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Pandora Papers: des journalistes exposent les milliards offshore des dirigeants

Parmi les 565 Israéliens cités dans le rapport, Haim Ramon, un "homme de paille" pour le milliardaire autrichien Martin Schlaff et Beny Steinmentz, magnat de l'industrie minière

Dans le sens des aiguilles d'une montre, en partant du haut à gauche : Guillermo Lasso, président de l'Équateur, Abdullah II, roi de Jordanie, Andrej Babis, premier ministre de la République tchèque, Imran Khan, premier ministre du Pakistan, Vladimir Poutine, président de la Russie, Tony Blair, ancien premier ministre britannique. (Crédit : AP Photo, pool via AP)
Dans le sens des aiguilles d'une montre, en partant du haut à gauche : Guillermo Lasso, président de l'Équateur, Abdullah II, roi de Jordanie, Andrej Babis, premier ministre de la République tchèque, Imran Khan, premier ministre du Pakistan, Vladimir Poutine, président de la Russie, Tony Blair, ancien premier ministre britannique. (Crédit : AP Photo, pool via AP)

Une trentaine de dirigeants actuels ou passés, plus de 300 responsables politiques du monde entier – dont le Premier ministre tchèque, le roi de Jordanie ou les présidents du Kenya et d’Equateur – ainsi que des stars ou des criminels ont été épinglés dimanche dans une vaste enquête journalistique sur l’opacité des sociétés offshore.

La plupart des transactions révélées dans les « Pandora Papers », publiés par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), ne sont pas illégales. Mais l’enquête met en lumière le décalage entre le discours anti-corruption de certains leaders et leur usage extensif des paradis fiscaux.

L’enquête baptisée « Pandora Papers », à laquelle ont collaboré environ 600 journalistes, s’appuie sur quelque 11,9 millions de documents, qui proviennent de 14 sociétés de services financiers, et a mis au jour plus de 29 000 sociétés offshores.

Plusieurs éminentes personnalités israéliennes ont également été citées dans les « Pandora Papers », un examen de près de 12 millions de fichiers obtenus auprès de 14 entreprises différentes situées dans le monde entier, dont un ancien ministre de la Justice, un milliardaire mystérieux et un éminent législateur du Likud.

Un total de 565 Israéliens figurent dans les « Pandora Papers », publiés par le Consortium international des journalistes d’investigation, selon Shomrim, une organisation de journalisme d’investigation à but non lucratif qui a participé à l’enquête.

L’homme de paille

L’ancien ministre de la Justice du parti travailliste, Haim Ramon, figure parmi les Israéliens les plus influents cités dans le rapport publié dimanche par le Consortium international des journalistes d’investigation, auquel ont participé 600 journalistes de 150 médias dans 117 pays. Ce rapport a été surnommé les « Pandora Papers » parce que ses conclusions font la lumière sur les transactions jusqu’alors cachées de l’élite et des corrompus, et sur la manière dont ils ont utilisé des comptes offshore pour protéger des actifs d’une valeur collective de plusieurs milliers de milliards de dollars.

Le nom de Ramon apparaît dans le cadre d’une transaction immobilière touristique obscure au Monténégro avec le magnat autrichien des casinos Martin Schlaff.

Les allégations portent sur la société « Bigova Bay », créée en 2006, grâce à un emprunt de 20 millions d’euros auprès d’une banque autrichienne, pour mettre en place un projet touristique au Monténégro.

La société a commencé à acheter des terrains dans la région, mais a été frappée de plein fouet par la crise financière de 2008. En 2013, la société a été vendue à une autre société, MS Privatstiftung, qui appartient à Schlaff.

L’ancien ministre de la Justice Haim Ramon à la Knesset, à Jérusalem, le 5 septembre 2012. (Yoav Ari Dudkevitch / FLASH90)

Cependant, en 2016, la société était endettée de quelque 52 millions d’euros et Schlaff l’a vendue à une société chypriote, apparemment détenue en partie par Ramon. Des documents ultérieurs montrent que Ramon en est ensuite devenu l’unique propriétaire.

Cependant, l’opération ne tient pas la route d’un point de vue financier, compte tenu de l’importante dette de la société, de l’absence de progrès et d’une clause qui permet à Schlaff de racheter la société.

Schlaff est un nom bien connu en Israël, ayant été lié à plusieurs politiciens israéliens, notamment lors du procès pour corruption de l’actuel ministre des Finances Avigdor Liberman. Liberman a été acquitté.

L’homme d’affaires autrichien Martin Schlaff arrive pour une audience du procès BAWAG au tribunal principal de Vienne, le11 octobre 2007. (Crédit : AP Photo/Ronald Zak,File)

Ramon, une étoile montante de la politique israélienne jusqu’à ce qu’il soit condamné en 2007 pour avoir forcé une jeune femme soldat à l’embrasser, a nié tout acte répréhensible dans l’affaire « Bigova Bay ».

« Je rejette complètement l’accusation selon laquelle j’étais un « homme de paille » pour MS Privatstiftun. Ces accusations sont nuisibles, blessantes et fausses », a déclaré Ramon dans un communiqué.

Ramon a ajouté que son entreprise s’efforçait simplement « d’extraire le projet « Bigova Bay » de l’impasse dans laquelle il s’est embourbé. »

Tribunaux et mines

Les documents mentionnent également le nom du mystérieux diamantaire israélien Beny Steinmetz, qui a été condamné cette année pour corruption par un tribunal de Genève.

Steinmetz était accusé d’avoir mis en place un réseau financier complexe, comprenant un système de sociétés écrans, afin de verser des pots-de-vin – en partie par le biais de comptes suisses – pour que Beny Steinmetz Group Resources (BSGR) puisse obtenir des permis d’exploitation minière dans la région de Simandou, dans le sud-est de la Guinée.

On estime que cette région contient les plus grands gisements de minerai de fer inexploités au monde.

Dans une toute autre affaire, l’année dernière, un tribunal roumain a condamné par contumace Steinmetz et son conseiller politique Tal Silberstein à cinq ans de prison chacun dans une affaire de crime organisé.

Le magnat israélien du diamant Beny Steinmetz consolé par son avocate Camille Haab après sa condamnation pour corruption liée à des transactions minières en Guinée, à Genève le 22 janvier 2021. Steinmetz a été condamné à cinq ans de prison. (Crédit : STEFAN WERMUTH / AFP)

Les deux Israéliens ont été reconnus coupables de « création d’un groupe criminel organisé » dans une affaire liée à la propriété qui remonte à 2006-2008 et qui a coûté 145 millions de dollars à l’État roumain.

Selon les documents, en 2018, au plus fort des poursuites judiciaires à son encontre, Steinmetz et ses enfants ont décidé de transférer environ 1 milliard de dollars d’un fonds basé au Lichtenstein, vers un fonds situé dans les îles Cook.

La famille Steinmetz a officiellement justifié ce transfert par le fait qu’elle n’était pas satisfaite de la performance de ce fonds.

Steinmetz n’a fait aucun commentaire sur ce transfert.

Fiducie aveugle

Un autre éminent Israélien nommé dans le rapport est Nir Barkat, député du Likoud.

Selon le rapport, la société eToro dans laquelle Barkat détient des participations est enregistrée dans les îles Vierges, bien que la majorité de ses bureaux soient situés en Israël. Si le fait d’avoir une société enregistrée dans un paradis fiscal n’est pas toujours illégal en soi, cela peut constituer une violation des directives du comité d’éthique de la Knesset.

Pendant son mandat à la mairie de Jérusalem entre 2008 et 2018, Barkat a affirmé que sa fortune était placée dans une fiducie sans droit de regard, comme le font la plupart des politiciens. Pourtant, selon Shomrim, les données divulguées ont montré qu’une grande partie de sa richesse était encore sous son nom jusqu’en 2019.

Le député Likud Nir Barkat s’exprime lors d’une conférence du parti à Tel Aviv le 10 juin 2021. (Avshalom Sassoni / Flash90)

Après que Barkat a été élu à la Knesset en 2019, il a transféré les mêmes actions à son frère Eli Barkat, malgré les directives du Comité d’éthique de la Knesset qui exige une « société fiduciaire publique », selon Shomrim.

Le bureau de Barkat a publié une déclaration dimanche indiquant que « lorsqu’il est entré dans la sphère publique il y a environ 18 ans, il a transféré la gestion de toute son activité commerciale à son frère, et lorsqu’il a été élu à la Knesset, il a déposé des documents de fiducie aveugle aux côtés d’une déclaration complète de capital au Comité d’éthique et a demandé ses conseils. »

« Il est difficile de déconnecter les intérêts politiques en jeu dans la publication de cette ‘enquête’ ridicule », ajoute le communiqué.

Barkat avait déjà cherché à devenir le ministre des Finances d’Israël, et l’année dernière, le Premier ministre de l’époque, Benjamin Netanyahu, a déclaré qu’il le retiendrait pour ce poste s’il parvenait à former un gouvernement.

En 2019, le magazine économique Forbes Israël a estimé la valeur nette de Barkat à quelque 500 millions de shekels (139 millions de dollars), ce qui en fait le législateur le plus riche d’Israël.

Dans le sens des aiguilles d’une montre, en partant du haut à gauche : Guillermo Lasso, président de l’Équateur, Abdullah II, roi de Jordanie, Andrej Babis, premier ministre de la République tchèque, Imran Khan, premier ministre du Pakistan, Vladimir Poutine, président de la Russie, Tony Blair, ancien premier ministre britannique. (Crédit : AP Photo, pool via AP)

Le roi et les villas

Depuis son arrivée au pouvoir en 1999, le roi Abdallah de Jordanie a acquis 14 propriétés luxueuses aux Etats-Unis et au Royaume-Uni grâce à un réseau de sociétés situées dans des paradis fiscaux comme les îles Vierges.

Le roi de Jordanie Abdallah II prononce le discours d’inauguration de la 19è session extraordinaire du parlement, à Amman, Jordanie, le 10 décembre 2020. (Yousef Allan / The Royal Hashemite Court via AP)

Pour 106 millions de dollars, il a acheté trois villas avec vue sur la mer à Malibu, en Californie, trois appartements à Washington DC et des propriétés à Londres et Ascot (Royaume-Uni), selon cette enquête.

Ses avocats ont assuré au consortium qu’il avait utilisé sa fortune personnelle et a eu recours à des sociétés offshore pour des raisons de sécurité et de discrétion.

Ils ont ajouté qu’il n’y avait aucun problème juridique à ce qu’Abdullah possède des maisons par le biais de sociétés offshore, et que le roi n’est pas tenu de payer des impôts selon la loi jordanienne.

Les avocats ont également affirmé que plusieurs des maisons identifiées par l’ICIJ n’appartenaient pas au roi, et que la plupart des sociétés offshore n’existent plus.

La BBC a rapporté les propos des avocats du roi Abdallah, qui ont déclaré que toutes les propriétés avaient été achetées avec leur fortune personnelle et qu’il était courant que d’éminentes personnalités achètent des propriétés par l’intermédiaire de sociétés offshore pour des raisons de confidentialité et de sécurité.

Le milliardaire châtelain

Avant de devenir Premier ministre, en 2009, le milliardaire tchèque Andrej Babis a placé 22 millions de dollars dans des sociétés écrans qui ont servi à financer l’achat du château Bigaud, une grande propriété située à Mougins, dans le sud de la France. Il ne les a pas mentionnés sur sa déclaration de patrimoine quand il est entré en politique, d’après les Pandora Papers, selon les documents obtenus par le partenaire tchèque du groupe de journalistes, Investigace.cz.

Un groupe immobilier détenu indirectement par Babis a acheté la société monégasque propriétaire du château en 2018, selon l’enquête.

Le Premier ministre, qui est mis en cause dans une affaire de fraude aux subventions européennes et de conflit d’intérêt, affronte des élections législatives les 8 et 9 octobre. Assurant ne rien avoir commis d’illégal, il a dénoncé dimanche une manœuvre destinée à le « dénigrer » avant le scrutin.

« Je n’ai jamais rien fait d’illégal ou de mal », a réagi M. Babis sur son compte Twitter, « mais cela ne les empêche pas d’essayer de me dénigrer et d’influencer les élections législatives tchèques », prévues vendredi et samedi prochains.

Le couple Blair

L’ancien Premier ministre britannique Tony Blair et son épouse Cherie ont acquis en 2017 un bâtiment victorien de 8,8 millions de dollars en 2017 en achetant une société des îles Vierges britanniques qui détenait le bien, et le bâtiment accueille désormais le cabinet d’avocats de son épouse, Cherie Blair, selon l’enquête. Ils ont acheté la société à la famille du ministre de l’Industrie et du Tourisme de Bahreïn, Zayed bin Rashid al-Zayani.

La transaction leur a permis d’économiser environ 400 000 dollars d’impôts, rapporte l’ICIJ.

Special Envoy to the Quartet of Middle East Peacemakers Tony Blair, attends a press conference in the West Bank city of Ramallah, March 8, 2010. (photo credit: by Issam Rimawi/Flash90.)
Tony Blair, ancien Premier ministre britannique et envoyé du Quartet pour la paix au Moyen Orient, en mars 2010. (Crédit : Issam Rimawi/Flash90)

Les Blair et les al-Zayani ont tous deux déclaré qu’ils ne savaient pas au départ que l’autre partie était impliquée dans l’affaire, selon l’enquête. Cherie Blair a déclaré que son mari n’était pas impliqué dans l’opération, qui, selon elle, visait à ramener « la société et le bâtiment dans le régime fiscal et réglementaire britannique ». Un avocat des al-Zayanis a déclaré qu’ils avaient respecté les lois britanniques.

Le président, sa mère, son frère et ses sœurs

Le président kenyan Uhuru Kenyatta a fait de la lutte contre la corruption et de la transparence dans la vie publique un marqueur de son discours. Mais lui et six membres de sa famille, dont sa mère, un frère et deux sœurs, disposent d’au moins 30 millions de dollars sur plusieurs sociétés off-shore, écrit le consortium.

Le héraut de la lutte anti-corruption

Imran Khan s’est fait élire à la tête du Pakistan à l’été 2018 sur un programme anti-corruption après la destitution de Nawaz Sharif, emporté par les révélations des « Panama Papers », une autre enquête de l’ICIJ sur les fonds offshore.

Selon le consortium, des membres de sa famille et de son gouvernement possèdent des millions de dollars sur des comptes offshore. Sur Twitter, le Premier ministre a assuré qu’il « enquêterait » sur tous les citoyens pakistanais mentionnés dans les Pandora Papers ».

Un immeuble à 11 ans

Des proches du président de l’Azerbaïdjan Ilham Aliev – régulièrement visé par des accusations de corruption – ont réalisé des transactions immobilières opaques au Royaume-Uni, dont l’achat contre 45 millions de dollars d’un immeuble de bureaux au nom de son fils de 11 ans, Heyder, rapporte la BBC.

DSK

Dominique Strauss-Kahn, l’ancien ministre français et ex-directeur général du Fonds monétaire international, a fait transiter plusieurs millions de dollars d’honoraires de conseil à des entreprises par une société marocaine exempte d’impôts, selon les documents examinés par l’ICIJ.

Les belles et le truand

La chanteuse colombienne Shakira et la mannequin allemande Claudia Schiffer possèdent aussi des comptes offshore ou la légende indienne du cricket Sachin Tendulkar. Selon leurs agents, il ne s’agit pas d’évasion fiscale, rapporte le consortium.

Le chef mafieux Raffaele Amato, qui a inspiré le film Gomorrah, a lui aussi fait usage d’une société écran pour acheter des terre en Espagne. Lié à de nombreux meurtres, il purge une peine de 20 ans de prison.

Le président équatorien, Guillermo Lasso, a lui logé des fonds dans deux trusts dont le siège se trouve aux Etats-Unis, dans le Dakota du Sud.

« Tous mes revenus ont été déclarés et j’ai payé les impôts correspondants en Equateur, faisant de moi l’un des principaux contribuables dans le pays à titre personnel », a assuré dans un communiqué M. Lasso, un ancien banquier. « Tous les investissements réalisés en Equateur et à l’étranger se sont toujours faits dans le cadre de la loi ».

Au total, des liens ont été établis par l’ICIJ entre des actifs offshore et 336 dirigeants et responsables politiques de premier plan, qui ont créé près de 1 000 sociétés, dont plus des deux tiers aux Iles Vierges britanniques.

« Cela démontre que les gens qui pourraient mettre fin au secret de l’offshore, en finir avec ce qui s’y passe, en tirent eux-mêmes profit », a commenté le directeur de l’ICIJ, Gerard Ryle, dans une vidéo publiée dimanche. « On parle de milliers de milliards de dollars. »

Pour Maira Martini, chercheuse au sein de l’ONG Transparency International, cette enquête apporte une nouvelle « preuve claire que l’industrie offshore fait le jeu de la corruption et de la criminalité financière, tout en faisant obstruction à la justice ». « Ce modèle économique » basé sur le secret financier « ne peut plus continuer ».

Dans la plupart des pays, ces faits ne sont pas susceptibles de poursuites. Mais dans le cas des dirigeants, l’ICIJ met en parallèle le discours anti-corruption tenu par certains d’entre eux avec leurs placements dans des paradis fiscaux.

Créé en 1997 par le Centre américain pour l’intégrité publique, l’ICIJ est devenu une entité indépendante en 2017.

Son réseau compte 280 journalistes d’investigation dans plus de 100 pays et territoires, ainsi que quelque 100 médias partenaires.

L’ICIJ s’est fait connaître, début avril 2016, avec la publication des « Panama Papers », une enquête appuyée sur quelque 11,5 millions de documents provenant d’un cabinet d’avocats panaméen.

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