Une chanteuse israélienne crée le premier album pop en ladino à Amsterdam
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Une chanteuse israélienne crée le premier album pop en ladino à Amsterdam

Noam Vazana s'intéresse à l'évolution de cette culture juive séfarade agonisante en s'imaginant ce qu'elle serait devenue si cette tradition musicale ne s'était pas arrêtée

Noam Vazana a écrit son nouvel album   'Andalusian Brew' en Ladino. (Crédit : Asaf Lewkowitz/via JTA)
Noam Vazana a écrit son nouvel album 'Andalusian Brew' en Ladino. (Crédit : Asaf Lewkowitz/via JTA)

AMSTERDAM (JTA) — Vagabondant le long des rues somptueuses de la ville de Fès, dans le nord du Maroc, Noam Vazana a entendu plusieurs hommes chanter des tonalités qui lui étaient familières.

Vazana, une musicienne israélienne de 35 ans au talent reconnu, se trouvait ce jour-là dans le pays de naissance de ses ancêtres pour y donner un concert lors du festival Tanjazz de Tanger. Elle a commencé à suivre les hommes à travers les ruelles, vers une place où des centaines de locaux chantaient la même chanson en arabe à l’occasion d’une fête de rue.

Elle n’a pu ni reconnaître, ni comprendre les paroles mais la mélodie était gravée dans certains de ses plus anciens souvenirs d’enfance : Ceux d’une chanson que feu sa grand-mère lui chantait souvent en Israël en ladino, la langue juive séfarade quasiment éteinte aujourd’hui.

Pour Vazana, cette expérience a été le début d’un voyage qui devait l’amener à explorer ses racines et la langue et la culture de son aïeule.

Elle aura également été à l’origine de la création, cette année, d’un album qui, selon les experts, est le premier en son genre depuis de nombreuses années de chansons ladino pour adultes, tout juste écrites et composées.

Ce nouvel album, qui doit encore être enregistré dans sa totalité, sortira sous le nom de scène de Vazana, Nani — qui n’est autre que le surnom que lui donnait sa grand-mère.

« Le ladino était comme une langue interdite chez nous », explique Vazana. Pour son père, né à Fès, elle représentait l’opposé de l’intégration au sein de la société israélienne, explique-t-elle.

Mais entendre cette mélodie dans la ville marocaine a rappelé à Vazana la manière dont sa grand-mère chantait en ladino et notamment « une fois où elle et moi écossions des haricots dans la cuisine ».

Cet album en ladino rejoint une scène musicale croissante apparue il y a environ 20 ans grâce à de jeunes artistes séfarades dont un grand nombre d’entre eux sont originaires d’Israël et qui, à l’instar de Vazana, ont souhaité renouer avec leurs racines par le biais de la musique.

Parmi ces artistes, des auteurs-compositeurs comme Yasmin Levi, la fille de feu le chercheur en culture séfarade Yitzhak Isaac Levy et Mor Karbasi. Tous deux recourent à leurs puissantes voix pour mettre en valeur le caractère dramatique typique de nombreux chants traditionnels en ladino.

Préserver la musique ladino dans toute sa gloire originelle constitue une tâche difficile – et, selon un grand nombre de personnes, une tâche importante – en raison de la rareté du nombre d’enregistrements historiques.

Après la Shoah et la création de l’Etat d’Israël, la vaste majorité des Juifs du bassin méditerranéen était partie s’installer en Israël et ailleurs.

Cet exode avait signifié que le ladino était passé du statut de langue vivante parlée par un demi-million de personnes à celui de dialecte majoritairement utilisé par une population vieillissante d’immigrants en Israël et par une faible partie des 15 000 Juifs de Turquie.

Noam Vazana lors du festival Tanjazz de Tanger, au Maroc, le 14 septembre 2017 (Autorisation : Vazana/via JTA)

Vazana explique s’inquiéter pour la survie du ladino.

Elle a entamé une tournée en Europe en interprétant des chansons traditionnelles en ladino auxquelles elle a apporté une tonalité contemporaine.

Mais sa démarche n’est pas ethnographique.

Au lieu de recréer une musique authentiquement ladino, elle tente, dans ce nouvel album, de l’adapter à notre époque – laissant l’auditeur imaginer un monde où la langue ladino et sa culture musicale auraient pu évoluer comme cela a été le cas d’autres variantes espagnoles et portugaises, comme l’espagnol des Canaries, le créole ou le galicien.

Les radios où ces dialectes sont parlés diffusent souvent des compositions combinant des éléments anciens et contemporains.

Les thèmes abordés dans cette nouvelle tournée comme dans l’album reflètent même de manière plus poignante la tentative de Vazana de moderniser la musique ladino.

L’un des titres est un hommage à la fois drôle et passionné aux vertus de l’aubergine – et, il est même complété par des astuces de cuisson. L’une offre une voix à une femme transgenre devenue homme pour rendre fier son père, dépourvu de fils ; une autre adapte la poésie du philosophe du 11e siècle Shmuel Hanagid, supposée homoérotique.

Ancienne joueuse de trombone et membre des forces aériennes israéliennes et des orchestres de l’armée israélienne, Vazana montre ses talents de musicienne et de chanteuse dans le spectacle « Andalusian Brew ».

Son style fait penser à la fusion improbable entre la musique de l’innovatrice de la pop Vanessa Carlton et celle de l’une des grandes divas ladinos du 20e siècle, Rosa Ashkenazi.

L’une de ses chansons, « une seconde peau »(« Una Segunda Piel »), qui figurera sur le nouvel album, est consacrée à une ancienne coutume séfarade appelée « La Mortaja » dans laquelle les personnes d’âge mûr étaient enveloppées dans un linceul lors d’une reconstitution de funérailles – souvent après être devenus grands-parents ou à l’occasion de la retraite.

Noam Vazana a étudié la culture et la poésie Ladino alors qu’elle préparait son album et sa tournée (Crédit : Asaf Lewkowitz/via JTA)

« Cela paraît très macabre de prime abord, mais en fait, la cérémonie ne parle pas de mort du tout mais plutôt de renaissance », commente Vazana.

« On est aux prises avec la mortalité mais en même temps, on renvoie le linceul – et symboliquement les problèmes – derrière soi et on amorce une nouvelle phase de l’existence ».

En préparant la tournée et l’album, Vazana a étudié la culture et la poésie ladinos aux côtés de Jonathan Benavides, président de la communauté juive de la ville néerlandaise de Leiden. Benavides est l’un des rares professeurs de ladino aux Pays-Bas, un pays où la communauté juive portugaise, vieille de plusieurs siècles, a été dans le passé l’une des plus importantes diasporas séfarades au monde.

« Pour autant que je sache, il n’y a jamais eu jusqu’à présent d’album ladino conçu avec de nouvelles chansons et de nouvelles mélodies », a confié Benavides à JTA. « Il y a eu récemment des albums extraordinaires mais avec des oeuvres traditionnelles ».

Devin Naar, professeur d’études séfarades à l’université de Washington, a expliqué à JTA qu’en termes d’albums ladinos ayant été récemment composés, il n’en connaît que deux qui ont été conçus en direction des enfants : « Ora de Despertar », sorti en 2016 et interprété par Sarah Aroeste, et une autre compilation parue en Israël ces derniers mois et intitulée « Yeladino ».

Benavides n’a pas encore vu Vazana en tournée mais il n’est pas sûr de certaines des sources qu’elle a étudiées à ses côtés – notamment du poème de Hanagid, qui serait homoérotique.

« Il est vrai que la poésie homoérotique a été écrite par certains poètes dans l’Espagne du 12e siècle », explique-t-il. « Mais je ne suis pas sûr qu’il soit possible d’affirmer que Shmuel Hanagid l’a fait ».

De manière plus générale, Benavides indique ne pas avoir véritablement foi dans un projet qui explore le ladino dans un contexte laïc, comme Vazana semble le faire.

« Ce n’est pas que le ladino soit une langue religieuse. Ce n’est pas le cas », dit-il. « Mais cette langue faisait partie d’un monde, d’une communauté définis par la religion juive. Et lorsque vous l’examinez hors de ce contexte, eh bien, vous n’appréhendez que la moitié de l’histoire ».

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