Se battre pour maintenir l’histoire juive polonaise vivante
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Interview

Se battre pour maintenir l’histoire juive polonaise vivante

A l'occasion de l'ouverture du nouveau musée en l'honneur des Polonais ayant sauvé des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, Sebastian Rejak affirme que son pays travaille dur pour montrer une autre image de la Pologne occupée par les nazis à la prochaine génération

Sebastian Rejak, envoyé spécial de la Pologne pour les relations avec la diaspora juive (Crédit : Autorisation)
Sebastian Rejak, envoyé spécial de la Pologne pour les relations avec la diaspora juive (Crédit : Autorisation)

Bien qu’il n’ait pas rencontré de Juifs jusqu’à la fin des années 1990, Sebastian Rejak, dans son rôle d’envoyé du ministère polonais des Affaires étrangères auprès de la diaspora juive a passé les deux dernières années et demie à cultiver assidûment ses relations avec les communautés juives en Europe et en Amérique du Nord, afin d’améliorer les liens de son pays avec le monde juif.

Avant sa prise de poste diplomatique, Rejak, qui vient d’une famille catholique traditionnelle de Lublin, a étudié le judaïsme et l’histoire juive et a acquis une connaissance pratique de l’hébreu.

Il est membre de la Société polonaise d’études juives et est également l’auteur de deux livres « Identités juives en Pologne et en Amérique : L’impact de la Shoah sur la religion et l’ethnie » et « L’enfer du choix : les Polonais et l’Holocauste. »

Aujourd’hui, après avoir passé des décennies à étudier la riche histoire juive polonaise, Rejak a déclaré dans une récente interview au Times of Israel qu’il ne peut pas imaginer une situation dans laquelle la Pologne serait dépourvue de Juifs. Comme il le dit : « Il est impossible pour moi d’imaginer la Pologne sans Juifs. Ce serait une énorme perte pour la Pologne ».

Plus récemment, il a travaillé sans relâche afin de mieux faire connaître le nouveau Musée Ulma pour les polonais ayant sauvé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, qui a été officiellement ouvert à Markowa, un village du sud-est de la Pologne, le 17 mars dernier, en présence du président Polonais Andrzej Duda et du grand rabbin de Pologne, Michael Schudrich.

Comme l’a reconnu Rejak dans une interview à Varsovie, le jour précédant l’ouverture, ce musée représente une étape importante pour la Pologne, une chance d’améliorer son image aux yeux des juifs et de la communauté internationale. À son avis, le nouveau musée, financé par le village de Markowa et le ministère polonais de la Culture et du Patrimoine national, servira de modèle positif aux jeunes Polonais.

Monument en mémoire de la famille Ulma, exécuté par les nazis en 1944 pour avoir accueilli des Juifs dans le village polonais de Markowa (Crédit : Wojciech Pisz)
Monument en mémoire de la famille Ulma, exécuté par les nazis en 1944 pour avoir accueilli des Juifs dans le village polonais de Markowa (Crédit : Wojciech Pisz)

La jeune génération, il a noté, apprécie la richesse de la culture juive et la considère comme faisant partie intégrante de l’histoire polonaise. « Elle fait inextricablement partie de ce que nous sommes en tant que Polonais, » dit-il. « Mais à mon grand regret, il y a encore un certain degré d’antisémitisme en Pologne. »

Le musée, qui a mis près de huit ans à ouvrir ses portes, honore les polonais ayant sauvé des Juifs, mais se concentre particulièrement sur Jozef et Wiktoria Ulma, un couple d’âge mûr de Markowa. En 1942, quand la chasse aux Juifs s’est intensifiée, huit Juifs demandèrent aux Ulmas leur aide, et ceux-ci ont accepté de les abriter. En échange, ces Juifs ont travaillé dans leur ferme.

Le couple polonais Jozef et Wiktoria Ulma, des Justes parmi les Nation (Crédit : Domaine public)
Le couple polonais Jozef et Wiktoria Ulma, des Justes parmi les Nation (Crédit : Domaine public)

Le 24 mars 1944, la police allemande, agissant sur les dires d’un informateur polonais, a mortellement tiré sur les Ulmas, leurs six enfants et les Juifs qu’ils abritaient. En 1941, le gouverneur allemand de la Pologne occupée, Hans Frank, avait émis une ordonnance interdisant aux Polonais d’aider les Juifs sous peine de mort.

Yad Vashem, le centre de recherche et d’éducation sur l’Holocauste à Jérusalem, a reconnu les Ulmas comme Justes parmi les nations en 1995. Une dizaine d’années plus tard, le Vatican a lancé un processus de béatification pour conférer le statut de Saints à la famille Ulma.

Rejak a suggéré que la Pologne contemporaine a puisé dans l’héroïsme des Ulmas afin de compenser le désastre, en termes de relations publiques, provoqué par la publication en 2001 du livre de Jan Tomasz Gross, « Voisins ».

Historien américain et polonais ayant quitté la Pologne en 1969, Gross a étudié le pogrom de 1941 dans la ville de Jedwabne au nord de la Pologne, au cours duquel une foule de Polonais antisémites, encouragée par les Allemands, a brûlé une grange avec plusieurs centaines de Juifs confinés à l’intérieur.

Un historien juif américain Jan Tomasz Gross, d'origine polonaise, parlant aux médias polonais, le 28 août 2015 (Crédit : Capture d'écran YouTube)
Un historien juif américain Jan Tomasz Gross, d’origine polonaise, parlant aux médias polonais, le 28 août 2015 (Crédit : Capture d’écran YouTube)

Le livre a suscité un débat passionné en Pologne car il a terni l’idée chère à ce pays selon laquelle les Polonais ont été les victimes de l’agression nazie. Dans le livre « Voisins », ils sont apparus sous une lumière bien différente, comme les oppresseurs haineux des Juifs.

Pour les Juifs de la Diaspora, Jedwabne semblait confirmer leurs pires soupçons sur les Polonais, l’antisémitisme ayant été un phénomène répandu dans la Pologne d’avant-guerre. Pendant l’Holocauste, un groupe de collaborateurs et d’informateurs polonais ont pourchassé les Juifs. Apres la Seconde Guerre mondiale, en 1946, un pogrom a éclaté dans la ville de Kielce. Et dans le sillage de la campagne antisémite de 1968 – présentée comme une réponse antisioniste au soi-disant bellicisme israélien durant la guerre des Six Jours en 1967 – plus de 10 000 Juifs ont été chassés de Pologne.

Cependant, l’histoire de la famille Ulma a donné l’occasion au gouvernement polonais de contrer les conceptions négatives des juifs au sujet de la Pologne, où 3,3 millions de Juifs vivaient à la veille de la guerre. Rejak a convenu que les événements de Markowa peuvent avoir une influence positive pour l’image de la Pologne.

La Pologne est obligée de « faire face » à son passé

« Il existe un sentiment général parmi les Polonais que la Pologne a été perçue à travers le prisme de l’antisémitisme d’avant-guerre et de la guerre, comme ayant trahi les Juifs. Cette image a, en général, dominé le discours sur la Pologne », a-t-il dit. « Nous voulons équilibrer ce tableau mais j’espère que le musée ne sera pas utilisé pour clamer qu’il n’y avait que des bons Polonais. »

La Pologne est obligée de « faire face » à son passé, a-t-il ajouté. « C’est une histoire complexe. Nous devons tenir compte des extrêmes ».

Les Juifs du ghetto de Varsovie conduits par des soldats allemands à un point de rassemblement pour la déportation vers les camps de la mort, en 1943 (Crédit : Domaine public)
Les Juifs du ghetto de Varsovie conduits par des soldats allemands à un point de rassemblement pour la déportation vers les camps de la mort, en 1943 (Crédit : Domaine public)

Rejak a admis que l’église catholique n’a pas toujours joué un rôle positif dans la promotion des bonnes relations entre juifs et polonais, mais il a souligné que Jean-Paul II, le défunt pape d’origine polonaise, a réussi à réduire l’antisémitisme en Pologne. Néanmoins, il y a des prêtres qui n’ont pas accepté ses enseignements œcuméniques. « Dans l’église, le changement survient lentement, » dit-il.

Interrogé sur le nombre de Juifs vivant aujourd’hui en Pologne, Rejak a indiqué que 7 353 citoyens polonais se sont déclarés juifs dans le recensement national de 2011.

« Le nombre réel est peut être bien plus élevé, » a-t-il ajouté. « Il y a une population juive de base et une population de Polonais non-pratiquants d’origine juive. »

Rejak a exprimé l’espoir que la communauté juive polonaise, qui n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était, va continuer à croître et à prospérer et que la société polonaise dans son ensemble sera réceptive à une présence juive en Pologne.

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