Une commémoration commune pour les victimes de guerre à la frontière de Gaza
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Une commémoration commune pour les victimes de guerre à la frontière de Gaza

L'ex chef d'état-major israélien a aussi assisté à un concert israélo-arabe symbolisant le passage du deuil à l'espoir

Elhanan Miller est notre journaliste spécialiste des affaires arabes

Avner Itai dirige le Requiem de Mozart à la frontière de Gaza, le 4 juin 2015. (Autorisation / Noam Ekhaus)
Avner Itai dirige le Requiem de Mozart à la frontière de Gaza, le 4 juin 2015. (Autorisation / Noam Ekhaus)

KFAR AZA – Lorsque Wolfgang Amadeus Mozart a composé son requiem monumental, en 1791, il aurait difficilement pu imaginer qu’il serait joué un jour lors d’un concert de commémoration pour les victimes palestiniennes et israéliennes d’une guerre au Moyen-Orient.

Mais des centaines d’Israéliens ont afflué jeudi dernier à un concert intitulé « Du deuil à l’espoir », où la messe catholique funéraire a été jouée sur un terrain de football près du kibboutz Kfar Aza, une communauté laïque de 650 âmes créée en 1951 par des immigrants en provenance d’Egypte et du Maroc, située à seulement 5 kilomètres des quartiers Est de Gaza.

A la nuit tombée, la foule, en grande partie âgée de la quarantaine, sirotant du vin dans des gobelets en plastique et grignotant de petits focaccias, s’est rapprochée de la grande scène noire surplombant Chajaya.

Tout en pliant des notes de papier expliquant comment agir en cas d’alerte, le public s’est assis pour écouter le maestro Avner Itai diriger les chœurs du mouvement des kibboutz accompagnés par des musiciens de l’Ensemble des Solistes de Tel-Aviv.

Dans la deuxième moitié du concert des artistes israéliens, Juifs et Arabes – dont Yair Dalal, Lubna Salameh, Rakefet Amsalem et Yaffa Abu Shamis – se sont produits dans les deux langues.

Le requiem a été interrompu à deux reprises pour permettre deux interludes déchirantes : une chanson juive sur la base du Livre des Lamentations et une interprétation musicale de l’appel musulman à la prière, accompagnée d’une flûte de pan en bois.

Un des invités, assis en civil au premier rang, n’était autre que l’ancien chef d’état-major de Tsahal Benny Gantz, qui a dirigé l’été dernier les troupes israéliennes dans la bande de Gaza.

Assnat Bartor, professeur d’études bibliques à l’université de Tel-Aviv, a eu l’idée du concert lors de l’opération Bordure protectrice l’été dernier, en réussissant à mobiliser le Conseil régional de Shaar Hanegev – ainsi que de musiciens volontaires juifs et arabes. Vingt et un habitants de la bande de Gaza ont également été invités, mais seuls trois ont obtenu un visa d’entrée.

« Nous avons dû surmonter le scepticisme, le cynisme et les désaccords », a reconnu Bartor au Times of Israel. « Pas tout le monde n’accepte le concept de jour de deuil conjoint entre Israéliens et Palestiniens. »

Un flûtiste bédouin se produit au concert (Autorisation / Noam Ekhaus)
Un flûtiste bédouin en concert (Autorisation / Noam Ekhaus)

Certains Israéliens vivant dans les communautés du Sud, près de la bande de Gaza, ont effectivement été en colère contre la tenue du concert.

« Penser que ce genre d’événements aura une quelconque incidence sur les terroristes du Hamas est illusoire », a confié le journaliste Albert Gabai de Sderot au site d’information israélien Walla.

D’autres, comme le critique musical Noam Ben Zeev, de Haaretz, ont au contraire été contrariés par l’absence d’un message politique clair. « Rien que le deuil et l’espoir … chanter pour la paix … pendant combien de temps peut-on répéter ces clichés sans rien dire ? »

Mais sur l’herbe, à Kfar Aza, le cynisme n’était pas de mise.

« Ne méritent-ils pas un requiem ? », demanda Shuvit Melamed, une travailleuse sociale de Herzliya. « Pendant la guerre, j’ai publié des photos d’enfants de Gaza qui étaient tués chaque jour… Je voulais montrer qu’ils souffraient, eux aussi. »

Melamed a insisté que la reconnaissance de la souffrance des Palestiniens ne diminuait en rien sa solidarité avec les Israéliens qui ont perdu leurs proches. « Je me souviens par cœur des noms de tous les [soldats] tombés », dit-elle.

Melamed et son amie Raya Rosin de Tel-Aviv se demandaient si les gens de Gaza pouvaient entendre les notes émanant de la dernière répétition sur la scène. Les deux femmes étaient remplies de fierté car deux bus pleins sont venus des quartiers populaires du sud de Tel-Aviv, malgré le coût important.

« Je ne sais pas si cela va aider, mais je soutiens l’idée de meilleures relations de voisinage », a dit Rosin. « Il y a de la musique à Tel-Aviv aussi, mais la combinaison de la musique et de cet endroit est pleine de sens. »

Abou Ibrahim, un résident du camp de réfugiés de Jabaliya, est l’un des trois habitants de Gaza à avoir reçu le permis d’entrée spécial pour assister au concert.

« Nous en avons assez des guerres et des morts ; nous voulons vivre en paix », a-t-il dit. « Si les choses étaient plus faciles, vous verriez des milliers de personnes [de Gaza] demander à participer. »

« Rien que le deuil et l’espoir … chanter pour la paix … pendant combien de temps peut-on répéter ces clichés sans rien dire ? Probablement pour toujours. »

Noam Ben Zeev

Ayant travaillé dans la construction en Israël au milieu des années 1990, Abou Ibrahim a appris à parler l’hébreu, une langue qu’il maîtrise malgré des années de désuétude.

Il voudrait que les citoyens israéliens transmettent le message de la non-violence envers Gaza. « Nous aimons la vie exactement comme vous en Israël », a-t-il affirmé.

Vêtu de vêtements blancs, Ihab Balha, un maître de soufisme de Jaffa et directeur du Verger des enfants d’Abraham, une organisation à but non lucratif pour l’enseignement de la coexistence, a estimé que l’événement symbolisait l’unité entre les humains de différentes confessions.

« Dieu veut que nous nous réunissons en tant qu’êtres humains, indépendamment de l’endroit d’où nous venons, » a-t-il dit.

« Je suis certain que les gens de Gaza vont entendre le concert dans leur cœur, même s’ils ne l’entendent pas avec leurs oreilles. »

Raya Rosin (à gauche) et Shuvit Melamed ont assisté à un concert intitulé 'du deuil à l'espoir' à Kfar Aza, le 4 juin 2015 (Elhanan Miller / Times of Israel)
Raya Rosin (à gauche) et Shuvit Melamed ont assisté à un concert intitulé ‘du deuil à l’espoir’, à Kfar Aza, le 4 juin 2015. (Elhanan Miller / Times of Israel)
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