Sarah Halimi : Le psychiatre Paul Bensussan s’explique sur son expertise
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Sarah Halimi : Le psychiatre Paul Bensussan s’explique sur son expertise

Il rappelle que "six experts en deux collèges ont conclu de façon absolument unanime" sur la "bouffée délirante aiguë" du meurtrier

L’expert psychiatre Paul Bensussan sur le plateau de BFMTV, le 25 avril 2021. (Crédit : Capture d’écran BFMTV)
L’expert psychiatre Paul Bensussan sur le plateau de BFMTV, le 25 avril 2021. (Crédit : Capture d’écran BFMTV)

Paul Bensussan, l’un des sept experts psychiatres nommés pour expertiser Kobili Traoré, a accordé dimanche soir deux interviews télévisées aux chaines I24News et BFMTV, peu après les manifestations organisées dans toute la France suite à la décision de la Cour de cassation de reconnaitre pénalement irresponsable l’assassin de Sarah Halimi, sexagénaire de confession juive tuée en 2017.

Agréé par la Cour de cassation et la Cour pénale internationale, Paul Bensussan a rappelé dimanche que « six experts en deux collèges ont conclu de façon absolument unanime » sur la « bouffée délirante aiguë » du meurtrier.

Très critiqué suite à son expertise, il explique avoir été « le seul nominativement visé, naturellement pour mon judaïsme ».

« Je partage l’émotion aujourd’hui, pour autant je ne m’associe pas aux raccourcis qui ont été proférés et répandus », a-t-il indiqué. « Je regrette que des autorités morales et politiques, au lieu d’apaiser la souffrance de la communauté juive, et l’incompréhension même de la nation toute entière, aient choisi de l’attiser. Je ne peux pas souscrire au terme de ‘scandale judiciaire’. »

Sur BFMTV, s’il a dit comprendre et trouver « légitimes et compréhensibles » le « déferlement émotionnel » et les « contre-vérités et raccourcis simplificateurs » de la part « des proches de Sarah Halimi » et du « grand public », il a jugé « beaucoup moins compréhensible » que des « autorités morales, autorités politiques, ou professionnels du droit » s’en fassent également l’échos.

Plusieurs responsables politiques ont en effet dénoncé la décision judiciaire, et l’exécutif a annoncé dimanche un projet de nouvelle loi sur l’irresponsabilité pénale. Eric Dupond-Moretti, ministre de la Justice, a annoncé la présentation « fin mai » en Conseil des ministres d’un projet de loi visant à « combler » un « vide juridique », celui de « l’absence de possibilité offerte par le droit actuel de tenir compte de la prise volontaire de substances toxiques par un individu conduisant à l’abolition de son discernement ». Cette annonce fait suite à une demande du président Emmanuel Macron.

En janvier 2020, après la décision de la Cour d’appel de reconnaitre pénalement irresponsable le meurtrier, le président Emmanuel Macron était intervenu dans le débat depuis Jérusalem, estimant notamment que « le besoin de procès » était « là ». Il s’était aussitôt attiré le recadrage des plus hauts magistrats de France, qui lui avaient rappelé son rôle de garant de l’indépendance de la justice.

Des manifestants au rassemblement pour demander justice pour Sarah Halimi, sur la place du Trocadéro, devant la tour Eiffel, à Paris, le 25 avril 2021. (Crédit : GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP)

Au sujet de cette notion d’irresponsabilité pénale, Bensussan a expliqué sur I24 que celle-ci « est en général très mal acceptée lorsque le crime est effroyable. L’opinion publique a l’impression que c’est une sorte de cadeau fait à l’auteur du crime, et que justice ne sera jamais rendue ».

« Nous avons l’exigence éthique et déontologique de ne pas confondre justice et sentiment de justice. Nous avons l’obligation de répondre aux questions posées par la Loi, et non pas de satisfaire l’opinion ou les familles des victimes », a-t-il poursuivi.

Le psychiatre a également rappelé que Kobili Traoré était consommateur chronique de stupéfiants depuis l’adolescence : « Il consommait quotidiennement du cannabis depuis une quinzaine d’années, au moment où il est passé à l’acte. Je dénonce déjà un premier raccourci, qui est de postuler que le cannabis était la seule cause de son trouble psychotique. Nous avons conclu unanimement à une bouffée délirante aigüe chez un sujet qui n’était pas délirant auparavant. »

« Il consommait du shit pour s’abrutir ou s’endormir, il n’avait jamais fait d’expérience délirante dans sa vie. Cette expérience délirante a commencé 48 heures avant les faits. Il entendait des voix, croyait qu’il était possédé et poursuivi par des démons. Peu avant les faits, il a séquestré ses voisins musulmans qui se sont barricadés et ont appelé la police, et c’est par le balcon, en fuyant les démons, (et pas dans un état de parfaite lucidité comme je l’ai entendu de manière très choquante) qu’il est rentré dans l’appartement de Sarah Halimi », a expliqué Paul Bensussan.

Sur BFMTV, il a évoqué « l’insomnie totale, l’agitation anxieuse, les thèmes délirants, les hallucinations auditives » également rencontrés par Traoré jusque 48 heures avant le crime. L’homme « se croit marabouté, il est persuadé que son beau-père veut l’empoisonner, que l’auxiliaire de vie de sa mère pratique sur lui des rituels vaudous, son agitation monte comme cela ».

Kobili Traore. (Crédit : autorisation)

Alors que, parmi les Français, qui sont des consommateurs très réguliers de cannabis, « il y a extrêmement peu de troubles psychotiques, les effets attendus du cannabis n’étaient évidemment pas ceux là [par le meurtrier], ce n’est pas comme s’il avait pris du LSD. Ça fait 15 ans que cet homme fumait, essentiellement pour s’abrutir, ou s’endormir. Là il ne trouvait pas l’apaisement parce qu’il a démarré un trouble psychotique ».

« On s’imagine qu’il a fumé un peu ou beaucoup de cannabis et qu’il a démarré un état délirant, ce n’est pas du tout cela », a-t-il dit.

Alors que Traoré était un « baril de poudre au moment où il fait irruption chez Sarah Halimi », Paul Bensussan affirme qu’il est « évident que l’étincelle du crime a été la vision du chandelier à sept branches et des livres religieux ».

Ce point est une des raisons pour lesquelles le caractère antisémite a été retenu pour le meurtre. « Folie et antisémitisme ne sont pas incompatibles », a noté Paul Bensussan.

« Il s’agit d’un crime fou, mais il s’agit d’un crime antisémite. Il ne faut pas confondre un délirant et quelqu’un qui n’a plus du tout de cerveau. L’enquête n’a pas mis en évidence je crois chez lui de traces d’antisémitisme virulent antérieur. Mais il n’est pas totalement imperméable à l’ambiance sociétale, ni aux préjugés. Bien évidemment, l’antisémitisme musulman existe. Lorsqu’un musulman entre dans un délire alors qu’il revient de la mosquée, c’est un délire antisémite. Le nier, c’est simplement ne pas connaître la psychiatrie. Penser que l’antisémitisme est toujours quelque chose de réfléchi et de lucide, c’est faire une erreur grossière », a-t-il affirmé.

« C’est le délire qui a entraîné le passage à l’acte, le meurtre », a-t-il abondé sur BFMTV, parlant d’une « bouffée délirante exotoxique ».

Questionné sur I24 sur un éventuel abus de Kobili Traoré au sujet de sa bouffée délirante, le médecin a répondu : « C’est la hantise de tout psychiatre, d’avoir affaire à un manipulateur. Nous étions sept, et il n’y a pas eu la moindre divergence entre nous sept. Donc il aurait abusé sept experts, ce qui est hautement improbable. »
 
« Il y a eu sept heures de débat sur la seule question de la responsabilité pénale, à aucun moment cette question-là n’a été tronquée. Si les parties civiles n’y ont pas assisté, les raisons m’en échappent, mais l’ensemble de la famille pouvait y assister », a-t-il précisé.

« Le crime du psychotique est par définition impénétrable, hermétique et immotivé. La compréhension échappe à jamais, y compris à l’auteur », a-t-il conclu sur I24.

Une manifestante au rassemblement pour demander justice pour Sarah Halimi, sur la place du Trocadéro, devant la tour Eiffel, à Paris, le 25 avril 2021. (Crédit : GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP)

Lundi matin sur BFMTV, Roland Coutanceau, autre expert psychiatre nommé dans cette affaire, a lui expliqué que « tous les collègues ont dit que c’était une bouffée délirante exotoxique, une bouffée délirante qui est liée à la consommation excessive de haschisch ». « Donc au moment des faits, le sujet était délirant, si je l’avais vu à ce moment-là et qu’il n’y avait pas eu de passage à l’acte, j’aurais dit qu’il fallait l’hospitaliser. Mais surtout le sens de l’acte, ce qui sous-tend et motive l’acte, est inspiré fortement par le délire. C’est le délire qui a entraîné le passage à l’acte, le meurtre. »

« Quand le délire, la maladie mentale, l’état psychiatrique aigu est lié à une consommation excessive de cannabis, est-ce qu’on doit juger autrement ? Ça peut se discuter, c’est le sens de ce que va peut-être proposer le garde des Sceaux avant fin mai », a-t-il ajouté.

L’un des experts nommés dans l’affaire, Daniel Zagury, s’était démarqué sur les conséquences juridiques à tirer de cette « bouffée délirante » rencontrée par Kobili Traoré, désormais hospitalisé en psychiatrie, lorsqu’il a, aux cris de « Allah Akbar », roué de coups et jeté par-dessus le balcon sa voisine d’immeuble, âgée de 65 ans. Lui avait suggéré de retenir « l’altération du discernement », invoquant une « intoxication chronique volontaire » dont Kobili Traoré ne pouvait ignorer les dangers.

Les magistrats de la Cour d’appel ne l’avaient pas suivi, privilégiant les avis des six autres experts qui ont suivi, et avaient déclaré le meurtrier irresponsable pénalement, tout en retenant que les charges étaient suffisantes pour des poursuites pour meurtre avec la circonstance aggravante de l’antisémitisme. Ils avaient ordonné l’hospitalisation de l’auteur du crime, assortie de mesures de sûreté pour 20 ans. La Cour de cassation a jugé la décision conforme au droit, et a également entériné le caractère antisémite du crime.

Sur ce dernier point, les juges avaient suivi les explications du Dr. Zagury sur la dimension antisémite du geste de Kobili Traoré, pris d’un « délire persécutif polymorphe, à thématique mystique et démonopathique ».

« Dans le bouleversement délirant, le simple préjugé ou la représentation banale partagée se sont transformées en conviction absolue », avait expliqué l’expert dans son rapport.

Suite à la décision des juges, les proches de Sarah Halimi envisagent désormais de porter l’affaire à la Cour européenne des droits de l’homme et de déposer plainte en Israël.

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