Un Israël divisé attend le discours d’un élu islamiste pour sceller son destin
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Opinion

Un Israël divisé attend le discours d’un élu islamiste pour sceller son destin

Après une autre impasse électorale, que les tabous et les promesses ont été brisés, l'État juif se tourne vers Mansour Abbas pour déterminer la nature de sa prochaine coalition

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Mansour Abbas, chef du parti islamiste Raam, prie à Maghar, dans le nord du pays, le 26 mars 2021. (Crédit : Ahmad Gharabli/AFP)
Mansour Abbas, chef du parti islamiste Raam, prie à Maghar, dans le nord du pays, le 26 mars 2021. (Crédit : Ahmad Gharabli/AFP)

Plus d’une semaine après qu’une nouvelle élection s’est encore terminée dans l’impasse, Israël attend maintenant l’intervention d’un politicien islamiste conservateur pour vraisemblablement déterminer l’identité de son prochain Premier ministre et la nature de son prochain gouvernement.

Mansour Abbas, le dirigeant du parti Raam, qui s’est séparé du reste de la Liste arabe unie avant ces élections et qui a remporté quatre sièges, a prévu de prononcer un discours jeudi soir aux heures de grande écoute, discours qu’il prononcera en hébreu et dans lequel il pourrait préciser ou pas l’approche de son parti à l’égard de l’État d’Israël, et détailler ou pas ses attentes concernant son soutien à l’un ou l’autre des futurs Premiers ministres d’Israël.

Jusqu’à présent, Abbas a rencontré plusieurs dirigeants du « bloc du changement » qui a pour but d’évincer le Premier ministre Benjamin Netanyahu, et au moins un émissaire du Premier ministre sortant.

Dans un entretien accordé à une agence de presse turque mercredi, il a déclaré être prêt à soutenir un candidat au poste de Premier ministre « en échange de l’amélioration des conditions de vie des citoyens arabes et de la fin de l’injustice, de la marginalisation et de l’exclusion auxquels ils font face ». Il a ajouté : « Nous négocions avec la droite et la gauche… Nous sommes à équidistance des deux camps, et nous sommes le troisième camp ».

Le député et chef du parti sioniste religieux d’extrême-droite Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, membre de son parti, avec leurs partisans lors de la soirée électorale au siège de la formation à Modiin, le 23 mars 2021. (Crédit : Sraya Diamant/Flash90)

Certains de ses conseillers disent qu’il n’est tout simplement pas possible pour Abbas et son parti de siéger dans une coalition dirigée par Netanyahu car celle-ci comprendrait nécessairement des membres comme Itamar Ben Gvir d’Otzma Yehudit (une faction ultra-radicale au sein du Parti sioniste religieux), qui cherche à expulser d’Israël les Arabes « déloyaux », ou même de permettre à une telle coalition d’obtenir l’approbation de la Knesset en s’abstenant ou en étant absent lors du vote. Agir ainsi, disent-ils, constituerait non seulement un suicide politique pour Abbas, mais mettrait même littéralement sa vie en danger, étant donné la fureur que cela provoquerait au sein de certaines parties de la communauté arabe.

D’autres collaborateurs, jusqu’à présent anonymes, affirment qu’il penche vers un appui à Netanyahu pour lui permettre de conserver le pouvoir, à condition que le Premier ministre accepte de remplir une longue liste de conditions allant du plausible, comme le financement d’une campagne robuste pour éradiquer la criminalité dans les villes arabes israéliennes, à l’hautement improbable, comme la modification de la loi sur l’État-nation juif qui est considérée par la communauté arabe (et par une partie de la communauté juive) comme étant discriminatoire.

Tout cela est, bien sûr, plus qu’extraordinaire : la direction politique de l’État juif reposant apparemment entre les mains d’un parti mineur, non sioniste, et existant pour faire avancer les intérêts des musulmans. C’est également plus qu’hypocrite, notamment de la part de ceux qui appartiennent à la droite politique et qui courtisent aujourd’hui Abbas.

Netanyahu, qui a maintenu un silence public des plus inhabituels concernant l’éventuel partenariat, a déclaré à de nombreuses reprises à la veille du vote du 23 mars qu’il était « hors de question » qu’il forme un gouvernement avec Raam, dont il a qualifié le chef d’anti-sioniste.

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En 2019, Netanyahu s’était insurgé contre le fait que ses rivaux politiques envisagent ostensiblement une alliance avec la Liste arabe unie, qui incluait à l’époque Abbas et Raam, les qualifiant de « danger pour Israël ».

De même, il y a un an à peine, après une impasse similaire suite au scrutin de mars 2020, il avait déclaré que les députés de la Liste arabe unie, incluant donc toujours Abbas, n’avaient tout simplement pas leur place dans l’arithmétique de la coalition : « La décision du peuple est claire », avait déclaré Netanyahu à l’époque, discutant de la répartition des voix entre « le camp sioniste de droite » et « le camp sioniste de gauche ». La Liste arabe unie, « qui dénigre nos soldats et s’oppose à l’existence même de l’État d’Israël en tant qu’État juif et démocratique, en tant qu’État national du peuple juif… ne fait bien sûr pas partie de cette équation ».

Benny Gantz. (Autorisation)

Il convient également de rappeler que Benny Gantz, alors principal rival de Netanyahu, n’était non seulement pas, à l’époque, disposé à former une coalition dépendante du vote des députés de la Liste arabe unie, mais en avait été activement empêché, du fait que deux députés de son propre parti Kakhol lavan, Yoaz Hendel et Zvi Hauser, avaient clairement indiqué qu’ils ne soutiendraient pas un tel gouvernement.

Le fait même que tous les partis sionistes de l’éventail politique discutent ouvertement de l’inclusion d’un parti arabe dans une coalition au pouvoir brise un tabou, et est peut être considéré comme une avancée pour l’émancipation et l’intégration des Arabes israéliens. Mais ce virage potentiel est d’abord une question d’opportunités contextuelle à court terme et d’intérêt personnel.

Bien que Raam affirme qu’il soutient une solution à deux États, Abbas et Raam ont voté avec le reste de la Liste arabe unie contre les accords d’Abraham – accords négociés sous l’égide de l’administration Trump l’année dernière – parallèlement au rejet par les dirigeants palestiniens des relations normalisées avec Israël. L’ancien député Raam, Ibrahim Sarsur, a comparé les actions militaires israéliennes à Gaza à celles des nazis, a exhorté la libération de Jérusalem du contrôle israélien et a pris des positions publiques sympathisantes à l’égard du Hamas, un groupe terroriste palestinien qui a juré de détruire l’État juif. Un partenariat avec Raam apparaissait en général comme un défi idéologique, sans être totalement exclu, pour le centre-gauche, mais un anathème rédhibitoire pour la droite.

Tant qu’il n’y avait aucune perspective que la Liste arabe unie et les partis qui en étaient membres ne le soutiennent, Netanyahu n’avait rien dont discuter avec eux. Il y a à peine deux mois, Netanyahu avait tenté de « clarifier » son cri d’appel du jour du scrutin de 2015 selon laquelle les Arabes « votaient en masse » en affirmant de manière trompeuse : « Mon intention n’était pas de protester contre le fait que les citoyens arabes votaient aux élections » mais plutôt « de protester contre leur vote pour le parti [à majorité arabe] de la Liste arabe unie ».

Maintenant que Netanyahu a désespérément besoin d’un soutien supplémentaire pour obtenir une majorité à la Knesset, et qu’Abbas serait au moins ouvert à l’idée de s’associer avec lui, l’attitude du chef du Likud a apparemment changé, avec des informations ces derniers jours faisant état du fait que Netanyahu s’efforce de convaincre ses alliés nationalistes et ultra-orthodoxes d’accepter un gouvernement au moins temporairement soutenu de l’extérieur par Raam – comme Gantz le souhaitait. « Dans la situation actuelle, nous considérons Mansour Abbas comme une possibilité potentielle [comme partenaire de la coalition] », a déclaré la semaine dernière l’un des alliés les plus proches de Netanyahu, le ministre du Likud Tzahi Hanegbi.

Gantz, qui est bien placé pour le savoir, a rencontré Abbas mardi et lui a dit que dès que Netanyahu aura utilisé le soutien de Raam pour gagner une majorité à la Knesset, « il reniera tous les engagements qu’il a pris auprès de vous, il videra de son contenu chaque lettre de l’accord de coalition ».

Photo combinée (de gauche à droite) : Gideon Saar, chef du parti Tikva Hadasha, Benjamin Netanyahu, Premier ministre, Naftali Bennett, chef du parti Yamina. (Flash90)

De son côté, Netanyahu a lancé mercredi un appel public à ses implacables rivaux Gideon Saar et Naftali Bennett à « rentrer à la maison » – un appel que Saar a repoussé, auquel Bennett pourrait encore être réceptif, et qui en tout cas pourrait permettre à Netanyahu de déclarer qu’il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter de s’appuyer sur Raam, mais qu’il n’a plus eu d’autre alternative.

Ce qui est frappant, étant donné la nouvelle prépondérance d’un parti politique arabe, c’est le faible taux de participation des milieux arabes la semaine dernière qui a maintenu vivantes les chances de Netanyahu de conserver le pouvoir. À eux deux, la Liste arabe unie et Raam n’ont recueilli que 380 000 voix, ne permettant d’obtenir que 10 sièges; il y a un an, ils avaient réuni 580 000 voix et gagné 15 sièges.

Ce qui est également frappant, c’est que la focalisation nouvelle sur Mansour Abbas et sur Raam, et la question de sa légitimité dans la formation d’un gouvernement, ont détourné les projecteurs du Parti sioniste religieux, avec ses factions kahaniste Otzma Yehudit et ouvertement anti-LGBT Noam. Au milieu des machinations israéliennes surréalistes de formations de coalitions, leur présence déshonorante dans la nouvelle Knesset ne provoque pratiquement aucune réaction.

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