)

GREENBELT, Maryland — Dans un témoignage qu’elle a livré en larmes devant un tribunal américain la semaine dernière, Liora Welles, une Israélo-américaine impliquée dans l’industrie des options binaires et reconnue coupable de fraude, a déclaré que lorsqu’elle avait commencé à travailler dans ce secteur de vente, « je n’avais pas la moindre idée de l’ampleur des choses. Si je pouvais tout rendre, je le ferais ».

Welles a plaidé coupable de conspiration en vue de commettre une fraude électronique au mois de décembre 2018 et, dans le cadre de son arrangement judiciaire, elle a accepté de coopérer avec les procureurs américains et de témoigner durant les procédures et devant le tribunal pour le compte du gouvernement des Etats-Unis.

Le 22 et le 23 juillet, Welles a témoigné lors du procès de la directrice-générale de Yukom Communications, Lee Elbaz, qui a été inculpée par un grand jury fédéral américain pour sa participation présumée à un plan de 145 millions de dollars visant à « escroquer les investisseurs aux Etats-Unis et dans le monde entier ».

Elbaz était la patronne de Welles. Les deux femmes font partie des 15 personnes impliquées dans l’industrie des options binaires qui ont été inculpées aux Etats-Unis en lien avec les sites internet BigOption.com et BinaryBook.com, fraudeurs présumés. Cinq ont plaidé coupable, Elbaz est actuellement jugée et neuf autres individus ont été inculpés au mois de février. Les identités de six d’entre eux n’ont pas été communiquées, placées sous embargo.

Au cours de son témoignage, la semaine dernière, Welles a exprimé ses regrets.

« Il m’a fallu longtemps pour réaliser ce que j’avais fait », a-t-elle dit.

Welles, diplômée du centre interdisciplinaire de Herzliya — un collège dont de nombreux anciens élèves ont travaillé dans l’industrie des options binaires – était commerciale pour BinaryBook et BigOption, un emploi qu’elle avait occupé du mois de septembre 2014 au mois d’août 2016.

Lee Elbaz, accusée d’escroquerie par la vente et la commercialisation d’options binaires, arrive à une cour fédérale lors de la sélection du jury pour son procès à Greenbelt, dans le Maryland, le 16 juillet 2019 (Crédit : AP Photo/Jose Luis Magana)

Welles a témoigné, durant le procès, du fait que son travail consistait à amener les clients à déposer le maximum de fonds sur un compte de trading, à leur faire faire des transactions qui leur faisaient perdre leur argent et à utiliser des prétextes multiples pour empêcher les clients de retirer leurs mises – gonflant ainsi les comptes de la compagnie ainsi que le sien.

Selon l’acte d’inculpation émis à son encontre, elle a endossé la responsabilité directe de la perte par les investisseurs d’une somme de
2 395 310 dollars.

Au cours du procès, qui durera jusqu’au 2 août, Welles a reconnu avoir menti et trompé les clients pour gagner cet argent – et l’avoir fait sous la direction de Lee Elbaz, l’accusée.

Elbaz lui avait donné pour instruction de « se battre comme une lionne » lorsque les clients demandaient à récupérer leurs fonds, a dit Welles.

Interrogée par l’avocat du Département de la justice, Rush Atkinson, sur ce que signifiait cette phrase selon elle, Welles a répondu que « ça voulait dire qu’il fallait que je fasse ce que j’étais bonne à faire : Eviter les retraits ».

‘J’assume la responsabilité de ce que j’ai fait’

L’avocat de la Défense d’Elbaz, Barry Pollack, a dépeint Welles sous les traits d’une menteuse aguerrie et d’une manipulatrice tentant d’accabler son ancienne patronne, Elbaz, dans le but d’obtenir elle-même une peine plus légère.

« Vous avez commis beaucoup de fraudes au sein de Yukom. Vous avez plaidé coupable. Vous vous attendez à une longue période d’emprisonnement », a-t-il dit.

« Le délit pour lequel vous avez plaidé coupable entraîne une peine maximale de cinq ans de prison. Le gouvernement aurait pu vous inculper pour fraude électronique, ce qui est assorti d’une sentence de 20 ans. Si le gouvernement apprécie ce qu’il entend de votre bouche, c’est à lui de décider s’il va ou non prendre la décision [d’alléger votre condamnation] », a-t-il ajouté.

« Il ne s’agit pas d’apprécier ce que je dis », a riposté Welles, « il s’agit de ma coopération, de ce que je dise la vérité ».

« Vous étiez très bonne commerciale à Yukom, vous saviez très bien comment mentir aux gens ? », a suggéré Pollack.

« M. Pollack, ça faisait partie du job », a-t-elle répondu.

« Et vous saviez bien mentir ? », a-t-il interrogé.

« J’assume mes responsabilités. Je suis là, n’est-ce pas ? », a rétorqué Welles.

L’avocat de Lee Elbaz Barry Pollack arrive à une cour fédérale pour la sélection du jury du procès de la jeune femme à Greenbelt, dans le Maryland, le 16 juillet 2019 (Crédit : AP Photo/Jose Luis Magana)

« Dire aux gens ce qu’ils veulent entendre fait partie du travail d’un commercial », a continué Pollack.

« Et ne voilà-t-il pas les gens à qui vous avez aujourd’hui besoin de vous vendre ? », a-t-il poursuivi, désignant d’un geste les avocats des procureurs.

« J’avais le choix de venir ici. Je suis revenue et j’assume mes responsabilités. Je savais que je pouvais être accusée », a-t-elle clamé.

« Et si vous étiez restée en Israël, vous auriez pu être extradée ? », a suggéré Pollack.

« Je ne sais pas », a affirmé Welles. « J’ai entendu dire que les lois sur l’extradition sont très dures ».

« Espérez-vous écoper d’une condamnation plus légère ? », a interrogé Pollack.

« Oui, j’espère avoir une condamnation plus légère », a-t-elle dit.

‘Était-ce effrayant d’être arrêtée par le FBI ?’

Pollack a également souligné des incohérences entre les déclarations initiales faites par Welles au FBI lorsqu’elle avait été arrêtée à l’aéroport, en 2017, et celles qu’elle avait faites lors de son arrangement de plaider-coupable.

« Le 18 septembre 2017, quand vous avez rencontré des représentants du FBI, vous leur avez bien dit que vous ne saviez pas si BinaryBook.com était affilié à Yukom ? », a demandé Pollack.

« J’ai été arrêtée dans un avion avec ma sœur, ça faisait un moment que je ne travaillais plus là-bas », a-t-elle répondu.

« Était-ce effrayant d’être arrêtée par le FBI ? », a-t-il poursuivi.

« Bien sûr », a reconnu Welles.

« Quand les clients [de BinaryBook et de BigOption] perdaient, est-ce que ces pertes étaient entraînées par des transactions compulsives de leur part, comme ce serait le cas pour des joueurs invétérés ? », lui a-t-il demandé.

« Non », a-t-elle dit. « Ils perdaient parce qu’on leur avait promis d’énormes retours sur investissement et qu’il n’y en a jamais eu. »

« Quand vous avez rencontré le FBI, vous avez dit que c’est parce qu’ils faisaient des transactions de manière compulsive ? » a-t-il continué.

« Je n’avais pas d’avocat à ce moment-là et je ne savais pas quoi dire », a expliqué Welles.

« Avez-vous dit que la majorité des clients avaient perdu leur argent en faisant des transactions de manière compulsive ? », a insisté Pollack, qui a ajouté : « Savez-vous que c’est un délit fédéral de mentir au FBI ? »

« Je ne me souviens pas », a-t-elle riposté. « J’étais tellement nerveuse, je n’avais pas d’avocat à ce moment-là. Je paniquais ».

« Quand le FBI vous a arrêtée, vous espériez convaincre les agents que vous n’aviez rien fait de mal et qu’il fallait qu’ils vous laissent partir ? », a interrogé Pollack à un autre moment du contre-interrogatoire.

« Je n’avais pas conscience d’avoir fait quelque chose de si mal. Quand ça m’a sauté au visage, j’ai réalisé combien tout ça était mal », a-t-elle expliqué.

‘Taisez-vous et prenez mon argent’

Welles avait commencé à travailler à Yukom Communications en 2014 après avoir été une commerciale appréciée dans une entreprise appelée Binary Call Center Ltd.

Le 22 juillet, les procureurs ont diffusé une vidéo filmée lors de la célébration d’une fête à Yukom Communications, où Welles s’était rendue, lors de laquelle Lee Elbaz avait félicité son personnel.

« Nous avons gagné 3 millions de dollars en brut et 2,5 millions de dollars net en dépôts ce mois-ci », dit Elbaz dans la vidéo.

« Félicitations. J’apprécie à sa juste mesure votre travail. Très bonne nouvelle année… Ensemble, nous sommes plus forts et plus performants », clame-t-elle devant son personnel, auquel elle accorde une journée de congé pour exprimer sa satisfaction.

Welles a déclaré aux juges que la vidéo avait été réalisée dans l’ancien bureau de la firme, à Caesarea, avant que l’entreprise ne s’élargisse et ne déménage pour des locaux plus grands. Elle a expliqué que les 2,5 millions de dollars accumulés ce mois-là étaient constitués des dépôts sans retrait des investisseurs, et que la compagnie gagnait de l’argent lorsque les clients déposaient des fonds et ne les retiraient pas.

Elle a expliqué qu’il y avait dans l’ancien bureau de Yukom une affiche sur le mur qui disait « Taisez-vous et prenez mon argent ! », ainsi qu’une affiche du film « Le loup de Wall Street ».

« Le film était idolâtré dans tout le bureau », a déclaré Welles, ajoutant que sa patronne, Elbaz, n’avait pas paru s’opposer aux affiches placées.

Leonardo DiCaprio interprète Jordan Belfort dans une scène du « Loup de Wall Street » en 2013 (Crédit : Paramount Pictures and Red Granite Pictures, Mary Cybulski)

Au cours de son témoignage, Welles a mentionné les noms de plusieurs collègues, qui étaient nombreux à utiliser des pseudonymes et à avoir établi de fausses biographies dont ils se servaient lorsqu’ils s’adressaient à leurs clients par téléphone.

Tous les commerciaux affirmaient être des spécialistes de la bourse et du transactions financières, a-t-elle raconté, ajoutant qu’ils se présentaient comme téléphonant depuis Londres, et non depuis Israël.

Parmi ces collègues, Dave Barzilai, Guy Harel, Afik Tori, Ronen Roitman, Natalie Smith, Sabrina Olipher et une femme qui utilisait le nom de Jessica Giovanni et dont l’identité réelle était « Hadas quelque chose », selon Welles.

Le faux nom de Welles, pour sa part, était Lindsay. Elle s’était ainsi appelée successivement Lindsay Taylor, Lindsay Cole ou Lindsay Wells.

« Un faux nom rend le mensonge plus facile. Je laissais ma conscience chez moi et quand j’arrivais au bureau, j’étais quelqu’un de complètement différent », a-t-elle déclaré aux juges.

Welles a évoqué la manière dont elle et les autres commerciaux offraient fréquemment aux clients une « prime » dont l’objectif premier était, a-t-elle dit, de « verrouiller l’argent des clients ». Parce que les clients qui recevaient cette prime ne pouvaient plus retirer l’argent de leur compte, à moins d’avoir fait un important volume de transactions.

Au mois de mars ou d’avril 2016, ses chefs, Lee Elbaz et Yossi Herzog, propriétaire de Yukom, lui avaient fait signer un « code d’éthique », a-t-elle déclaré.

Mais Welles a expliqué qu’elle avait pris ce « code d’éthique » pour une plaisanterie et que très peu de choses avaient changé après que les employés l’ont ratifié, à l’exception du fait qu’ils n’étaient plus autorisés à faire des transactions pour le compte des clients.

Des employés de Yukom Communications Ltd se voient remettre des voitures pour avoir atteint des quotas de vente élevés en 2015. (Capture d’écran Facebook)

« Nous avons tous des objectifs à atteindre mais naturellement, pas à n’importe quel prix », disait le document. « Nous sommes une entreprise qui oeuvre à être sans tache, en ordre. Nous ne prélevons pas d’argent sur les cartes de crédit des clients sans leur approbation et nous ne prélevons pas d’argent en faisant de fausses promesses ».

« Yossi Herzog avait-il dit de travailler proprement ? », a demandé Pollack à Welles.

« La définition de proprement, au sein de l’entreprise, n’était pas celle du Webster », a-t-elle répondu. « L’entreprise avait son propre dictionnaire interne. Cela signifiait de travailler de manière convaincante en utilisant davantage la manipulation », dit-elle. « Cela voulait dire : mentir mieux, de manière plus persuasive ».

La fraude aux options binaires a prospéré en Israël pendant environ une décennie avant que la Knesset ne mette hors-la-loi l’industrie, au mois d’octobre 2017, largement grâce aux résultats d’un travail de journalisme d’investigation mené par le Times of Israel et qui avait commencé avec un article écrit au mois 2016 et intitulé Les loups de Tel Aviv : la vaste et immorale arnaque des options binaires dévoilée.

A son apogée, des centaines d’entreprises s’étaient engagées dans cette escroquerie, employant des milliers d’Israéliens. Malgré cette forte implication d’employés israéliens, les procureurs, au sein de l’Etat juif, n’ont actuellement procédé à l’inculpation que de trois personnes seulement, pour leur rôle dans une fraude présumée distincte.

Dans le « mémoire » établi par les procureurs avant le début du procès d’Elbaz, le gouvernement américain présente la manière dont la fraude aux options binaires a été perpétrée de façon générale, décrivant comment les victimes étaient approchées, trompées, encouragées à faire des dépôts toujours plus importants puis écartées lorsqu’elles tentaient de retirer leurs fonds.

Soumettant dans le détail les moyens utilisés par Elbaz pour tromper ses victimes, le document constitue un aperçu dévastateur des pratiques cyniques mises en oeuvre par cette industrie frauduleuse qui sera parvenue à dérober d’immenses montants d’argent à des victimes confiantes, dans le monde entier.

Le document confirme, au nom du gouvernement américain, une importante quantité d’informations qui avaient été fournies par le Times of Israel au cours des trois dernières années et demi, concernant les méthodes utilisées par les fraudeurs pour dépouiller leurs victimes.

Le procès continue. Elbaz nie, pour sa part, toute malversation.

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