Quand des lettres font revivre les disparus de la Shoah
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Ils me parlaient depuis l'Histoire

Quand des lettres font revivre les disparus de la Shoah

Dans son nouveau livre, le rabbin britannique Wittenberg raconte sa découverte de la correspondance entretenue par sa famille pendant la Shoah

Trude, la grande-tante de Jonathan Wittenberg, et son mari Alex. La correspondance de la famille a été récemment découverte dans l'appartement d'une tante décédée, révélant comment était la vie avant que Trude et Alex ne soient assassinés par les nazis. (Crédits : autorisation)
Trude, la grande-tante de Jonathan Wittenberg, et son mari Alex. La correspondance de la famille a été récemment découverte dans l'appartement d'une tante décédée, révélant comment était la vie avant que Trude et Alex ne soient assassinés par les nazis. (Crédits : autorisation)

Dans un coffre particulièrement large laissé sur le balcon de l’appartement de Jérusalem de la tante décédée de Jonathan Wittenberg, se trouvait un plus petit panier, contenant un sac en lin blanc cassé. A l’intérieur se trouvait une liasse de papiers.

Les dates sur les pages délicates ont sauté aux yeux de Wittenberg. 1937, 1938, 1947 et leurs mots allemands à l’encre pâle ont immédiatement piqué sa curiosité et capturé son imagination.

Mais quand Wittenberg, un rabbin Masorti britannique de premier plan, penseur et écrivain a découvert cette collection de lettres en 2007, il n’avait pas la moindre idée que leur contenu révélerait également les détails traumatiques de l’histoire de la famille de son père.

L’appartement de Rehavia que nettoyaient Wittenberg et son cousin appartenait à la famille depuis 70 ans. Ces pages n’avaient jamais été touchées.

« J’ai été complètement fasciné dès le moment où j’ai vu le premier papier. Ils me parlaient depuis l’Histoire », explique Wittenberg.

La correspondance, rédigée entre les membres de sa famille vivant en Pologne, Palestine, Tchécoslovaquie et New York durant les années qui ont précédé et durant la Seconde Guerre mondiale forme la base du dernier livre de Wittenberg, « Mes chers ».

Mais la publication de ces lettres n’a pas seulement pour but d’être un témoignage. Enrichies de l’analyse historique brillante de Wittenberg concernant la période couvrant la politique britannique et le Yishuv, ils illustrent le développement de la politique nazie concernant les individus et les communautés de différentes régions, tel que l’ont vécu ses grand-tantes Sophie et Trude.

Une lettre datée du 9 novembre 1938, qui refuse à Regina Freimann, l'arrière grand-mère de Jonathan Wittenberg, la permission d'émigrer et d'échapper à l'occupation nazie. A cause de la bureaucratie, Regina finira par périr à Auschwitz. (Crédits : autorisation)
Une lettre datée du 9 novembre 1938, qui refuse à Regina Freimann, l’arrière grand-mère de Jonathan Wittenberg, la permission d’émigrer et d’échapper à l’occupation nazie. A cause de la bureaucratie, Regina finira par périr à Auschwitz. (Crédits : autorisation)

Les lettres donnent également un aperçu des méandres bureaucratiques auxquels beaucoup ont fait face. Parmi eux, l’arrière-grand-mère de Wittenberg, Regina. Sa tentative de rassembler les papiers nécessaires afin de fuir les nazis et de rejoindre son fils Alfred en Palestine est aussi frustrante qu’elle brise le cœur.

Wittenberg a grandi à Glasgow et Londres. En tant que fils de réfugiés, il a toujours été conscient de combien l’Holocauste avait affecté sa famille, mais il n’en connaissait pas les détails.

« J’entendais leurs noms, mais je ne connaissais pas leurs histoires », rapporte-t-il

Son père Adi est mort peu de temps après que Wittenberg a découvert les lettres. Le livre de mémoires est en partie un hommage à son encontre. Dans le livre, il exprime combien il regrette de ne pas avoir posé des questions à son père quand il le pouvait et essaie de comprendre sa curiosité mal programmée. Pourquoi n’avait-il pas plus enquêté ?

C’est en partie parce que nous vivions très près des parents de ma mère et leur famille était juste là, confie Wittenberg

« Ils étaient aussi la branche la plus bavarde de la famille, donc ils dominaient. Mon père était un excellent conteur mais il était difficile de le faire parler. Et il y avait des choses dont il parlait, et d’autres non ».

« Je pense que c’est toujours comme ça », continue-t-il. « Quand quelqu’un est là, on considère que cela va de soi, qu’on a des opportunités. Mais après, une fois qu’ils sont partis, on réalise que la nature de l’écart, que la taille du gouffre devient plus apparente, et assez rapidement. »

Adi Wittenberg, père de Jonathan Wittenberg, dans sa jeunesse. (Crédits : autorisation)
Adi Wittenberg, père de Jonathan Wittenberg, dans sa jeunesse. (Crédits : autorisation)

Wittenberg a rencontré l’historien allemand de l’Holocauste Goetz Aly, et explique que l’historien lui a dit qu’ « il y a un modèle des personnes qui viennent lui parler – qu’elles sont d’un certain âge : plus de cinquante ans, souvent plus de soixante, et que ceux auprès desquels elles auraient pu enquêter son morts ».

Maintenant quinquagénaire, Wittenberg correspond au profil.

Nous parlons dans la maison de Wittenberg, dans une pièce aux étagères remplies de livres et aux nombreuses tables et chaises. Pensif et à la voix douce, il est le rabbin de la nouvelle synagogue du nord de Londres – une communauté Massorti en expansion dans le nord-ouest de Londres, de plus de 3 000 membres – depuis plus de 30 ans. C’est un rare moment de calme pour lui ; la maison est souvent fébrile des affaires concernant la communauté.

En plus de ses devoirs communautaires et pastoraux, il travaille sans jamais se lasser comme la force motrice et l’inspiration de nombreux projets. Il est profondément engagé dans le dialogue interreligieux, donne souvent des conférences et écrit fréquemment.

Il n’est donc pas surprenant que, vu son parcours, Wittenberg se sente passionné par les problèmes auxquels les réfugiés font face aujourd’hui. Il croit que la Grande-Bretagne devrait faire davantage pour les aider, et fait campagne dans ce but. Son livre est en partie dédié « au futur de tous les enfants, en particulier ceux qui ont connu le destin de réfugié ».

« A l’heure où nous parlons », ajoute-t-il, « il y a des débats à propos des enfants non-accompagnés ».

D’une certaine façon, la publication de « Mes chers » tombe à point nommé et accompagne la montée de l’antisémitisme en Europe, les récents cas d’antisémitisme au sein du parti Travailliste britannique et la crise dévastatrice des réfugiés syriens.

Comme le dit Wittenberg, c’est un rappel et un avertissement « des façons par lesquelles l’antisémitisme se répand à travers des histoires, fondées sur la haine et le mensonge ».

Il souligne que, maintenant, avec les réseaux sociaux, le sentiment d’antisémitisme peut « se répandre comme un feu de forêt. Les réseaux sociaux demandent des messages courts, incisifs et sans nuances, ce qui est très dangereux ».

Wittenberg descend d’une famille de rabbins et ses ancêtres étaient des intellectuels. Son grand-oncle paternel, le docteur Alfred Freimann, était un professeur de droit et son arrière-grand-père, Jacob Freimann, un rabbin et directeur du tribunal rabbinique de Berlin.

La grande-tante de Jonathan Wittenberg, Sophie, et son époux Josef dans un jardin. Ils vivaient avec Regina au début de la guerre, mais ils furent tous assassinés à Auschwitz. (Crédits : autorisation)
La grande-tante de Jonathan Wittenberg, Sophie, et son époux Josef dans un jardin. Ils vivaient avec Regina au début de la guerre, mais ils furent tous assassinés à Auschwitz. (Crédits : autorisation)

Mais, avant cela, Jacob et Regina vivaient à Holešov (Holleschau en allemand), une ville en République Tchèque où Jacob fut rabbin pendant 20 ans.

Pour ses recherches, Wittenberg s’est rendu à Holešov, accompagné de sa fille Libbi, pour voir comment Sophie et son mari Josef vivaient avec Regina pendant les premières années de la guerre.

Il a également visité la ville polonaise de Ostrów Lubleski avec son fils – le foyer de Trude et de sa famille, et l’endroit d’où ils furent emmenés vers l’Est et leur mort.

Il écrit d’une façon très émouvante à propos de ces deux expériences et, comme dans d’autres moments du livre, ses réflexions et ses souvenirs de ces événements sont très touchants.

L’historien David Cesarani, décédé brutalement l’automne dernier, était un bon ami de Wittenberg.

« Il disait qu’il existe de nombreuses collections de lettres mais que très peu sont aussi englobantes », confie Wittenberg.

Comme leur profonde signification historique, la dignité des auteurs, leur personnalité et leur voix donnent une forte impression. Les lettres de Trude sont pleines de vivantes descriptions des défis de la vie quotidienne, au point que Wittenberg se rappelle que la lecture des lettres, pour les personnes qui l’avaient connue, fut très douloureuse.

Le ton des lettres de Sophie est souvent pratique et, comme le suggère Wittenberg, elle et Regina tentaient de rassurer leur famille dans le monde libre.

Sophie dans sa jeunesse. Stoïque même dans les moments les plus difficiles, Sophie écrivit à sa famille vivant à l'étranger qu'ils "se reverraient à nouveau en paix". (Crédits : autorisation)
Sophie dans sa jeunesse. Stoïque même dans les moments les plus difficiles, Sophie écrivit à sa famille vivant à l’étranger qu’ils « se reverraient à nouveau en paix ». (Crédits : autorisation)

Qu’elle y croie ou non, l’optimisme de Sophie dans sa dernière lettre est évident : « Nous nous verrons à nouveau, en paix ».

Mais ce ne fut pas le cas. Regina, Sophie et Josef sont morts à Auschwitz.

Mais quelles impressions ces lettres ont-elles laissé sur Wittenberg ?

« J’ai été frappé par les photos de Sophie », dit-il. « Il y a une vraie beauté ici. Et aussi par l’intensité de sa vie – elle avait de multiples facettes : élégante, elle aimait le shopping, elle avait des goûts raffinés, mais elle entretenait aussi de bonnes relations avec ses voisins et des gens de milieux économiques et religieux différents ».

Il admet connaître peu de choses sur Regina, dont la spiritualité était profonde, mais dit qu’il « commence à l’aimer – l’amour de ses enfants, sa fidélité envers eux. Le fait qu’ils comptaient plus que tout.

Ceci, sa famille, et sa foi en le judaïsme. C’était une femme très altruiste ».

Dans une lettre écrite en mars 1941, Regina dit à l’un de ses enfants « d’avoir confiance en Dieu et tout se passera bien ». Peu de temps après, elle dit qu’en dépit de tout, sa foi en Dieu reste « inébranlable ».

Quand on lui demande quelles étaient, à son avis, les raisons de cette croyance, Wittenberg marque une pause avant de répondre.

« Je ne sais pas. Cela m’apparaît comme une chose que l’on doit considérer avec respect », répondit-il doucement avant de tenter une explication.

Une lettre de Regina avec un post-scriptum écrit par Sophie. Ce trésor épistolaire jette un nouvelle lumière sur la vie quotidienne d'une famille sous le joug des nazis. (Crédits : autorisation)
Une lettre de Regina avec un post-scriptum écrit par Sophie. Ce trésor épistolaire jette un nouvelle lumière sur la vie quotidienne d’une famille sous le joug des nazis. (Crédits : autorisation)

« Elle a grandi dans un environnement très traditionnel. Elle est la fille d’un rabbin très connu dans la ville, qui est un professeur remarquable. Elle épouse ensuite son cousin, l’enfant d’un autre universitaire », dit-il. « Elle et ses frères furent immergés dans le monde de la Torah toute leur vie ».

Ils faisaient aussi partie, selon lui, d’une classe moyenne plus large, des Juifs allemands ou des Bohémiens lettrés.

« C’est leur identité », conclut-il. « C’est ce qu’ils étaient ».

Les recherches continuent mais sont souvent interrompues. A la fin de « Mes Chers », il décrit une lettre reçue après une demande d’enquête déposée au musée juif de Prague.

Écrite par la fille de la femme qui fut la cuisinière dans la maison de Sophie et son amie – fille qu’il rencontrera ensuite –, la lettre explique que la cuisinière envoyait de la nourriture à Regina
et à Sophie lorsqu’elles étaient à Theresienstadt.

Jonathan Wittenberg (Crédits : autorisation)
Jonathan Wittenberg (Crédits : autorisation)

Pour Wittenberg, ses actions sont un exemple vital pour tous.

Il est clair pour lui que « les liens d’humanité, d’amitié et familiaux traversent les frontières ».

L’espoir de Wittenberg est que son livre, qui est parfois d’une puissance à couper le souffle, pourra informer ses lecteurs sur l’importance de « dénoncer le racisme, à voix haute et vite, avant que cela ne devienne un risque pour quelqu’un et que l’on soit effrayé de le faire ».

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