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Privés d’électricité dans des maisons illégalement construites, les Arabes espèrent

Environ 130 000 personnes vivraient dans des habitations connectées illégalement au réseau national. Tout le monde convient de la nécessité de faire quelque chose - mais comment ?

Des câbles électriques illégaux dans un quartier du Wadi Ara, le 9 novembre 2021. (Autorisation)
Des câbles électriques illégaux dans un quartier du Wadi Ara, le 9 novembre 2021. (Autorisation)

WADI ARA — C’est quand on se met à leur recherche qu’on se rend compte qu’il y en a partout en Israël : Des câbles électriques improvisés qui courent d’une maison à une autre, pendant au-dessus des rues, reliant les maisons construites illégalement au réseau national d’électricité.

« Quand mon fils s’est marié, nous avons construit sa maison et nous savions, bien sûr, qu’il faudrait que nous installions des câbles, la compagnie israélienne d’électricité refusant assurément de relier une habitation construite sans autorisation », déclare Dawwas Zayid, membre du conseil de la ville d’Arara, dans la région de Wadi Ara.

Pour régler le problème, Zayid a mis en place un assemblage de câbles fragiles sur plusieurs centaines de mètres pour assurer une connexion entre sa maison et celle de son fils. Au Wadi Ara, ce sont peut-être 1 000 maisons qui ont été construites sans permis, ce qui rend impossible le branchement légal au réseau d’électricité, note Zayid.

Zayid et ses enfants ne vivent pourtant pas dans un camp bédouin non-reconnu et reculé du Negev. Dans ce désert du sud du pays, les nomades vivent des vies déconnectées de toutes les structures publiques dans des hameaux non-existants aux yeux de la loi suite à des batailles judiciaires féroces avec l’État.

Au contraire – et comme des dizaines de milliers d’autres Arabes israéliens – la famille Zayid vit dans le district prospère du centre du pays, dans des villes tout à fait légales et reconnues. Les Arabes israéliens concernés sont issus de la classe moyenne, ils sont enseignants ou entrepreneurs, mais ils ont aussi construit illégalement leurs habitations pour y vivre et ces maisons, au regard de la loi israélienne, ne peuvent pas être reliées au réseau national d’électricité.

Les constructions illégales sont généralisées dans les villes et dans les villages arabes. Dans de nombreux cas, les Arabes construisent sur des terrains qui leur appartiennent, dans les frontières établies des municipalités. Mais des plans urbains obsolètes désignent ce type de terrains comme « terrains à vocation agricole », ce qui signifie que construire dessus est illégal, expliquent les experts.

« Il y a une quantité énorme de terrains privés et les instances gouvernementales ont beaucoup de mal à mettre au point des plans d’urbanisme réactualisés pour ça. C’est un processus long, épuisant, et la liste des obstacles techniques est longue », soupire Moran Aviv, expert politique au sein de la société commune à but non-lucratif Sikkuy.

Dawwas Zayid, membre du conseil d’Arara, montre les câbles électriques qui connectent la maison de son fils – construite sans permis – à l’électricité. (Crédit : Aaron Boxerman/The Times of Israel)

La loi israélienne stipule que les habitations qui ont été illégalement construites ne peuvent en aucun cas être reliées au réseau d’électricité. Le résultat en est que dans des quartiers entiers, l’électricité arrive par le biais de réseaux improvisés avec une abondance de fils qui vont d’une habitation à l’autre, reliés au réseau national à parfois plus d’un kilomètre. Ce système d’approvisionnement de bric et de broc, dangereux, entraîne des pannes ou une surtension constantes.

Dans un appel téléphonique avec le Times of Israel, un haut-responsable de la Compagnie israélienne d’électricité estime que jusqu’à 60 000 foyers pourraient se trouver dans cette zone d’ombre. Wajdi Khalayleh, chercheur au sein de la Sikkuy, avance pour sa part le nombre de 130 000 Arabes israéliens impactés, selon lui.

« On se réveille au beau milieu de la nuit – mais il n’y a pas d’électricité. Votre enfant doit faire ses devoirs mais tout à coup, il n’y a plus de lumière. Pendant l’hiver, ça peut être pire », s’exclame May Wishahi, esthéticienne dont le mari, Muanis, est à la tête d’une entreprise de restauration.

Le couple a construit sa maison sur une parcelle de terrain privée – découvrant après l’achat qu’elle était classée comme terre agricole. La maison a pu bénéficier de l’électricité en se reliant à une salle de mariage locale pendant plus de 17 ans et les choses sont rentrées dans l’ordre après que Wishashi a finalement reçu un permis de construire rétroactif.

L’amie de May Wishasi, Rasha Suleiman, a installé des câbles sur plus d’un kilomètre et demi pour relier son habitation à celle de sa belle-famille, qui est pour sa part connectée au réseau.

« Tout devient un problème : Les pannes de courant pendant l’hiver, pendant les pluies, sous la chaleur ; les coupures aléatoires… Parfois, on se retrouve sans électricité au milieu de la nuit », déplore-t-elle.

Tandis que la majorité des Arabes israéliens utilisent des câbles, certains choisissent plutôt de relier leur maison à des groupes électrogènes. En 2010, Naif Kaoyuf, un habitant d’Isfiya, était mort avec son épouse Rima et leur toute petite fille, Dalal, après avoir été intoxiqué par les fumées qui se dégageaient du groupe électrogène qui fournissait l’électricité à leur habitation.

« On a peut-être encore un millier de maisons sans électricité dans la ville, dont la majorité est reliée au réseau par des câbles. C’est dangereux. Les disjoncteurs explosent pour cause de surexploitation à chaque fois qu’il y a une surtension », commente le chef du conseil d’Isfiya, Bahij Mansour.

May Wishahi devant sa maison du Wadi Ara, qui n’a pas été reliée à l’électricité pendant plus de 17 ans, le 2 novembre 2021. (Crédit : Aaron Boxerman/The Times of Israel)

Le gouvernement israélien ne détruit que rarement des habitations illégales hors des communes bédouines. Les démolitions sont, de surcroît, onéreuses et leur coût pour l’État s’élève à des centaines de milliers de shekels.

Mais les plans d’urbanisme doivent encore rattraper le rythme des constructions dans les villes et villages arabes du pays – ce qui laisse un grand nombre d’habitants sans électricité.

« Ce sont des villes qui sont reconnues et on s’attend à ce qu’un grand nombre des maisons seront, un beau jour, légalisées. Toutefois, c’est compliqué et cela va prendre du temps. Mais les gens ne vont pas attendre non plus 20 ans pour avoir l’électricité et par conséquent, ils se relient au réseau », indique Aviv.

Et le retard n’est parfois pas imputable au gouvernement central, mais aux conseils arabes locaux.

Le gouvernement national a la responsabilité de définir les frontières des villes et des villages, et il s’est montré dans l’incapacité de réactualiser les dits « plans de contour » depuis des décennies. Ces dernières années, suite à une décision prise par le gouvernement d’investir davantage dans les villes arabes, l’État a changé de stratégie et il a avancé de nouveaux plans de contour. Mais aujourd’hui, certaines municipalités arabes – notamment dans le Wadi Ara – ont échoué à soumettre les dits « plans détaillés » qui constituent la dernière phase du processus de zonage, explique Khalayleh.

Indépendamment de l’instance responsable de la situation, cette dernière entraîne un système à deux vitesses dans lequel certains ont l’électricité et d’autres non. Selon les experts, les nouveaux fournisseurs locaux exploitent quelquefois ce déséquilibre.

« Certains vendent l’électricité à leurs voisins à des prix excessifs, ce qui signifie que ce sont ceux qui n’ont pas accès à l’électricité qui finissent par payer le plus. Ce qui est illégal à l’évidence – mais ce qui n’empêche pas les gens de le faire », s’exclame Khalayleh.

Pour d’autres, le coût de la vie, sans accès légal à l’électricité, comprend un risque qui va bien au-delà des finances.

Il y a deux ans, Ashraf al-Ajaj, résident du Wadi Ara, avait eu un accident de voiture qui avait changé sa vie sur la Route 65, artère principale de circulation qui traverse les villes et les villages arabes du centre d’Israël.

« J’étais au volant d’un petit tracteur, sur la route principale. Une voiture m’a accroché à l’arrière du tracteur et il s’est renversé », raconte al-Ajaj, qui vit dans une maison croulant sous de nombreux câbles électriques.

Après être resté pendant des semaines à l’hôpital dans un état critique, il a pu repartir chez lui avec un respirateur qu’il devait utiliser à la maison. Mais al-Ajaj n’avait pas de permis de construire lorsqu’il avait bâti son habitation et il comptait, pour son approvisionnement en électricité, sur le fragile réseau « pirate » improvisé.

Wadi Ara (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

« Dans notre quartier, même les camions qui circulent peuvent heurter un câble et entraîner une panne », dit al-Ajaj. Ces coupures sporadiques de courant l’ont obligé à se rendre en hâte dans une maison voisine pour pouvoir utiliser le respirateur au cours de son rétablissement.

Les arguments pour la réforme

Responsables du gouvernement et groupes de veille conviennent tous que le problème posé par ce réseau électrique improvisé – et par les constructions illégales qui le font se développer – doivent être résolus. En revanche, personne n’est d’accord sur les changements à réaliser dans cet objectif.

Le parti islamiste Raam, toute première faction arabe à intégrer une coalition au pouvoir en Israël depuis des décennies, n’a cessé de pousser à réformer les choses. Un projet de loi déposé par le parti prévoyait que les personnes qui ont construit des maisons sur un territoire situé dans les frontières municipales d’une ville pourraient être reliées au réseau électrique sans nécessité de soumettre le « Formulaire 4 » qui exige de présenter un permis de construire.

Une proposition qui a été immédiatement rejetée par les politiciens de droite, indignés, qui y ont vu une récompense offerte aux constructions illégales. La loi de Raam ne concernait pas seulement les habitations existantes, mais également celles qui seraient bâties à l’avenir.

« Ceux qui violent la loi sont des criminels. Et s’il y a de nombreuses violations de la loi, alors nous sommes face à un phénomène de criminalité. On nous demande aujourd’hui de dénaturer la loi de manière à l’adapter à la criminalité », s’est ainsi insurgée Orit Struck, députée du parti Sionisme religieux d’extrême-droite.

D’autres estiment qu’en permettant simplement aux Arabes israéliens de relier des maisons construites illégalement à l’électricité, il sera plus difficile de convaincre de l’absolue nécessité d’obtenir un permis de construire pour bâtir une habitation.

« L’une des principales sanctions dont l’État dispose ici, c’est l’électricité. Le résultat d’une telle décision, sur le terrain, ce serait une vague de constructions illégales », affirme au cours d’un entretien téléphonique Meir Deutsch, qui dirige l’organisation à but non-lucratif de droite Regavim.

Deutsch note qu’une construction illégale ne fait pas que contrevenir à la loi en vigueur. Les constructions non-autorisées – bâties hors du regard attentif des agences gouvernementales – peuvent être mal conçues, ce qui pose un grave danger, explique-t-il.

« Comment l’État peut-il savoir que vous avez construit votre maison avec suffisamment de béton et de fer pour qu’elle ne s’écroule pas, par exemple ? Toutes sortes d’approbations sont nécessaires », ajoute-t-il.

Meir Deutsch, directeur de la politique et des relations gouvernementales à Regavim, au bureau de l’organisation à Shaar Benyamin, le 29 avril 2015. (Crédit : Elhanan Miller/Times of Israël)

Deutsch dit ne pas être opposé à l’idée de relier au réseau électrique les maisons que le gouvernement prévoit d’autoriser de manière rétroactive.

« Mais le nombre d’habitations concernées n’est pas clair… Même l’Autorité de planification ne le sait pas », continue-t-il.

L’organisation de Deutsch, la Regavim, préfère proposer des critères plus stricts : Seules les structures construites avant 2018 pourraient avoir droit à un branchement au réseau, ainsi que les endroits qui ont fait l’objet d’un plan détaillé de l’État. Aucune habitation soumise à une ordonnance de démolition ne pourrait être approuvée non plus – ce qui rend des milliers de maisons inéligibles.

En même temps, l’initiative visant à relier le plus grand nombre de maisons possibles au réseau a trouvé des alliés parfois surprenants – dont fait partie la corporation électrique israélienne, qui appartient à l’État.

« Nous soutenons totalement cette loi et nous pensons que se relier à l’électricité devrait être une démarche qui ne dépend pas de ce formulaire. Notre mission est de fournir de l’électricité, mais cette exigence – le Formulaire 4 – nous oblige à endosser un rôle de policier qui n’est pas le nôtre », commente Oren Halman, haut-responsable de la compagnie, auprès du Times of Israel.

Selon Halma, les dizaines de milliers de bâtisses reliées illégalement au réseau national entraînent une tension grave sur le système dans son ensemble, la compagnie se trouvant dans l’incapacité de suivre pleinement et précisément sa distribution d’énergie.

« On ne comprend pas complètement ce qui se passe ici. C’est comme si tout le monde avait construit sa propre route reliant son habitation à la Route 6 — l’État serait incapable de comprendre correctement ce qui se passe », continue Halman.

Avec les coupures récurrentes, des infrastructures usées, des disjoncteurs qui explosent et des câbles surexploités, le service national d’approvisionnement en électricité est obligé de dépenser des fonds supplémentaires pour remplacer le réseau constamment en mauvais état, poursuit Halman.

Et si ce réseau improvisé existe principalement dans les villes arabes ayant fait l’objet d’une planification urbaine médiocre, ces toiles de câbles peuvent aussi être observées dans les villes ultra-orthodoxes. En résultat, une alliance inhabituelle s’est nouée, parlementaires arabes israéliens et Haredim convenant de la nécessité de changer la loi.

« L’électricité ne doit pas être utilisée comme une sanction. Des enfants se brûlent, des gens se blessent… Vous voulez démolir une maison ? Très bien, démolissez-la. Mais il ne faut pas utiliser ainsi l’électricité », avait déclaré Yitzhak Pindros, député du parti ultra-orthodoxe Yahadout HaTorah, lors d’une réunion à la Knesset, la semaine dernière.

Le membre du parti Yahadout HaTorah Yitzhak Pindros lors d’un débat dans une commission à la Knesset, le parlement israélien à Jérusalem, le 20 mai 2019. (Crédit :Hadas Parush/Flash90/File)

« La solution ne peut pas être de prendre les gens en otage », avait-il ajouté.

La proposition de Raam se trouve actuellement sur le bureau de la commission des Affaires intérieures de la Knesset. En attendant, Asad Badarneh, Palestinien originaire de Yaabad, en Cisjordanie – une ville située à proximité de Jénine – ne peut que sourire de ce paradoxe étrange.

Badarneh a quitté Yaabad pour Israël, où il vit avec son épouse arabe israélienne dans le Wadi Ara depuis presque trente ans, ne réalisant que plus tard que sa nouvelle maison ne pourrait pas être reliée légalement à l’électricité. Dans son minuscule village de Cisjordanie, tous les habitants sont connectés au réseau local.

« A Yaabad, il n’y a rien de tel, avec des gens qui ne seraient pas reliés à l’électricité. Il n’y a tout simplement rien de tel », s’exclame-t-il. « Et ça, ça ne se passe pas en Cisjordanie mais ça se passe ici, en Israël, la nation mère de l’innovation ! », s’exclame Badarneh.

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