Trop défoncé ou ivre pour conduire ? Une appli israélienne vous le dira
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Trop défoncé ou ivre pour conduire ? Une appli israélienne vous le dira

Otorize, basée à Jérusalem, propose un test qui permet aux conducteurs de savoir en temps réel s'ils sont atteints d'une déficience cognitive

Un israélien aux jardins des Roses, face à la Knesset, lors de la journée internationale du cannabis à Jérusalem le 20 avril 2017 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Un israélien aux jardins des Roses, face à la Knesset, lors de la journée internationale du cannabis à Jérusalem le 20 avril 2017 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

La consommation de cannabis à des fins médicales et récréatives augmente à l’échelle mondiale, et ses effets sur les conducteurs peuvent – comme l’alcool – être dévastateurs, car la drogue influence autant que l’alcool les capacités cognitives des conducteurs.

Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, les consommateurs de cannabis en 2016 étaient 192 millions dans le monde, un chiffre qui a augmenté de 16 % au cours de la décennie allant de 2006 à 2016. Bien que l’Uruguay et le Canada soient les deux seuls pays où il est légal de produire, de vendre et de consommer du cannabis à des fins médicales et récréatives, son usage récréatif a été totalement légalisé dans 10 États américains, et dans le District de Columbia.

Une telle augmentation pourrait néanmoins avoir des conséquences dramatiques. En effet, pas plus tard que le mois dernier, une famille israélienne de huit personnes a été tuée dans un accident de voiture sur la Route 90, qui aurait été causé par un autre conducteur sous l’influence du cannabis.

La start-up israélienne Otorize a développé une application qui permet d’identifier en quelques secondes une personne qui a pris de la drogue avant de prendre le volant et de mettre ses proches en danger, ainsi que les autres conducteurs et piétons. De plus, l’entreprise affirme que son application n’exige pas de test physique et identifie tout type de déficience cognitive, qu’elle provienne du cannabis, de l’alcool, de drogues ou de médicaments.

Des secouristes de ZAKA sur les lieux d’une collision frontale mortelle sur la route 90, près de la mer Morte, le 30 octobre 2018. (ZAKA)

« Le cannabis affecte le corps différemment de l’alcool », a déclaré Isaac Hassan, directeur de l’exploitation, au Times of Israel, au siège de l’entreprise à Jérusalem. Il a expliqué que les composants du cannabis affectent la teneur en matières grasses plutôt que l’eau de notre corps – ce qui est l’effet de l’alcool, de sorte que chaque personne réagit de manière différente.

Ce qui est commun à tous, c’est la narcose, qui « affecte l’élément cognitif du cerveau », a-t-il dit.

Hassan a souligné que le marché du cannabis a été complètement déréglementé dans des endroits comme le Canada, ajoutant que sa consommation n’est illégale que dans certaines limites, comme c’est le cas pour l’alcool.

Pour détecter le THC – la substance chimique responsable de la plupart des effets psychologiques du cannabis, le PDG et directeur de la technologie d’Otorize, Andres Kukawka, a expliqué que les policiers canadiens utilisent un test de salive qui pourrait effectivement révéler qu’une personne a fumé quelques heures avant que le test soit effectué.

Isaac Hassan, directeur de l’exploitation de la startup israélienne Otorize. (Autorisation)

Cependant, le test ne peut pas être utilisé à grande échelle parce qu’il coûte cher – environ 25 dollars par test – et les agents de police ont pour instruction de ne l’utiliser que s’ils sont certains que l’utilisateur a fumé, selon Hassan.

L’utilité du test est également limitée, a dit M. Kukawka, car, contrairement au test d’alcoolémie, il révèle que le suspect a fumé récemment, mais qu’il ne peut pas dire si une personne a dépassé la limite ou non, car les niveaux résiduels sont « très individuels », ce qui rend difficile aux autorités de déclarer si une personne est ou non diminuée.

« Le cannabis, et les drogues en général, remettent en question le paradigme du dépistage d’une limite », a ajouté M. Kukawka.

Pour cette raison, « dans tous les États (aux États-Unis) qui ont légalisé le cannabis, le nombre d’arrestations et de procès a augmenté, mais le nombre de condamnations est resté le même », a dit Kukawka.

Les troubles cognitifs – une réduction des capacités et des aptitudes cognitives – sont causés par l’effet narcotique que des substances comme l’alcool, la marijuana, les drogues et même les médicaments induisent chez les gens, a dit Kurawka. La narcose affecte notre cerveau et notre capacité à réagir et à prendre les décisions que nous ne prendrions pas si nous étions lucides. Son effet diffère de l’incapacité physique que l’on peut éprouver au volant, causée par la nécessité de vomir après une gueule de bois, par exemple, ou par la fatigue. Lorsque nous sommes fatigués, par exemple, la capacité cognitive de la personne est toujours présente.

« Vous pouvez être très fatigué, mais quand vous avez besoin de faire quelque chose, comme conduire, par exemple, votre corps va pomper de l’adrénaline et vous vous réveillerez pendant un certain temps, a-t-il dit. Mais l’adrénaline sur la fatigue ne fonctionne que lorsqu’une personne n’est pas affaiblie ou n’est pas sous les effets de la narcose, a-t-il ajouté.

Le test peut être effectué facilement à l’aide de l’application pour smartphone développée par l’entreprise, comme Hassan l’a démontré à cette journaliste.

Comment fonctionne le test ?

Deux lignes noires de longueurs différentes apparaissent du haut vers le bas de l’écran. Puis, en une fraction de seconde, les deux lignes deviennent de la même longueur et la question est posée à l’utilisateur : « Quelle ligne était la plus longue ou la plus courte ? » Pour réussir le test, l’utilisateur doit toucher la ligne correcte. Les résultats ne prennent pas plus de quelques secondes pour apparaître, indiquant aux utilisateurs s’ils sont prêts à partir, ou s’ils ne devraient pas conduire, mais plutôt prendre un taxi ou appeler un ami.

Pour s’assurer que le test est personnalisé en fonction de la vitesse de réaction des utilisateurs, lors du premier téléchargement de l’application, on leur demande de passer un test qui dure environ sept minutes, au cours duquel on leur pose la même question 50 fois. Un algorithme mesure les bonnes réponses sur une période de temps, puis analyse le temps de réponse de base, « alors quand vous répondez, nous savons à quelle vitesse vous les montrer (les lignes) », explique Hassan.

Hassan, qui a essayé le test lui-même pendant l’interview, avait une vitesse de base d’environ 250 millisecondes. Cette vitesse était évidemment trop rapide pour cette journaliste, qui a passé le test d’Hassan, et l’a raté, donnant l’impression qu’elle était peut-être défoncée ou ivre.

Une illustration de l’application Otorize en action : on demande aux utilisateurs laquelle des deux lignes est la plus courte, pour voir si une personne a une déficience cognitive. (Avec l’aimable autorisation d’Otorize)

L’échec du test, cependant, ne signifie pas toujours (comme dans le cas de cette journaliste) qu’une personne est ivre ou droguée. Donc, si les utilisateurs échouent au test, mais qu’ils savent qu’ils sont sobres, ils doivent simplement le repasser, dit Kukawka, qui explique que le test peut être passé toutes les cinq ou 15 minutes, jusqu’à ce que les utilisateurs le réussissent.

Kukawka a dit qu’Otorize cherche à travailler soit avec des compagnies d’assurance, qui s’engageraient à assurer leurs clients seulement s’ils passent le test chaque fois qu’ils entrent dans leur voiture, puisque le test « ne prend que 5 à 7 secondes ». D’autres clients pourraient être des gestionnaires de flotte, qui peuvent demander à leurs chauffeurs d’utiliser l’application avant de prendre le volant.

L’application serait connectée via Bluetooth à un système d’immobilisation de la voiture, de sorte que les personnes qui échouent au test ou ne respectent pas les règles ne seront pas autorisés à conduire, a déclaré Kukawka. Il a ajouté qu’en alternative, Otorize pourrait travailler avec les constructeurs automobiles pour que le système d’Otorize soit intégré.

A titre d’illustration. Des amis buvant dans un pub. (GeorgeRudy ; iStock by Getty Images)

Kukawka a eu l’idée de l’application en janvier 2015, lorsqu’il a allumé son autoradio et entendu un reportage sur le nombre de personnes arrêtées en Israël pour conduite en état d’ivresse et pour avoir dépassé la limite le week-end du Nouvel An. Il a été « époustouflé », a-t-il dit.

Il a appelé son ami Hassan et, ensemble, ils ont décidé qu’il était temps de s’attaquer au problème de la conduite avec facultés affaiblies.

« Une startup vient de deux choses principales : l’une est l’idée qui transforme le sable en or, et l’autre est un besoin », dit Kukawka. « Vous entendez quelque chose et vous vous dites qu’il faut faire quelque chose, voilà comment est né Otorize », a-t-il ajouté.

« Soûl de façon légale »

Environ 10 500 personnes sont tuées chaque année aux États-Unis par des conducteurs en état d’ébriété, ce qui représentait en 2016 « 28 % de tous les décès liés à la circulation aux États-Unis », selon un rapport du Centers for Disease Control and Prevention (CDC).

De plus, le rapport indique qu’en 2016, 17 % des décès d’enfants de 0 à 14 ans sur la route impliquaient un conducteur en état d’ébriété.

Andres Kukawka, PDG et directeur technique d’Otorize (Autorisation)

Lorsque Kukawka et Hassan ont commencé à chercher des solutions au problème, ils ont constaté que les outils à la disposition de la police sont limités : soit ils demandent aux conducteurs de soulever un genou ou de marcher en ligne droite, soit ils utilisent un alcootest, qui permet de mesurer uniquement le niveau d’alcoolémie.

Cette méthode est utilisée depuis de nombreuses années et partout dans le monde, mais elle comporte des lacunes évidentes, a déclaré M. Kukawka, expliquant que, dans les 50 États des États-Unis, sauf en Arizona, une concentration d’alcool dans le sang égale ou supérieure à 0,08 % est illégale.

Toutefois, cela ne signifie pas que les personnes dont la concentration est inférieure à ce seuil sont nécessairement qualifiées pour conduire. Il y a « des milliers de conducteurs en état d’ébriété aux États-Unis et au Canada », a-t-il dit. « Ce que nous disons, c’est qu’il faut oublier les limites légales », dit-il, le mot-clé étant « déficience ». « L’individu a-t-il ses facultés affaiblies ou non ? S’il ou elle a ses facultés affaiblies, il ou elle ne devrait pas conduire », dit-il.

Les deux entrepreneurs ont conçu un premier modèle très simple et l’ont essayé sur des consommateurs dans un pub de Jérusalem.

« Nous avons organisé deux soirées de beuverie », a dit Hassan, expliquant qu’ils ont offert des boissons à environ 200 personnes, un mélange de locaux et d’étrangers, à condition qu’ils fassent le test avant et après avoir bu.

« Ce que nous avons découvert, c’est quelque chose que la police sait, mais que le grand public ne sait pas, c’est qu’après un verre, 57 % des gens ont échoué au test », explique Hassan. Comme l’a expliqué Kukawka, cela ne signifie pas qu’ils étaient totalement ivres, mais plutôt qu’ils étaient dans un état d’“affaiblissement temporaire”.

Au moment précis où le test a été effectué, ces personnes avaient les facultés affaiblies pour conduire, a-t-il dit. Cela signifie qu’ils devraient attendre au moins une demi-heure avant de prendre le volant, de manger quelque chose ou de boire deux verres d’eau, a-t-il dit.

« C’est exactement là que se trouve aussi notre force, parce que nous vous mettons à l’épreuve sur le champ », a-t-il dit. « Vous l’êtes ou vous ne l’êtes pas. Noir ou blanc. Ce n’est pas un petit peu ou peut-être. »

La solution qu’ils ont trouvée ne mesure pas quelle substance et quelle quantité se trouve dans le corps, mais plutôt si les capacités cognitives sont encore intactes.

A titre d’illustration : Ne conduisez pas après avoir bu. (dehooks ; iStock by Getty Images)

Bien qu’ils aient été en contact avec différentes autorités israéliennes, les deux entrepreneurs ont déclaré qu’en raison de complications bureaucratiques, ils ont décidé de mener de nouveaux essais dans d’autres pays.

« Nous avons entamé un essai la semaine dernière avec la police royale de Gibraltar », a déclaré Hassan, qui est originaire de Gibraltar.

Le test permettra d’établir si les policiers sont en mesure d’accomplir leurs tâches en toute sécurité et s’ils n’ont pas les facultés affaiblies. M. Kukawka a déclaré que l’entreprise espère que d’autres secouristes – comme les pompiers, les ambulanciers et les médecins – se joindront également à l’étude pilote là-bas.

L’objectif principal d’Otorize est d’améliorer la sécurité routière, mais l’application pourrait également être utilisée par les entreprises pour vérifier que leurs employés ne se rendent pas au travail sous l’effet de l’alcool ou de la drogue, en particulier dans des domaines particulièrement sensibles comme le travail avec les enfants ou dans les installations nucléaires.

« Les gens peuvent passer un contrôle des empreintes digitales ou un contrôle oculaire, mais s’ils sont ivres ? Les veut-on dans ces secteurs ? Non », a-t-il dit.

La société est également en pourparlers avec un certain nombre de sociétés commerciales au Royaume-Uni et aux États-Unis, a dit M. Hassan, ainsi qu’avec des investisseurs potentiels dans différentes parties du monde. « Cela suscite beaucoup d’intérêt parce qu’il n’y a pas d’autre solution pour l’instant », a-t-il ajouté.

La société a été créée il y a deux ans, mais Kukawka et Hassan, qui ont respectivement une formation dans l’industrie des technologies de l’information et dans les affaires, se connaissent depuis six ans et ont travaillé ensemble sur un certain nombre d’autres projets avant de fonder la société. La société a levé des fonds de démarrage grâce à un Business angel du Colorado, ont déclaré les deux fondateurs, ajoutant qu’ils avaient également investi une somme d’argent importante dans ce projet.

La startup s’est imposée lors de la conférence CannaTech 2018 – une série d’événements annuels axés sur les utilisations novatrices du cannabis à des fins médicales – qui a eu lieu à Tel Aviv en mars.

L’application d’Otorize – toujours en version BETA – est disponible aujourd’hui pour Android, et l’équipe travaille également sur la version Apple, dit Hassan. Ils s’attendent à commercialiser l’application dans environ trois mois, s’ils reçoivent suffisamment de fonds.

« C’est une application qui vient à point nommé. C’est quelque chose qui va devenir la chose à avoir, parce qu’en fin de compte, nous voulons tous que les gens conduisent en toute sécurité », a conclu Hassan.

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