L’homme qui a divisé Israël
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Opinion

L’homme qui a divisé Israël

Le Premier ministre avait de nombreux avantages cette fois - mais il s'est aliéné une grande part de l'électorat, qui lui a refusé la victoire. Seuls ses rivaux pourront le vaincre

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu arrive pour prononcer un discours devant ses partisans après les élections du 23 mars au siège électoral de son parti du Likud à Jérusalem, le 24 mars 2021. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu arrive pour prononcer un discours devant ses partisans après les élections du 23 mars au siège électoral de son parti du Likud à Jérusalem, le 24 mars 2021. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

Les élections du 23 mars – le quatrième scrutin organisé en moins de deux ans – devait permettre à notre énergique Premier ministre, cet homme à l’intelligence affûtée et à l’expérience prodigieuse, de reprendre la main.

Trois fois, dans un intervalle de temps rapide – depuis 2019 – il avait été dans l’incapacité de vaincre pleinement et incontestablement le courageux défi lancé par ses adversaires, déterminés à mettre un terme aux années Netanyahu – la durée de sa gouvernance est en elle-même un record pour le moment inégalé. Et trois fois, il avait dû déployer tous ses talents politiques, qui sont considérables, pour venir à bout de Benny Gantz, son principal rival, parvenant à s’accrocher au pouvoir au mois de mai dernier en attirant Gantz dans sa coalition grâce à une promesse qu’il n’avait jamais eu l’intention de tenir : celle de lui céder le poste de Premier ministre au mois de novembre prochain.

Mais les politiciens d’exception – comme c’est le cas également des grands généraux – savent se créer leur propre chance et, le jour du scrutin approchant, il avait semblé que la bataille de Netanyahu contre la COVID-19 s’était déroulée selon un calendrier parfait qui allait garantir une victoire décisive pour le chef du Likud.

Ce nouvel atout inouï, qui lui conférait une quasi-invincibilité, était une vraie réussite : une campagne de vaccination qui, de l’avis de tous, a été unique au monde et au cours de laquelle les Israéliens ont été largement immunisés.

Si Trump avait choisi le déni et qu’il aura finalement laissé Biden rattraper les retards accumulés, si l’Europe a hésité et tergiversé et qu’une grande partie du Tiers-monde, impuissante, est encore incapable de mener une campagne de vaccination d’une telle ampleur, Netanyahu, pour sa part, a persuadé sans relâche, comme lui seul peut le faire, les plus grands fabricants de vaccins qu’Israël – avec sa culture sociale dynamique et ses caisses d’assurance-maladie super-efficaces – était le terrain d’étude parfait pour tester leurs produits.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, et le ministre de la Santé Yuli Edelstein, à droite, dans un centre de vaccination de la Leumit contre le coronavirus à Tel Aviv avec la cinq-millionième Israélienne à avoir reçu une dose de vaccin (hors cadre), le 8 mars 2021. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Franchement impressionné » par « l’obsession » de Netanyahu, le directeur-général de Pfizer, Albert Bourla, s’était avoué vaincu face à une telle obstination. Et ensuite, les doses ont afflué par millions ; la plus grande partie du public israélien s’est précipitée pour bénéficier de cette protection anti-COVID-19 miraculeuse qui lui était offerte et le virus a été repoussé. Tous les indices, tous les baromètres de la maladie, jusqu’alors catastrophiques, ont commencé à tourner en faveur d’Israël et de Netanyahu. Le taux de contagion a chuté alors même que la réouverture économique devenait plus audacieuse. Et, à la veille des élections, le nombre de malades de la COVID-19 est tombé pour la première fois depuis des mois à moins de 500.

Le Premier ministre s’était ainsi livré à un nouveau tour de magie et le virus était de nouveau sous contrôle. Et les élections devaient marquer assurément sa victoire.

Tous les avantages du Premier ministre

Sauf que ce n’est pas arrivé.

Mais il n’a pas perdu non plus. Pas encore, quoi qu’il arrive. Il pourrait encore faire ployer les chiffres définitifs, comme il a fait ployer la propagation de la COVID-19, devant sa formidable volonté. Tant qu’il restera une voie qui lui permettra de se maintenir au poste de Premier ministre – même si cela paraît improbable, même si cela semble impensable idéologiquement parlant – il est impossible de douter, ne serait-ce qu’une seconde, qu’il empruntera cette voie.

Mais comment tout cela a-t-il été possible alors que la réussite de la campagne de vaccination n’était que le plus irrésistible de tant d’autres éléments qui auraient pu jouer en sa faveur ?

Et ce triomphe qu’il avait toutes les raisons possibles d’anticiper ? Eh bien non, l’électorat israélien ne lui a pas accordé, et il le lui a même refusé.

Mais comment cette situation a-t-elle été possible alors que la réussite de la campagne de vaccination n’était que le plus irrésistible parmi tant d’autres éléments qui auraient pu jouer en sa faveur, des éléments qui avaient clairement entraîné l’enthousiasme, qui avaient été salués par les Israéliens ?

Comment est-il possible qu’il n’ait pas triomphé en ayant signé pas moins de quatre accords de normalisation avec les pays de la région, des accords qui ont été applaudis avec fougue par le public, dans les mois qui ont précédé le vote ? Pourquoi n’a-t-il pas triomphé alors que le Mossad, sous son autorité, a connu des victoires absolument extraordinaires dans sa bataille contre le programme d’arme nucléaire voyou de l’Iran ? Alors que l’économie israélienne, sous sa direction, s’est avérée robuste et innovante, et qu’il semble que le pari de son rétablissement rapide – après les ravages subis lors de la crise de la COVID-19 – soit dorénavant crédible ? Comment n’a-t-il pas triomphé avec une présence si marquée et remarquable sur la scène mondiale ? Comment n’a-t-il pas triomphé alors qu’il a réussi à conserver l’État juif dans une stabilité relative et depuis si longtemps dans un Moyen-Orient changeant et hostile ?

Tout cela, et encore bien davantage.

En amont de ces élections, Netanyahu a été particulièrement enhardi non seulement par l’avantage que représente le fait d’être le Premier ministre en titre, celui dont toutes les actions attirent l’attention du public et les couvertures des médias, mais également par le fait qu’il a pu en toute légitimité et à son gré pénétrer dans les foyers de toute la nation pour informer les Israéliens des évolutions de la lutte contre la COVID-19 et utiliser cette porte d’entrée pour faire avancer – explicitement ou implicitement – ses objectifs politiques.

Netanyahu avait neutralisé ses rivaux et triomphé face au défi le plus incroyable lancé à son leadership

La division et les antagonismes mutuels entre ses adversaires politiques lui sont aussi venus en aide. Si le camp anti-Netanyahu s’est élargi cette fois, incluant dorénavant les défis directs lancés par les politiciens belliqueux Naftali Bennett et Gideon Saar, en plus de celui de son ennemi juré de droite, Avigdor Liberman, ces derniers ont tous présenté des listes différentes, aucun d’entre eux n’a obtenu de résultats substantiels – aucune de ces factions ne remportant une représentation supérieure ou égale à seulement dix députés.

De gauche à droite : Yair Lapid, Benny Gantz, Moshe Yaalon, Gabi Ashkenazi du parti Kakhol lavan lors du lancement officiel de sa campagne à Shefayim, 14 juillet 2019. (Gili Yaari/Flash90)

Le seul parti anti-Netanyahu à avoir remporté un résultat à deux chiffres, la formation centriste Yesh Atid, n’a elle-même recueilli les suffrages que de la moitié du nombre d’électeurs qui, pendant trois scrutins, avaient voté pour l’alliance dont faisait partie à l’époque Yesh Atid, Kakhol lavan, qui était alors dirigée par Benny Gantz.

Lapid et Gantz avaient été à couteaux tirés depuis que Gantz avait rejoint, au printemps dernier, un gouvernement placé sous l’autorité de
Netanyahu : A cette occasion, Netanyahu avait neutralisé ses rivaux et triomphé face au défi le plus incroyable lancé à son leadership. Et en manœuvrant ainsi Gantz, naïf au niveau politique, il avait souligné encore une fois sa virtuosité et renforcé l’idée que même un adversaire endurci par quatre décennies passées dans l’armée israélienne, même un ancien chef d’État-major, n’était pas prêt à affronter le monde cynique, blessant et sans pitié de la politique nationale et internationale.

Et si Netanyahu affirme sans relâche que les médias israéliens se sont jurés de l’écarter du pouvoir, il faut reconnaître que toutes les chaînes de télévision et autres stations de radio lui ont accordé plus de temps en direct pour ses entretiens de campagne que cela n’a été le cas pour ses rivaux. Sur la radio militaire, Yaacov Bardugo, son partisan servile présenté par la radio – à tort – sous la qualité de « commentateur politique », a bénéficié d’une heure d’antenne en prime-time, chaque jour de la semaine, pour chanter les louanges du chef du Likud et dénigrer ses opposants.

Netanyahu a aussi chapeauté un maillage, sur les réseaux sociaux, bien plus large et bien plus sophistiqué que celui de ses adversaires, et il a pu s’appuyer sur un système de mobilisation des électeurs bien plus expérimenté que cela n’a été le cas de ses rivaux, à l’exception peut-être de Yesh Atid.

Il a courtisé, dans sa campagne, l’électorat arabe israélien plus qu’il ne l’avait jamais fait auparavant, insistant sur le fait que ses intentions n’avaient pas été bien comprises lorsqu’il avait mis en garde ses partisans, lors du scrutin de 2015, à savoir que les Arabes se rendaient « en masse » dans les bureaux de vote, et qu’il fallait impérativement que les électeurs du Likud aillent jeter un bulletin dans l’urne. Il a installé un candidat arabe, Nail Zoabi, sur la liste du Likud, promettant à ce dernier un portefeuille de ministre dans la prochaine coalition.

Le député et chef du parti sioniste religieux d’extrême-droite Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, membre de son parti, avec leurs partisans lors de la soirée électorale au siège de la formation à Modiin, le 23 mars 2021. (Crédit : Sraya Diamant/Flash90)

Et il a aussi orchestré – c’est probablement ce qui a la plus importante signification en matière d’arithmétique électorale – la formation de l’alliance orthodoxe-nationaliste qui s’est présentée sous le nom de Parti sioniste religieux et qui s’est adjugée six sièges, ce qui permettra à la faction Otzma Yehudit, dirigée par le disciple kahaniste Itamar Ben Gvir, qui veut expulser du pays les Arabes « déloyaux », et à la faction Noam, violemment anti-LGBT, d’entrer à la Knesset.

Il a affirmé que Ben-Gvir ne siègerait pas à la tête d’un ministère, reconnaissant ainsi de manière implicite que les politiques d’Otzma sont inadmissibles, mais il a déclaré qu’il était totalement légitime, à ses yeux, d’aider la faction à intégrer le Parlement – et potentiellement sa coalition – afin de garantir qu’aucun vote de la droite ne serait gaspillé pour les formations qui, se présentant seules, seraient restées en-deçà du seuil de 3,25 %.

De l’autre côté du spectre politique, en contraste, le Meretz, Kakhol lavan de Gantz, le parti islamique conservateur Raam et même le parti Travailliste redynamisé par l’arrivée à sa tête de Merav Michaeli ont insisté sur la nécessité de se présenter séparément – même si les sondages annonçaient que certains des mouvements flirtaient dangereusement avec le seuil électoral – et ils ont préféré éviter des fusions potentielles, même lorsqu’il a été clair que les perspectives de victoire de Netanyahu seraient considérablement renforcées si l’un d’entre eux devait échouer à entrer à la Knesset.

La distribution des fauteuils parlementaires dans son ensemble reflète la conclusion tirée par les enquêtes d’opinion dans plusieurs sondages qui avaient été réalisés avant les élections : Un peu plus de la moitié des Israéliens ne veulent plus que Netanyahu se maintienne à son poste de Premier ministre

Et encore une fois, malgré tous les avantages dont il disposait, ses politiques avisées et ses complots tactiques, le voilà qui échoue à remporter une victoire décisive. L’alliance du Parti sioniste religieux rentre en effet à la Knesset – comme c’est le cas également de toutes les formations mentionnées ci-dessus, à la gauche de l’échiquier politique. Mais le Likud, de son côté, perd encore largement du terrain, passant de 36 à 30 sièges, ce qui représente 285 000 votes.

En définitive, la distribution des fauteuils parlementaires dans son ensemble reflète la conclusion tirée par les enquêtes d’opinion dans plusieurs sondages qui avaient été réalisés avant les élections : Un peu plus de la moitié des Israéliens ne veulent plus que Netanyahu se maintienne à son poste de Premier ministre.

Tout pour gagner

Et la question est : Pourquoi ?

Ou pour poser cette question d’une autre façon, à la fois plus nuancée et plus précise : Pourquoi un si grand nombre d’Israéliens, qui apprécient une grande partie de ce que Netanyahu a fait pour assurer la sûreté du pays, qui le considèrent comme une personnalité plus capable et plus forte que la majorité – si ce n’est la totalité – de ses adversaires, et qui s’inquiètent du bien-être d’Israël en son absence, ont-ils néanmoins choisi de voter contre lui ?

Chez certains, l’affirmation faite par tous ses rivaux désunis a résonné pleinement : Netanyahu en est venu à considérer ses intérêts propres et les intérêts de la nation comme inséparables et il est donc prêt à utiliser tous les moyens – notamment la légitimation des plus radicaux dont la présence à la Knesset est une souillure pour Israël – dans le seul but de conserver le pouvoir

Il n’y a pas une seule et unique réponse, mais plutôt des facteurs qui ont contribué à peser sur cette petite majorité de l’électorat qui a voté en faveur de partis ayant indiqué ou laissé entendre qu’ils chercheraient à écarter le politicien ayant remporté le plus de succès de toute l’Histoire israélienne.

Chez certains, l’affirmation faite par tous ses rivaux désunis a résonné pleinement : Netanyahu en est venu à considérer ses intérêts propres et les intérêts de la nation comme inséparables et il est donc prêt à utiliser tous les moyens – notamment la légitimation des plus radicaux dont la présence à la Knesset est une souillure pour Israël – dans le seul but de conserver le pouvoir.

Ce qui, par ricochet, a entraîné des craintes croissantes pour notre démocratie sous sa gouvernance – et en particulier l’inquiétude que s’il devait être réélu avec un soutien suffisamment docile, alors il refonderait à son goût et dans son intérêt la séparation des pouvoirs telle qu’elle existe dans le pays.

Netanyahu a passé les trois dernières années à renforcer ses attaques contre la police et les procureurs de l’État, qui l’ont mis en examen pour des faits de corruption, en les accusant d’avoir fabriqué de toutes pièces leurs accusations. Lui et ses loyalistes s’en sont pris sans relâche au procureur-général Avichai Mandelblit qui, selon eux, aurait pris la tête d’un coup d’État politique sophistiqué – indépendamment du fait que Mandelblit a été nommé à son poste par Netanyahu comme cela avait été aussi le cas de l’ancien commissaire de la police israélienne, Roni Alsheich, qui avait supervisé l’enquête ayant débouché sur les inculpations.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) s’entretient avec son avocat Amir Hadad avant une audience au tribunal de district de Jérusalem, le 8 février 2021. (Crédit : Reuven Castro / AP)

Le public, pour sa part, attend le déroulement du procès pour établir clairement le degré de culpabilité de Netanyahu. Les accusations – qui se concentrent partiellement sur des accusations de cadeaux illicites offerts au Premier ministre et, ce qui est plus important, sur ses efforts présumés visant à rassembler autour de lui les médias israéliens, mettant en place un système d’avantages financiers au profit de barons de la presse et en échange d’une couverture favorable de ses actions – ces accusations, donc, ne doivent certainement pas être lues en noir et blanc, que ce soit par le citoyen lambda ou par les experts juridiques.

A LIRE – Etat d’Israël vs. Netanyahu : détails de l’acte d’accusation du Premier ministre

Alors que la phase de présentation des preuves va débuter en date du 5 avril, il n’y a aucun consensus public sur l’issue du procès. Mais les attaques lancées par le Premier ministre sur les hauts-responsables du système judiciaire ont nourri une inquiétude : celle qu’il puisse être tenté de se placer au-dessus des lois du commun des mortels.

Tandis que Netanyahu insiste sur le fait que ses réformes du système judiciaires ne visent pas à le soustraire de son procès, ses loyalistes semblent démentir cette affirmation

Dans le cadre des initiatives prises par Netanyahu pour s’extraire de ses déboires judiciaires, il s’est posé énergiquement en défenseur d’une « réforme » radicale de l’équilibre entre pouvoir législatif et pouvoir exécutif, d’un côté, et le système judiciaire, de l’autre. Si cela avait été une cause qu’il avait placée au cœur de son programme avant de se trouver au centre d’accusations de corruption, cette velléité aurait peut-être résonné davantage de chaque côté de l’échiquier politique israélien : même certains juristes libéraux estiment que la Cour suprême est devenue trop activiste et trop interventionniste. Mais tandis que Netanyahu insiste sur le fait que ses réformes du système judiciaire ne visent pas à le soustraire de son procès, ses loyalistes semblent démentir cette affirmation.

Les membres du Likud et d’Otzma Yehudit ont dit à l’électorat, avant le jour des élections, qu’ils avaient bien l’intention d’initier un projet de loi – à effet rétroactif – qui interdirait de poursuivre en justice un Premier ministre en exercice. Quand Netanyahu a insisté, dans de nombreuses interviews, sur le fait qu’il ne prônerait pas lui-même une législation semblable et qu’il ne se reposerait pas dessus, une grande partie du public – opposants et partisans – ne l’a probablement pas cru. C’est le même Premier ministre, après tout, qui avait juré de manière répétée, lorsqu’il était parvenu à attirer Gantz dans le piège de sa (courte) coalition, qu’il honorerait un accord de « rotation » qui aurait permis au chef de Kakhol lavan de prendre la tête du gouvernement au mois de novembre 2021 – revenant ensuite sur sa promesse, sans par ailleurs réellement surprendre qui que ce soit à l’exception notable de Gantz lui-même, et déclenchant le processus qui devait déboucher sur l’organisation de ces dernières élections.

Et il apparaît qu’aux yeux d’au moins une partie de l’électorat, Netanyahu, malgré toutes ses qualités, représente dorénavant une menace potentielle pour la démocratie israélienne et qu’il est devenu un leader auquel il est impossible de faire confiance – des attributs peu séduisants pour un certain nombre d’Israéliens en âge de voter.

Le chef du parti Tikva Hadasha, Gideon Saar, et son épouse Geula déposent leur bulletin de vote dans un bureau de vote à Tel Aviv lors des élections pour la Knesset, le 23 mars 2021. (Noam Revkin Fenton/Flash90)

Évaluant les résultats encore non-définitifs du vote aux premières heures de la matinée, mercredi dernier, Netanyahu a vivement recommandé à Saar et à Bennett de revenir dans son orbite pour lui permettre de construire une coalition stable et d’éviter un cinquième tour. Il est improbable, mais pas impossible, que l’un d’entre eux – voire les deux – puissent encore se rallier, grâce à un laborieux travail de persuasion, à une telle initiative.

Le chef de Yamina Naftali Bennett lors de la soirée électorale, le 23 mars 2021. (Crédit : Avi Dishi / Flash90)

Toutefois, les deux hommes – et tout l’électorat israélien – savent bien qu’une fois qu’il sera confortablement réinstallé au poste de Premier ministre, Netanyahu cherchera à exploiter toutes les failles qu’il sera parvenu à laisser dans les accords conclus afin de contrevenir aux dispositions de coalition qui ne seraient finalement pas à son goût. Après avoir assisté à ce qu’il s’est passé avec Gantz, il est probable qu’aucun de ses adversaires compatibles au niveau idéologique n’acceptera un accord de rotation que Netanyahu augurerait.

Et c’est ainsi que ses antécédents de promesses rompues, en plus de sa campagne de railleries qui a pris pour cible Bennett et Saar, ont accéléré la diminution de ses soutiens – une baisse qui l’empêche, aujourd’hui, de revendiquer une victoire claire et qui réduit les moyens mis à sa disposition qui seraient susceptibles de garantir sa réélection.

Quand même les plus belliqueux deviennent des « gauchistes »

Netanyahu, au fil des ans, a également éloigné de lui une importante partie du public en attisant la division et les querelles internes.

Le ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman (à gauche) s’entretient avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors de la session de l’assemblée plénière du Parlement israélien, alors que la Knesset vote sur la loi de gouvernance, qui, entre autres, relève le seuil électoral. Le 11 mars 2014. (Miriam Alster/FLASH90)

Quand Liberman avait refusé de rejoindre sa coalition après le premier des quatre scrutins consécutifs, le leader d’Yisrael Beytenu, qui vit dans une implantation – et qui a évoqué, dans le passé, l’idée de redessiner les frontières d’Israël de manière à ce que les territoires où la population arabe est forte figurent comme faisant partie de la Cisjordanie – avait été, manu militari, qualifié de « gauchiste » par Netanyahu -le mot fourre-tout utilisé par le Premier ministre pour désigner le Mal absolu. Et en effet, toute personnalité susceptible de compliquer le maintien au pouvoir de Netanyahu est, un jour ou l’autre, désigné comme appartenant à la gauche de l’échiquier politique – Saar, Bennett, Liberman, le procureur de l’État, les agents de police, les médias, et bien d’autres – devenant autant de personnalités vilipendées auxquels il est impératif de résister.

Tandis qu’ils restent « la gauche » – faibles, ennemis dénués de tout patriotisme lorsqu’ils s’opposent à l’annexion de la Cisjordanie et qu’ils cherchent à construire des alliances avec les politiciens arabes – lui se présente en tant que leader du camp de droite, nationaliste et patriotique – même lorsqu’il suspend l’annexion en raison d’un traité de paix et qu’il courtise les électeurs arabes.

A l’évidence, au cours du dernier scrutin, les électeurs ont été moins nombreux à se montrer sensible à un tel argument.

Des Israéliens protestent contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu, et commémorent l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin, à Jérusalem, le 31 octobre 2020. (Yonatan Sindel/Flash90)

Netanyahu, l’homme qui avait pris la tête de l’opposition politique à Yitzhak Rabin dans les mois qui avaient précédé l’assassinat du Premier ministre par un extrémiste juif en 1995, se retient dorénavant de lancer des accusations trop incendiaires à l’encontre de ses opposants. Ce qui n’est pas le cas de son fils, Yair, qui publie sans relâche des posts provocateurs sur les réseaux sociaux, et des extrémistes, parmi les partisans du Premier ministre, qui ont attaqué des manifestants participant à des rassemblements anti-Netanyahu et qui ont pris pour cible les événements de campagne de Gideon Saar. Pendant les derniers jours de la campagne, Netanyahu a dit être opposé à ces violences mais il n’a pas su résister au cynisme, affirmant condamner les attaques « même » contre des rivaux « insignifiants » comme Saar.

Des aspects de sa lutte contre la COVID-19 ont également découragé une large section de l’électorat, qui s’inquiète de ce que le caractère juif d’Israël semble être de plus en plus déterminé par la communauté ultra-orthodoxe, qui ne représente que 12 % de la population.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, (au centre), avec le ministre de la Défense Naftali Bennett, (deuxième à gauche), le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri, (deuxième à droite), le ministre de la Santé Yaakov Litzman, (à droite), et le député de la Torah unie Moshe Gafni, (à gauche), lors d’une réunion des chefs des partis de droite, le 4 mars 2020. (Yonatan Sindel/Flash90)

Cela fait longtemps que les deux alliés affichant le plus de loyauté à l’égard de Netanyahu sont les partis ultra-orthodoxes Shas et Yahadout HaTorah. S’inquiétant de les voir s’écarter de son camp, le Premier ministre et ses collègues avaient choisi de ne pas mettre en œuvre le système dit « de signalisation » qui aurait imposé des confinements stricts dans les secteurs présentant un fort niveau d’infections à coronavirus, dans la mesure où un grand nombre, parmi eux, étaient des quartiers ou des villes à majorité ultra-orthodoxes, et il avait alors opté pour un confinement du pays tout entier.

Montrant une déférence similaire à l’égard des demandes soumises par les politiciens haredim, il avait gelé, en 2017, le compromis dit « du mur Occidental » – qui prévoyait d’accorder au judaïsme non-orthodoxe une responsabilité officielle dans la supervision de la zone de prière pluraliste du mur Occidental – trahissant ainsi un accord qui avait été solennellement négocié avec les leaders de la Diaspora juive. De la même manière, il n’a pas défendu, au début du mois, un jugement rendu par la Haute-cour qui a établi que les conversions au judaïsme par le biais des mouvements réformé et conservateur devaient être considérées comme légitimes à des fins de citoyenneté.

De tels positionnements – et son refus de s’attaquer à la norme inégalitaire de l’exemption de service militaire pour la majorité des jeunes ultra-orthodoxes – signifient que Netanyahu est largement considéré comme étant dans la poche des Haredim – un « capitulateur en série » devant eux, pour reprendre les mots de Liberman. Et ainsi, les rangs des électeurs non-désireux d’apporter leur soutien à Netanyahu ont été rejoints par tous ceux qui considèrent qu’Israël, sous sa gouvernance, connaît une coercition religieuse de plus en plus forte, induite par les ultra-orthodoxes.

A terre, mais pas encore vaincu

La normalisation des extrémistes politiques, la violation des promesses, le certain encouragement à la violence de bas niveau, le dénigrement des adversaires… Tout cela, et plus encore, a privé Netanyahu d’une victoire claire qu’il avait pourtant ouvertement anticipée : il avait ainsi déclaré aux petits entrepreneurs lors d’un appel en visioconférence – dont le contenu avait fuité – qu’il s’attendait à remporter 40 sièges et plus.

Le pays ne s’est pas retourné contre lui. Il est à la fois attiré et rebuté par sa détermination, sa résistance, sa ténacité

Tout n’est pas encore fini. Le Likud est – de loin – le parti le plus important. Tout petit changement intervenant dans les votes aurait pu lui apporter, ainsi qu’à ses alliés et à un Bennett toutefois réticent, une majorité de 61 sièges ; il manquait peu pour qu’il parvienne à cette majorité. Il continue à se battre.

Le pays ne s’est pas retourné contre lui. Il est à la fois attiré et rebuté par sa détermination, sa résistance, sa ténacité.

Le Likud se tient solidement derrière lui. Contrairement à son rival historique, le parti Travailliste, il n’abandonne pas ses leaders. Menachem Begin avait échoué à huit reprises avant de remporter une élection. Les membres de la Knesset appartenant à la formation restent fidèles à Netanyahu en raison d’un « mélange d’admiration et de crainte », comme l’avait dit l’ex-ministre du Likud Limor Livnat, dorénavant laissée sans illusions face à son responsable – et ils restent aussi fidèles parce que les perspectives d’avancement, dans le parti, seront directement liées à leur capacité de flatterie.

Aujourd’hui, le Premier ministre cherche des transfuges dans le camp anti-Netanyahu. Il tente d’humilier suffisamment Bennett pour le convaincre de se rallier à lui plutôt que de pactiser avec la gauche. Il promettrait la lune à Saar – il aurait juré, en particulier, qu’il quitterait la politique après lui avoir cédé le poste de Premier ministre, dans un an. Ses émissaires tentent de séduire l’arbitre le plus improbable dont l’ombre ait jamais plané sur une élection de toute l’Histoire d’Israël – à savoir Mansour Abbas de Raam, l’homme que Netanyahu qualifiait « d’antisioniste » et dont le parti, avait-il affirmé sans équivoque, ne pouvait jouer aucun rôle dans sa coalition, ne pouvait jouer aucun rôle en tant que membre officiel de cette dernière, ni en tant que soutien de l’extérieur. « Je ne ferai jamais cela… c’est hors de question », s’était-il exclamé.

Mais tout ça, bien sûr, c’était avant les élections.

Tout dépend dorénavant des politiciens

L’électorat s’est exprimé. Mais les machinations politiciennes, de leur côté, viennent seulement de débuter. Et aucun de ses adversaires n’est à la hauteur de l’expérience et de la ruse de Netanyahu.

Peut-être saura-t-il persuader Saar ou Bennett que, cette fois-ci, il tiendra sa promesse de céder le pouvoir d’ici un an, d’ici deux ans ou d’ici deux ans et demi.

Mansour Abbas, chef du parti islamiste Raam, prie à Maghar, dans le nord du pays, le 26 mars 2021. (Crédit : Ahmad Gharabli/AFP)

Peut-être Abbas – un acteur encore peu connu et un esprit à l’évidence indépendant et courageux qui s’était placé dans une situation politique et personnelle risquée lorsqu’il avait déserté la Liste arabe unie, décidant de se présenter séparément – conclura-t-il que Netanyahu, plutôt que Lapid, sera plus à même d’apporter les ressources nécessaires pour s’attaquer au crime dans la communauté arabe israélienne, qu’il saura alléger les restrictions liées aux permis de construire et améliorer les conditions socioéconomiques de ses électeurs. Nous le saurons jeudi dans son intervention auprès des médias.

L’électorat a pris en compte à la fois ses inquiétudes légitimes portant sur la vulnérabilité accrue d’Israël face aux menaces extérieures en l’absence de Netanyahu, et à la fois ses craintes raisonnables concernant la cohésion intérieure et la résilience du pays sous la gouvernance continue du Premier ministre

Et, une fois encore, l’avenir d’Israël est sur le fil du rasoir.

Contrairement aux trois scrutins précédents, Netanyahu avait de bonnes raisons de croire que, cette fois, sa bataille contre la COVID-19 allait être décisive. Mais les électeurs ont réfléchi autrement. L’électorat a pris en compte à la fois ses inquiétudes légitimes portant sur la vulnérabilité accrue d’Israël face aux menaces extérieures en l’absence de Netanyahu, et à la fois ses craintes raisonnables concernant la cohésion intérieure et la résilience du pays sous la gouvernance continue du Premier ministre.

Ce qu’ont fait les électeurs israéliens dans les urnes, avec une sagesse apparente, a été d’exiger des adversaires de Netanyahu qu’ils apportent la preuve qu’ils étaient vraiment convaincus de ce qu’ils avançaient lorsqu’ils affirmaient jour après jour, pendant la campagne, que la présence du Premier ministre était devenue incompatible avec les intérêts d’Israël.

Les partis anti-Netanyahu ont tous les sièges dont ils ont besoin – même plus – pour faire sortir du jeu le Premier ministre mais ils devront savoir mettre de côté leurs ambitions personnelles et leurs différends idéologiques essentiels pour y parvenir. Et ils devront s’accorder et agir de concert avec cette conviction qu’Israël se portera mieux sans Netanyahu, qu’il fait aujourd’hui plus de mal que de bien à la nation.

Le 23 mars, l’électorat israélien a refusé d’accorder une victoire claire à Netanyahu. Mais seuls ses opposants élus pourront sceller sa défaite.

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