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Russian Doll: L’histoire vraie derrière le « train d’or hongrois » pillé par les nazis

Le drame de science-fiction raconte l'histoire du train chargé d'œuvres d’art et d'objets de valeur volés par les nazis aux Juifs hongrois, pillé par les Américains après-guerre

Nadia Vulvokov (Natasha Lyonne) et son amie Maxine (Greta Lee) trouvent la tombe d’un prêtre hongrois qui a sauvé les Juifs pendant la Shoah, dans la Saison 2 de "Russian Doll." (Crédit : Netflix via la JTA)
Nadia Vulvokov (Natasha Lyonne) et son amie Maxine (Greta Lee) trouvent la tombe d’un prêtre hongrois qui a sauvé les Juifs pendant la Shoah, dans la Saison 2 de "Russian Doll." (Crédit : Netflix via la JTA)

JTA – Lorsque la saison 2 de « Russian Doll », série de science-fiction de Natasha Lyonne sur l’identité et les traumatismes, a débarqué sur Netflix vendredi, il est devenu évident que ce qui avait fuité des références juives de l’histoire était bel et bien fondé.

Dans cette saison, qui s’articule autour du voyage dans le temps grâce au métro new-yorkais, le personnage de Lyonne remonte à 1982, année de sa naissance, puis en 1968 à New York et enfin en 1944, dans la ville de Budapest, où sa grand-mère est traquée [par les Nazis]. À chacune de ces époques, elle est témoin de la manière dont les couches successives des traumatismes vécus par les membres de sa lignée ont façonné sa famille et elle, à travers une enfance difficile.

L’histoire qui se déroule à Budapest tourne autour de la dépossession de la fortune familiale par les Nazis. Lyonne, le personnage qu’interprète Nadia Vulvokov, cherche à soustraire et mettre à l’abri les objets de valeur destinés à être embarqués à bord de ce qui est connu sous le terme de « train de l’or hongrois ».

Ce train a acquis une dimension quasi mythique dans la narration de la Shoah, mais sa réalité est à certains égards aussi hallucinante que l’intrigue de « Russian Doll ».

Chargé d’œuvres d’art, d’argent et autres objets de valeur volés aux Juifs hongrois par les Nazis, ce train a été pillé par les Américains après-guerre. Les biens n’ont jamais été restitués aux survivants, alors que cela aurait été possible en quelques circonstances.

Avant la Seconde Guerre mondiale, les Juifs hongrois étaient riches et prospères, comptant pour un quart des étudiants universitaires et une majorité des propriétaires de grandes entreprises, alors qu’ils ne représentaient que 6 % de la population du pays. Les lois antisémites du gouvernement hongrois à la fin des années 1930 et au début des années 1940 ont restreint l’accès des Juifs à certaines professions et limité leur droit de propriété dans l’industrie, mais beaucoup avaient déjà accumulé de grandes richesses.

Alors que les Nazis assassinaient déjà des Juifs sur tout le continent, les Juifs hongrois ont, pendant un temps, pu continuer à vivre chez eux, entourés de leurs biens, mais dans la peur et face à un antisémitisme croissant.

Tout a changé au début de l’année 1944, lorsque les Nazis ont envahi la Hongrie et mis en œuvre leur politique génocidaire à l’encontre de la population juive, estimée à environ 825 000 personnes. Avec le soutien de collaborateurs locaux, ils n’ont alors eu de cesse d’envoyer des trains chargés de Juifs à Auschwitz, non sans s’être fait remettre – et avoir dûment catalogué – les biens que leurs victimes possédaient.

À Auschwitz-Birkenau, en mai 1944, des juifs hongrois arrivés dans des wagons à bétail se préparent pour la « sélection » dirigée par les SS (Crédit : Album d’Auschwitz)

À un moment, Nadia découvre un reçu de couleur rose, rédigé à l’encre, détaillant les objets volés à la famille Peschauer, celle de sa grand-mère. Les objets, découvre-t-elle dans la liste, sont repris sous le lot 1407, qu’elle parvient à localiser et dont elle reprend possession lors d’une de ses escapades en 1944.

Nadia retrouve des objets, parmi lesquels des chandeliers de Shabbat, dans un immense entrepôt où un soldat l’invite à « chiner » de nouveaux vêtements. Elle demande à deux femmes, qui furètent parmi les marchandises, où les numéros de lot sont affichés. « Avez-vous vu ces chiffres ? » demande-t-elle. « Il devrait y avoir des numéros de colis. Ils ont dit aux familles que toutes leurs affaires seraient conservées ensemble. »

« En quoi est-ce que cela a de l’importance ? » lui répond l’une des femmes, avec suspicion. Réfléchissant rapidement, Nadia lui rétorque : « Je veux juste m’assurer d’avoir un ensemble complet. » Elle finit par trouver la caisse renfermant les affaires de sa famille et les dissimule à un endroit où sa grand-mère pourra les récupérer après la guerre.

Nadia Vulvokov (Natasha Lyonne) ouvre une caisse contenant les effets personnels de sa famille, saisis par les Nazis, dans la saison 2 de « Russian Doll » (Crédit : Netflix via la JTA)

En réalité, les biens volés ont été chargés à bord d’un train et sortis du pays dans les derniers jours de la guerre, à l’approche de l’armée soviétique. Les soldats américains s’en sont emparés en mai 1945 à Werfen, en Autriche.

Au cours de l’année suivante, les États-Unis ont conclu deux accords internationaux organisant la gestion des biens affectés par la Seconde Guerre mondiale.

Conformément aux traités, ces biens devaient, chaque fois que cela était possible, être restitués aux personnes auxquelles ils avaient été dérobés. Dans le cas où la propriété individuelle ne pouvait être déterminée, les biens devaient retourner dans le pays où ils avaient été indûment confisqués.

Les survivants hongrois et la communauté juive qu’ils ont pu reconstituer après-guerre malgré la mort de la plupart d’entre eux, ont fait valoir que les marchandises embarquées dans le train avaient également vocation à être restituées à leurs propriétaires. Mais cela ne s’est pas passé ainsi, même si les négociations sur le chargement du train ont commencé rapidement.

Mémorial de la Shoah en forme de saule pleureur, érigé en 1990 derrière la synagogue de la rue Dohany, à Budapest. (Crédit : Ruth Ellen Gruber/ la JTA)

En 1946, les autorités hongroises ont fait pression sur les autorités américaines pour qu’elles restituent le contenu du train. Mais au début de l’année suivante, arguant qu’il serait impossible d’identifier les propriétaires, les Américains ont manifesté leur intention de vendre les objets de valeur aux enchères au profit des réfugiés de guerre. (Des preuves ultérieures ont révélé que certains de ces objets de valeur avaient été réquisitionnés pour l’usage des officiers de l’armée américaine. Les autorités françaises, pour leur part, ont accepté de restituer aux Juifs hongrois plusieurs wagons chargés d’objets de valeur trouvés sur le territoire qu’elles contrôlaient.)

« On apprend aujourd’hui que le gouvernement américain se prépare à remettre au Comité intergouvernemental sur les réfugiés le contenu du « train de l’or hongrois », saisi en Autriche, composé des objets de valeur volés aux Juifs hongrois », indiquait la JTA de Washington D.C en janvier 1947. « Une annonce officielle sera faite par le Département d’État dans quelques jours. »

Le mois suivant, la JTA faisait état de la confirmation du projet par le directeur du Comité intergouvernemental pour les réfugiés. Le rapport du 16 février 1947 utilisait l’expression « train de l’or hongrois ».

Le directeur « a déclaré que le contenu du train était évalué à environ 15 000 000 de dollars et que les autorités militaires américaines finissaient de répertorier les objets de valeur, parmi lesquels des fourrures, tapis, linge de maison, horloges, montres et bijoux », mentionnait l’article de la JTA. « L’or non monétaire est stocké dans les coffres d’une banque à Francfort, et le reste du butin, à Salzbourg. »

Les Juifs hongrois ont protesté contre cette initiative. Cinquante ans plus tard, la restitution des biens volés aux Juifs par les Nazis est toujours au coeur de la diplomatie internationale dans la région. L’ambassadeur des États-Unis auprès de l’Union européenne, Stuart Eizenstat, s’est rendu en Europe de l’Est, et notamment en Hongrie, en 1995, pour faire pression sur les gouvernements afin qu’ils dédommagent les survivants de la Shoah et les descendants des victimes.

Quatre ans plus tard, Eizenstat faisait partie d’une Commission formée par le président Bill Clinton pour enquêter sur le sort du « train de l’or hongrois ». La Commission a conclu que l’armée américaine avait pillé les objets de valeur, de telle sorte qu’il était impossible de les restituer à leurs propriétaires légitimes.

« Je pense que nous savions que lorsque cette commission a été mise en place, il y aurait des zones d’ombre sur notre propre histoire », a déclaré Eizenstat – alors Secrétaire adjoint au Trésor américain – à la JTA en 1999, lorsque les conclusions de la commission ont été rendues publiques. À l’époque, les analystes ont indiqué que la valeur du train pouvait être évaluée à 2 milliards de dollars contemporains.

Ces conclusions ont été considérées comme un modèle utile à d’autres pays pour examiner les zones d’ombre de leur histoire d’après-guerre. Cela a également donné du travail aux autorités américaines, qui se sont engagées à examiner « les réclamations individuelles des victimes hongroises et tenter de déterminer dans quelle mesure les survivants ou leurs héritiers avaient entamé des démarches pour se réapproprier leurs biens ».

En fin de compte, un accord de restitution signé en 1995 a permis que soient émis les premiers paiements en 1997, plus de 50 ans après que les nazis ont décimé la communauté juive hongroise d’avant-guerre. Les survivants vivant en Hongrie ont reçu des indemnités mensuelles de l’ordre de 40 dollars chacun. L’initiative ne se limitait pas aux personnes dont les biens se trouvaient à bord du train de l’or. Certains survivants ont poursuivi le gouvernement américain, au motif que l’accord sous-évaluait leurs pertes. Un accord a fini par être trouvé en 2005, ajoutant des dispositions en faveur des survivants dans le besoin.

L’évocation du train de l’or est loin d’être la seule incursion de « Russian Doll » dans l’histoire réelle de la Shoah hongroise. À un moment de la série, Nadia se rend (en avion, pas en voyageant dans le temps) à Budapest et retrouve l’immeuble de sa famille, rue Dohany, avec une plaque indiquant les noms des familles juives qui y vivaient avant la Shoah. La synagogue de la rue Dohany est la plus grande d’Europe. C’est aussi le site d’une fosse commune datant de 1944, à un moment où le quartier avait été brièvement transformée en ghetto par les nazis.

À Budapest, Nadia retrouve le petit-fils du nazi qui a délivré le reçu détaillant les biens subtilisé à sa famille. Dans un premier temps, il nie connaître le passé nazi de sa famille puis avoue en avoir pris connaissance à la mort de son père.

« Je vidais sa maison et c’est alors que j’ai trouvé les affaires de mon grand-père : des papiers, des médailles, des vêtements », dit le petit-fils, dans un propos qui résume l’ambivalence de l’Europe de l’Est quant-au rôle que les habitants ont joué dans le projet nazi. « Qu’est-ce que je suis censé faire ? Pour autant que je sache, c’était un homme profondément ennuyeux et affreux. »

Plus tard, Nadia se retrouve dans un cimetière, où elle aperçoit un Juif orthodoxe se recueillant sur une tombe. Cette tombe est celle de Laszlo Kiss, un prêtre dont la pierre tombale est recouverte de petites pierres. « Pourquoi ces pierres ? » demande l’amie de Nadia. « C’est un truc juif », répond-elle. « Un signe de respect. Tu vois, comme dans ‘La Liste de Schindler’. »

Le prêtre joue un rôle central en permettant à la grand-mère de Nadia de récupérer ses biens, et il est clair que sa mémoire est célébrée par les Juifs hongrois pour les efforts qu’il a déployés pour leur venir en aide pendant la Shoah. Il ne s’agit pas d’un personnage réel, bien que 876 Hongrois soient reconnus par Yad Vashem, le Mémorial et musée de la Shoah d’Israël, comme « justes parmi les nations » pour leurs efforts pour sauver les Juifs. Des dizaines de Justes se prénomment Laszlo, un prénom hongrois commun, et plusieurs d’entre eux portent le nom de famille « Kiss ».

Nadia Vulvokov (Natasha Lyonne) rend visite à un prêtre, Laszlo Kiss , lors d’une visite à Budapest en 1944. (Crédit : Avec l’aimable autorisation de Netflix via la JTA)

Laszlo Kiss est, en fait, le nom d’un Juif hongrois qui a survécu à Auschwitz et a passé la dernière décennie de son existence à enseigner la Shoah à Budapest et dans les environs, où il a travaillé comme professeur de chimie.

Kiss est décédé en janvier à l’âge de 94 ans, un peu moins de 80 ans après que les nazis ont assassiné toute sa famille, y compris son frère jumeau.

Dans « Russian Doll », la grand-mère de Nadia parvient à émigrer aux États-Unis, avec son amie issue de la minorité rom hongroise, également persécutée par les nazis. Les biens récupérés dans l’entrepôt, qui servait de dépôt avant le train de l’or, deviennent un poids mort qui pèse à plusieurs reprises sur la famille, tout en devenant un point central de l’intrigue de la saison 1.

« Je n’ai pas fait tout cela juste pour me retrouver avec les mêmes putain de Krugerrands », dit Nadia en 1968 à New York, faisant référence aux pièces d’or qu’on lui offrait en échange des objets récupérés.

La véritable histoire du train de l’or hongrois a alimenté une vaste mythologie sur l’existence d’autres caches de marchandises nazies qui n’ont pas encore été vérifiées. Les chasseurs de trésors parcourent l’Europe de l’Est à la recherche de tunnels qui, selon eux, contiennent des trains chargés d’objets de valeur, comme le mentionne l’ouvrage publié en 2021 par Menachem Kaiser, Plunder.

En Pologne, en 2015, deux hommes avaient déclaré avoir trouvé un de ces trains, refusant d’en divulguer l’emplacement à moins qu’on ne leur promette une partie des découvertes. Un responsable du gouvernement polonais avait alors déclaré que la découverte était authentique, avant qu’il soit révélé que l’affaire n’était qu’un canular.

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