Peres, l’homme de paix qui a fait d’Israël une puissance militaire
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Peres, l’homme de paix qui a fait d’Israël une puissance militaire

En apportant avions de combat et, paraît-il, armes nucléaires à l’Etat juif, Shimon Peres a donné au minuscule pays des outils pour survivre

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Shimon Peres, alors Premier ministre, rencontre la brigade Nahal, le 16 octobre 1986. (Crédit : Gil Neeh/Bamahane/archives du ministère de la Défense)
Shimon Peres, alors Premier ministre, rencontre la brigade Nahal, le 16 octobre 1986. (Crédit : Gil Neeh/Bamahane/archives du ministère de la Défense)

Avant que Shimon Peres ne devienne un homme de paix loué par les dirigeants du monde pour son dévouement à la coexistence, il était un homme de défense et de sécurité, qui a mis en place certains des plus importants atouts stratégiques et victoires militaires d’Israël.

Pour beaucoup, Peres est synonyme des accords de paix d’Oslo de 1993, pour lesquels il a reçu le Prix Nobel de la Paix l’année suivante, et de son Centre éponyme pour la paix, qui promeut le dialogue et les opportunités pour Israéliens et Palestiniens. Et pourtant, peu de personnes en Israël ont plus contribué aux capacités militaires du pays que lui.

Après la guerre d’Indépendance, Peres a aidé à construire l’armée de l’air du pays vers ce qu’elle est aujourd’hui, un géant renommé dans le monde entier. Il aurait donné à Israël la capacité de fabriquer des armes nucléaires, qui aurait donné au pays des capacités de ripostes en cas d’attaque.

« Shimon Peres a conçu le caractère et les valeurs du ministère de la Défense ; il a mené le renforcement et la construction de la puissance de Tsahal et de ses capacités stratégiques », a déclaré le ministère de la Défense dans un communiqué.

De gauche à droite, le dirigeant palestinien Yasser Arafat, le ministre des Affaires étrangères Shimon Peres et le Premier ministre Yitzhak Rabin, les trois lauréats du Prix NObel de la Paix 1994, à Oslo. (Crédit : GPOvia Getty Images)
De gauche à droite, le dirigeant palestinien Yasser Arafat, le ministre des Affaires étrangères Shimon Peres et le Premier ministre Yitzhak Rabin, les trois lauréats du Prix NObel de la Paix 1994, à Oslo. (Crédit : GPOvia Getty Images)

« Il a développé des relations sécuritaires avec d’autres états du monde et a eu un rôle central dans la création des industries militaires d’Israël », a déclaré le ministère dans son communiqué.

Après un bref passage dans la Haganah et la naissante armée israélienne, Peres a dirigé une délégation du ministère de la Défense aux Etats-Unis en 1950, et peu après son retour, a été nommé directeur général adjoint du ministère en 1952.

Il est devenu directeur général un an après, et à ce poste, il a posé les bases de la transformation de l’armée immature et mal équipée d’Israël en puissance technologique qu’elle est aujourd’hui devenue.

Shimon et Sonia Peres le jeur de leur mariage, en 1945, au kibboutz Alumot. (Crédit : archives de l'armée israélienne)
Shimon et Sonia Peres le jeur de leur mariage, en 1945, au kibboutz Alumot. (Crédit : archives de l’armée israélienne)

Au début des années 1950, Peres a commencé à tisser une relation avec le gouvernement français qui aurait entraîné la création de l’arsenal nucléaire d’Israël et l’achat d’avions de combats et de bombardiers pour remplacer les avions datant de l’époque de la Seconde Guerre mondiale de l’armée israélienne, et qui se révéleront cruciaux dans la victoire d’Israël pendant la guerre des Six Jours de 1967.

Nommé à ce poste à 29 ans, Peres est toujours le plus jeune directeur général du ministère de la Défense de l’histoire d’Israël. Mais son jeune âge et son inexpérience ne l’ont pas empêché de mettre en place les relations militaires d’Israël avec la France principalement seul, selon Guy Ziv, professeur associé de l’Ecole de service international de l’université américaine.

« Ce qui rend cette affaire particulièrement intéressante n’est pas simplement qu’un individu ait eu une influence disproportionnée sur les relations entre les deux pays, mais aussi que cet individu n’est pas été un important décideur politique », avait écrit Ziv en 2010 dans le Journal of Contemporary History.

De gauche à droite, Shimon Peres, alors directeur général du ministère de la Défense, Pinhas Lavon, ministre de la Défense, Moshe Dayan, chef d'Etat-major, et Yosef Avida, vice chef d'Etat-major, le 19 août 1954. (Crédit : Asaf Kutin/Bamahane/archives du ministère de la Défense)
De gauche à droite, Shimon Peres, alors directeur général du ministère de la Défense, Pinhas Lavon, ministre de la Défense, Moshe Dayan, chef d’Etat-major, et Yosef Avida, vice chef d’Etat-major, le 19 août 1954. (Crédit : Asaf Kutin/Bamahane/archives du ministère de la Défense)

Au début des années 1950, le ministère des Affaires étrangères et d’autres importants responsables israéliens cognaient principalement leurs têtes contre un mur en tentant de convaincre les Etats-Unis de vendre artillerie, aviation, armes et tanks au jeune Etat juif.

Peres, qui avait tenté désespérément et n’avait pas réussi à acheter des armes aux Etats-Unis en 1950, s’était tourné vers la France, le « pays le plus amical aujourd’hui », comme il l’avait dit en 1954 pendant une réunion au ministère de la Défense.

Le jeune Peres avait dû convaincre les ministres de la Défense d’alors, Pinhas Lavon et David Ben Gurion, que la « connexion française », et pas américaine, était la voie à suivre, selon Ziv.

« Il était naturel que le peuple de la France d’après-guerre, qui avait lui-même goûté à l’amertume de l’horreur nazie, ait un sentiment de parenté avec les victimes du nazisme qui avaient souffert des plus grandes pertes », avait écrit Peres dans son livre David et sa Fronde.

Un avion de chasse français Dassault Mirage III exposé au musée de l'armée de l'air israélienne, à Beer Sheva. (Crédit : Wikimedia)
Un avion de chasse français Dassault Mirage III exposé au musée de l’armée de l’air israélienne, à Beer Sheva. (Crédit : Wikimedia)

Via les relations de Peres avec les Français, Israël a acheté une énorme quantité d’armes, dont des canons d’artillerie, des tanks et des radars. Mais plus important, Israël a également acheté les avions de chasse français Dassault Mystère IV et Dassault Ouragan en 1955, le Dassault Super Mystère B2 en 1958 et le Dassault Mirage IIIC, l’un des avions les plus sophistiqués de l’époque, en 1962.

Tous ces avions ont été utilisés pendant la guerre des Six Jours de 1967, affrontant les forces aériennes de l’Egypte, de la Syrie, de l’Irak et de la Jordanie, ce qui a ouvert la voie à une victoire israélienne inattendue.

Mais la star de 1967 a été le Mirage, appelé Shahak en Israël, qui transportait des bombes et s’engageait dans des combat aériens, abattant la part du lion de l’aviation ennemie.

Le Mirage a été en service jusqu’en 1986, et sa conception a été utilisée pour créer les avions de chasse Nesher et Kfir des Industries aérospatiales israéliennes. Le Kfir a été utilisé jusqu’en 1996.

Alors que ces avions ont joué des rôles extrêmement importants dans la victoire militaire de 1967, la relation de Peres avec le gouvernement français a également changé la position et la stratégie sécuritaires d’Israël, avec la création du Centre de recherche nucléaire du Néguev d’Israël à Dimona.

Se doter d’armes nucléaires, paraît-il

Fin 1956, des représentants du Royaume-Uni, de la France et d’Israël, dont Peres, se sont rencontrés pendant trois jours en secret dans une villa de Sèvres, en France, pour discuter de la nationalisation du canal de Suez par le président égyptien Gamal Abdel Nasser.

Pendant la réunion, il a été décidé qu’Israël déclencherait un conflit contre l’Egypte, et que le Royaume-Uni et la France enverraient des forces, a priori pour briser la guerre, mais dans les faits pour occuper la région et assurer des livraisons par le passage nautique.

L’accord alors secret a été connu sous le nom de Protocole de Sèvres. Il a été lancé le 29 octobre 1956, quand les forces israéliennes ont envahi la péninsule du Sinaï. L’opération a duré neuf jours.

Dans tanks israéliens Sherman avancent vers Mitla Pass pendant la campagne du Sinaï en 1956. (Crédit : armée israélienne/Flickr)
Dans tanks israéliens Sherman avancent vers Mitla Pass pendant la campagne du Sinaï en 1956. (Crédit : armée israélienne/Flickr)

Les troupes israéliennes, britanniques et françaises ont initialement réussi à prendre la région, mais des protestations considérables contre la campagne venues des Etats-Unis et des populations britannique et française ont entraîné un retrait et ont transformé le plan secret en humiliation publique pour le Royaume-Uni et la France, bien qu’Israël s’en soit sorti relativement indemne.

Même si cela ne faisait pas partie officiellement du Protocole de Sèvres, pendant la conférence de trois jours qui a planifié la guerre infortunée, les Français ont accepté d’aider Israël à développer un réacteur nucléaire, selon un article publié en 1997 dans Foreign Affairs par Avi Shlaim, un historien israélo-britannique.

« C’est là-bas que j’ai finalisé avec ces deux dirigeants [Guy Mollet, alors Premier ministre français, et Maurice Bourgès-Maunoury, alors ministre de la Défense de la France] un accord pour la construction d’un réacteur nucléaire à Dimona, dans le sud d’Israël », a écrit Peres dans son livre de 1995, Combat pour la Paix.

Ce réacteur nucléaire à Dimona, ainsi qu’un approvisionnement d’uranium, aurait permis de créer des armes nucléaires israéliennes.

Vue partielle de la centrale nucléaire de Dimona, dans le Néguev, au sud d'Israël, le 8 septembre 2002. (Crédit : AFP/Thomas Coex)
Vue partielle de la centrale nucléaire de Dimona, dans le Néguev, au sud d’Israël, le 8 septembre 2002. (Crédit : AFP/Thomas Coex)

Mercredi, après la mort de Peres, la Commission de l’énergie atomique d’Israël a rendu hommage à l’ancien président, Premier ministre et ministre de la défense pour son rôle dans sa création.

« Peres a fourni une contribution fondamentale à la création du Centre de recherche nucléaire du Néguev et à la création des politiques nucléaires d’Israël. C’était un élément important pour sécuriser la résilience nationale de l’Etat d’Israël. L’héritage de Peres mènera la Commission de l’énergie atomique d’Israël dans ses actions, même dans le futur », a déclaré la commission dans un communiqué.

Israël maintient toujours une politique dite « d’ambigüité nucléaire », en ne confirmant ni n’infirmant la possession d’armes nucléaires.

Cependant, en 1998, Peres a déclaré à des journalistes en Jordanie qu’Israël avait « construit une option nucléaire, non pas pour avoir Hiroshima, mais pour avoir Oslo. »

Les capacités nucléaires présumées d’Israël, bien que controversées, sont vues comme cruciales pour la survie du pays pour beaucoup d’analystes sécuritaires.

« Israël a besoin de ses armes nucléaires. Cette déclaration audacieuse n’est même pas légèrement controversée », a écrit en 2014 le professeur Louis René Beres de l’université de Purdue.

Maurice Bourgès-Maunoury rencontre Levi Eshkol lors d'une visite en Israël (Crédit : domaine public)
Maurice Bourgès-Maunoury rencontre Levi Eshkol lors d’une visite en Israël (Crédit : domaine public)

« S’il était privé de ses armes nucléaires, qu’elles soient toujours ambigües ou récemment déclarées, Israël perdrait irrémédiablement sa capacité résiduelle de dissuader des agressions ennemies majeures », a-t-il écrit.

L’opération Entebbe

A la fin des années 1950, Peres a quitté le service civil et est entré officiellement en politique, se présentant au sein du Mappai, l’ancêtre du Parti travailliste d’aujourd’hui.

Après les élections de 1959, Peres a été nommé vice-ministre de la Défense, un titre qu’il a détenu jusqu’en 1965.

En 1974, il est revenu au ministère pour le diriger, dans le gouvernement du Premier ministre d’alors, Yitzhak Rabin. Il occupait ce poste quand en 1976, il a aidé à planifier l’audacieuse opération Eclair, l’opération Entebbe.

Le 27 juin 1976, des terroristes palestiniens et allemands détournent un vol Air France entre Tel Aviv et Paris. Après quelques jours, les terroristes ont libéré les otages non juifs, à l’exception des pilotes et de l’équipage, qui ont refusé de partir.

L'ancien président Shimon Peres rencontre les Israéliens sauvés après un détournement à Entebbe il y a 40 ans, le 27 juin 2016. (Crédit : Gidi Levyatan)
L’ancien président Shimon Peres rencontre les Israéliens sauvés après un détournement à Entebbe il y a 40 ans, le 27 juin 2016. (Crédit : Gidi Levyatan)

« A partir du moment où j’ai appris le détournement, je savais que nous devions faire tout notre possible pour vous libérer et vous ramener à la maison », a déclaré Peres cette année, pendant un évènement avec certains des survivants de l’incident.

Alors Peres, avec ce qu’il a décrit comme la « branche fantasme » de l’armée, a élaboré l’opération de sauvetage, malgré l’absence quasi-totale de renseignements.

« Beaucoup ont douté de la capacité de l’armée israélienne à mener cette mission, craignant l’absence de précédent pour une telle opération, mais je savais depuis le début que c’était possible », a déclaré Peres.

On ne peut pas savoir à quel point Peres et le gouvernement israélien étaient certains que leur plan improvisé réussirait ; cependant, Dalia Rabin, qui assistait à l’évènement, s’est rappelée que son père disait de l’opération risquée que « demain, je serai un roi, ou je serai pendu en place publique. »

L’opération a bien sûr été un succès. Tous les 106 otages sauf trois ont survécu, et les forces de secours israéliennes n’ont perdu qu’un homme : Yoni Netanyahu, le commandant de l’opération et le frère de Benjamin Netanyahu.

Shimon Peres, alors ministre de la Défense, avec l'ancien Premier ministre Yitzhak Rabin, rencontre les otages libérés d'Entebbe à leur atterrissage en Israël, le 4 juillet 1976. (Crédit : Uri Herzl Tzchik/unité des porte-paroles de l'armée israélienne/archives du ministère de la Défense)
Shimon Peres, alors ministre de la Défense, avec l’ancien Premier ministre Yitzhak Rabin, rencontre les otages libérés d’Entebbe à leur atterrissage en Israël, le 4 juillet 1976. (Crédit : Uri Herzl Tzchik/unité des porte-paroles de l’armée israélienne/archives du ministère de la Défense)

« L’opération Entebbe est l’une des plus calculées et les plus importantes de l’histoire israélienne, et a porté le prestige de l’armée israélienne dans le monde entier », avait déclaré Peres.

Peres a quitté le ministère peu après, pour presque 20 ans.

Après l’assassinat de Rabin en 1995, Peres est devenu Premier ministre et ministre de la Défense par intérim.

« Nous ne savions pas que plusieurs centaines de personnes étaient concentrées dans ce camp. Cela a été pour nous une amère surprise »
Shimon Peres

Il a servi à ce poste pendant seulement sept mois, mais a supervisé l’opération Raisins de la Colère de l’armée israélienne, une attaque contre le Hezbollah dans le sud du Liban. Pendant l’opération, l’armée a bombardé un bâtiment des Nations unies dans le village de Qana. Quelque 106 civils libanais ont été tués et plus de 100 blessés.

Dans un rapport, l’ONU a estimé qu’il était « improbable » que le bombardement ait eu lieu par erreur, une affirmation qu’Israël a catégoriquement démentie.

« Nous ne savions pas que plusieurs centaines de personnes étaient concentrées dans ce camp. Cela a été pour nous une amère surprise », avait déclaré Peres pendant une réunion du cabinet après le bombardement.

Peres a quitté le ministère de la Défense deux mois après, en juin 1996, et n’y est plus jamais retourné.

Shimon Peres rencontre le président américain Barack Obama et le secrétaire d'Etat américain John Kerry à la résidence présidentielle à Jérusalem, le 20 mars 2013. (Crédit : Uri Lenz/Flah90)
Shimon Peres rencontre le président américain Barack Obama et le secrétaire d’Etat américain John Kerry à la résidence présidentielle à Jérusalem, le 20 mars 2013. (Crédit : Uri Lenz/Flah90)

Après une autre décennie à la Knesset, Peres a été élu président, un poste qu’il a occupé entre 2007 et 2014.

Pendant cette période et après, Peres a rendu hommage à l’armée israélienne et aux services de sécurité du pays, tout en devenant le visage de l’initiative de paix israélienne.

« Shimon Peres était un soldat pour Israël, pour le peuple juif, pour la justice, pour la paix, et pour la croyance que nous pouvons être vrais pour être le meilleur de nous-mêmes, jusqu’à nos derniers jours sur Terre, et dans l’héritage que nous laissons aux autres. Pour le cadeau de son amitié et l’exemple de son leadership, toda raba Shimon », a déclaré mercredi le président américain Barack Obama.

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