Ukraine : les Juifs renouent avec une dose de judaïsme « de style casher »
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Ukraine : les Juifs renouent avec une dose de judaïsme « de style casher »

Le Limoud, la conférence d’apprentissage pluraliste réunit 700 intervenants russophones à Lviv pour apporter une dose énergisante de spiritualité et de culture… tout en y allant doucement sur Israël et la religion

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Andrey Makarevich joue du jazz Yiddishe lors de l'événement de clôture du Limmud FSU Lviv, samedi soir (Crédit : Autorisation Boris Bukhman)
Andrey Makarevich joue du jazz Yiddishe lors de l'événement de clôture du Limmud FSU Lviv, samedi soir (Crédit : Autorisation Boris Bukhman)

LVIV, Ukraine — Il peut être difficile de comprendre les Juifs de Russie. Et il se trouve que le Limoud de l’ex-Union soviétique (FSU), la conférence d’apprentissage pluraliste qui s’est réunie la semaine dernière à Lviv en Ukraine ne tente pas de clarifier les choses.

Ce n’est pas nécessaire.

Selon Chaim Chesler, ancien trésorier de l’Agence juive et fondateur de cette conférence, cette convention de trois jours – « nous ne sommes pas un festival, nous sommes là pour apprendre » – a réuni 700 Juifs russophones au mois de novembre à Lviv, la troisième plus grande ville d’Ukraine.

C’était la deuxième fois que le Limoud FSU se tenait à Lviv. Cette convention a déjà eu lieu plusieurs fois par an dans d’autres pays à travers l’ex Union soviétique ainsi qu’en Israël, en Amérique du Nord et en Australie.

Financée par des philanthropes américains comme Matthew Bronfman, Ronald S. Lauder et Aaron Frenkel, c’est une ramification du Limoud UK, l’expérience d’apprentissage basée au Royaume-Uni fondée sur le volontariat et dirigée par des Juifs, qui est née il y a de cela 30 ans.

« Les Russes sont un peuple très fier », affirme Chesler. « Ils ne veulent pas qu’on les sous-estime ».

Il est vrai que les Juifs russophones et les autres Juifs ont une vision différente du judaïsme. Ce n’est pas une histoire de vodka plutôt du whisky pur malt ou de bortsch de bœuf servi avec une cuillérée de crème aigre par-dessus.

Dr Yoel Rappel et Chaim Chesler conduisant une cérémonie de havdalah au Limmud FSU (Crédit : Autorisation Boris Bukhman)
Dr Yoel Rappel et Chaim Chesler conduisant une cérémonie de havdalah au Limmud FSU (Crédit : Autorisation Boris Bukhman)

C’est une approche née de toutes ces années à vivre derrière le rideau de fer quand la pratique du judaïsme était une coutume cachée pour certains ou complètement ignorée – par nécessité – pour de nombreux autres.

Chesler plaisante : « Ce n’est pas ‘Laisse mon peuple s’en aller !’, c’est ‘Laisse mon peuple étudier !’ ».

Et alors que Chesler, qui est Israélien et a dirigé pendant plusieurs années la délégation de l’ex-Union soviétique de l’Agence juive, pourrait puiser dans sa propre réserve de conférenciers israéliens et de son équipe israélienne parlant russe, il fait attention à ne pas trop mettre l’accent sur tout ce qui est israélien car « les Russes ne supportent pas cela », a-t-il précisé.

« Ils n’aiment pas tout ce qui concerne Israël », constate-t-il. C’est un vestige de l’incitation massive pour l’alyah russe qui a eu lieu au début des années 1990. « Ils n’aiment pas non plus que l’on parle trop de judaïsme ».

C’est à la demande du maire de Lviv, Andrii Sadovyi, chef du parti politique du pays Self Reliance, que le Limoud se tient pour la deuxième année consécutive dans la ville.

« Il aime nous recevoir ici », reconnaît Chesler.

Une vue du ghetto de Lvov  en périphérie de la ville (Crédit : Jessica Steinberg / Times of Israël)
Une vue du ghetto de Lvov en périphérie de la ville (Crédit : Jessica Steinberg / Times of Israël)

La ville universitaire qui figure sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO pour ses rues pavées d’origine et son architecture du 15e siècle, comptait 200 000 Juifs avant la Deuxième Guerre mondiale. A la fin de la guerre, la communauté avait été décimée. Il ne restait plus que quelques centaines de Juifs et, sur les 45 synagogues que l’on comptait avant le conflit, seules deux restaient.

Depuis la fin de la guerre, la ville a énormément changé, a expliqué le Docteur Yoel Rappel, expert israélien en communautés juives d’Europe de l’Est qui a enseigné au Limoud FSU à Lviv.

« La communauté juive, elle, n’a pas changé. C’est juste qu’elle est beaucoup moins nombreuse », dit-il en se référant aux deux synagogues qui peinent à réunir un mynian de dix hommes nécessaire pour la tenue des offices de Shabbat.

Selon les estimations de Rappel, la ville compte aujourd’hui environ 300 Juifs. La plupart d’entre eux ne sont pas engagés dans la communauté juive.

Dans la ville cependant, on peut trouver de nombreuses touches de judaïsme comme des restaurants juifs qui servent de la nourriture traditionnelle, certes pas casher, mais juive. On trouve un musée juif local composé d’une seule pièce et LvivKlezFest, un festival annuel de musique, de chants et de danse juifs.

Selon Chesler, le Limoud FSU comptait seulement 100 personnes venues de Lviv.

Mais c’est le concept qui est important, dit-il. Il est essentiel de se rappeler que le judaïsme était une entité qui vivait et respirait à Lviv à une époque.

« Lviv est une ville juive importante », déclare Rappel, faisant écho aux propos de Chesler. « Le Limoud offre à ses habitants une dose de judaïsme qui leur rappelle pourquoi il est bon d’être Juif ».

C’est vrai. Même si le Limoud FSU peut sembler laïc à bien des égards, son sens de la judaïté persiste.

A Lviv, où il n’y a ni hôtel casher ni endroit casher suffisamment vaste pour la foule, la nourriture servie au Limoud n’était pas cachère mais de style cacher : saucisses et cuisses de poulet pour le petit-déjeuner (avec des œufs, des toasts et un bar à salade), mais ni beurre, ni lait ou fromage.

(Pour ceux qui s’étaient inscrits au préalable, une table casher était disponible avec de la nourriture strictement casher préparée par la femme d’un rabbin local.)

Lors de l’office réformé du vendredi soir, il y avait deux rabbins, l’un conservateur et un autre réformé, tous les deux russes, un étudiant réformé rabbinique qui jouait de la guitare et une salle remplie de personnes chantait un medley de chants traditionnels du vendredi soir. Il n’y a pas eu de bénédiction sur le vin et pas de hallot placées sur chaque table de la salle à manger.

Il y a encore un mélange des âges au Limmud FSU, mais la population est plus âgée que l'habitude (Crédit : Autorisation Boris Bukhman)
Il y a encore un mélange des âges au Limmud FSU, mais la population est plus âgée que l’habitude (Crédit : Autorisation Boris Bukhman)

Le matin de Shabbat, une poignée de fidèles seulement s’est rendue dans l’une des deux synagogues encore en activité à Lviv, mais au moins, une centaine de personnes étaient présentes pour la havdalah dans le hall de l’hôtel samedi soir, clôturant le Shabbat avec une ronde de chants de Shabbat qui résonnaient en hébreu, en russe et en anglais.

« Chavoua tov, harna tyzhden, bonne semaine, bonne semaine », chantaient-ils, en cercle, se tenant bras dessus, bras dessous.

Comme à chaque rassemblement du Limoud FSU, on trouve une bonne dose de ce que Chasler appelle la fierté russe, à savoir des chants russes, des artistes russes et des conférenciers russes pour le programme composé de 150 sessions.

Il affirme trouver des moyens pour équilibrer la tendance naturelle russe contre la religion organisée ainsi que la réaction instinctive à pencher politiquement à droite.

Cette année, le Limoud FSU a commémoré le vingtième anniversaire de la mort d’Yitzhak Rabin dans la ville natale de son père, Néhémie Rubitzov, en invitant Eitan Haber, chef du personnel de Rabin qui l’avait aidé lors des accords d’Oslo. Chesler a également invité David Grinberg, fils du poète israélien Uri Zvi Greenberg, un sioniste militant réputé qui a grandi à Lviv dans une maison qui existe toujours dans la vieille ville.

D’autres intervenants étaient également présents à Lviv, notamment le poète
Igor Irtenyev, l’historien Igor Schcupak, l’érudit yiddish Velvel Chernin et l’universitaire Zeev Khanin, actuellement directeur scientifique du ministère israélien de l’Immigration et de l’Intégration.

Les participants à une conférence du Limmud FSU (Crédit : Autorisation de Boris Bukhman)
Les participants à une conférence du Limmud FSU (Crédit : Autorisation de Boris Bukhman)

Le Limoud s’est terminé avec un concert du rockeur russe Andrei Makarevich qui a récemment défrayé la chronique avec sa position affichée contre le président russe Vladimir Poutine et a reçu la nationalité israélienne. Il est devenu un habitué du Limoud FSU avec son répertoire de chansons de jazz yiddish modernes jouées par son groupe de six musiciens et essentiellement chantées par trois chanteuses.

Makarevich était très connu dans le public de Lviv mais aux Etats-Unis, il devait prendre avec lui des rockeurs plus jeunes dans l’optique d’attirer les jeunes Russes à rejoindre le cercle du Limoud FSU, explique Chesler.

Alors que les rassemblements du Limoud FSU dans les villes américaines attirent un public assez jeune d’une vingtaine ou d’une trentaines d’années, les rassemblements en Russie et en Ukraine accueillent des participants de plus en plus âgés en près de dix ans d’existence, constate Chesler.

« Avec des participants plus âgés, les discussions se font plus profondes », affirme-t-il, confirmant que l’âge des participants a également un rapport avec le coût de participation à la convention.

Cette dernière édition du Limoud a coûté entre 700 grivna (31 dollars) et 2 000 grivna (87 dollars) par chambre d’hôtel et par nuit, ou 500 grivna (22 dollars) sans le séjour à l’hôtel. L’accès était gratuit pour les enfants âgés de moins de trois ans et, pour les enfants de moins de 12 ans, le prix équivalait à la moitié des frais d’accès aux conférences.

Selon la Banque mondiale, le PIB par habitant de l’Ukraine était de 3,082.5 dollars en 2014.

Plusieurs participants ont remarqué que c’est un week-end plutôt onéreux pour les Ukrainiens.

« Je dois me serrer la ceinture pour y participer », admet Natasha, une participante venue de Moscou, professeure de musique et d’anglais. « Mais c’est mon exutoire spirituel ».

« Le Limoud, c’est le sayeret matkal », explique Chesler, faisant référence à l’unité d’élite des forces spéciales de l’armée israélienne. « Nous venons de le faire et nous obtenons les chiffres. C’est la seule manière pour nous de prendre soin de la communauté juive russophone ».

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