USA: Les historiens juifs descendent dans l’arène politique après la hausse des crimes racistes
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USA: Les historiens juifs descendent dans l’arène politique après la hausse des crimes racistes

Les spécialistes de l’histoire juive et les conservateurs n’ont de cesse d’envoyer un message : 'faites attention'

Manifestation anti-racisme au Brooklyn Park, nommé d'après le défunt membre des Beastie boys, Adam Yauch, après qu'il se foit défiguré avec des croix gammées, le 20 novembre 2016. (Crédit : Spencer Platt/Getty Images)
Manifestation anti-racisme au Brooklyn Park, nommé d'après le défunt membre des Beastie boys, Adam Yauch, après qu'il se foit défiguré avec des croix gammées, le 20 novembre 2016. (Crédit : Spencer Platt/Getty Images)

NEW-YORK – Deux mois après l’élection présidentielle américaine, les spécialistes en Histoire juive et les conservateurs de musées n’ont eu de cesse d’envoyer un message : faites attention.

« Notre histoire nous rappelle les dangers du racisme et du sectarisme », a mis en garde le Center for Jewish History.

Dans un communiqué du mois de novembre, l’Holocaust Memorial Museum des États-Unis a affirmé que « l’Holocauste n’a pas commencé par tuer, il a commencé par des mots ». Ce même mois, une lettre ouverte de plus de 200 historiens juifs américains a suggéré qu’il « n’est pas trop tôt pour commencer à se mobilier en signe de solidarité ».

Les communiqués ne sont généralement pas un moyen pour nous de nous faire entendre, ont déclaré les auteurs et signataires. Les universitaires et les institutions historiques essayent d’ordinaire de rester loin de la sphère politique dans leur vie professionnelle. Ils s’attellent davantage à interpréter ce qui s’est passé, plutôt que ce qui est en train de se passer.

Mais la campagne présidentielle, qui a mis en avant le discours très clivant d’un point de vue ethnique de Donald Trump et de ses nombreux partisans, et l’après-élection qui a vu le nombre de crimes racistes et d’agressions antisémites et anti-minorités augmenter, a convaincu les institutions qu’il était temps de faire entendre leur voix.

« C’était vraiment un moment décisif pour moi », a déclaré Hasia Diner, directrice de l’University’s Goldstein-Goren Center for American Jewish History à New York, qui a signé la lettre ouverte des historiens. « Cela m’a fait réaliser qu’en tant qu’historiens, si on ne peut rien prédire, nous avons eu et avons encore, la responsabilité de tirer le signal d’alarme. »

La lettre, qui a été publiée dans le Jewish Journal of Los Angeles une semaine après l’élection, accusait explicitement Trump d’attiser les flammes du sectarisme à l’encontre des « musulmans, des latinos, des femmes etc… ».

La lettre indiquait également que la communauté juive américaine avait prospéré depuis la Seconde Guerre mondiale et appelait les juifs américains, conscients de leurs propres persécutions par le passé, à s’élever contre l’antisémitisme et toutes les autres formes de haine.

Graffiti nazi trouvé dans la ville de Wellsville, New York, le jour où Donald Trump a remporté l'élection présidentielle, le 9 novembre 2016. (Crédit : Twitter/JTA)
Graffiti nazi trouvé dans la ville de Wellsville, New York, le jour où Donald Trump a remporté l’élection présidentielle, le 9 novembre 2016. (Crédit : Twitter/JTA)

« Notre lecture du passé nous contraint à nous opposer à toute tentative de placer un groupe vulnérable dans le collimateur du racisme nativiste », peut-on lire dans la lettre. « Il est de notre devoir de leur venir en aide, et de nous opposer à la dégradation des droits que le discours de Mr. Trump a déclenché. »

Tout au long de la campagne présidentielle, et depuis l’élection, des organisations juives se divisent sur la façon de condamner l’antisémitisme et comment explicitement, ou pas, l’imputer au discours du président élu. La Ligue Anti-Defamation (ADL), par exemple, n’a pas eu peur de critiquer Trump sur des sujets tels que son appel au recensement des musulmans ou son affiche de campagne, qui reprenaient des slogans historiquement antisémites.

D’autres, comme la Jewish Federations of North America, ont pris contact avec Trump et ont proposé leurs services et conseils, sans le critiquer ouvertement.

Contrairement à la lettre de ces historiens, les communiqués des institutions juives les plus anciennes ont évité de mentionner Trump, ou même de se positionner politiquement. Mais elles ont évoqué le lourd passé des persécutions juives, et ont exhorté les juifs à s’élever contre le sectarisme.

« Quand les juifs ont été confrontés à l’extermination en Europe, nous nous souvenons que la campagne menée contre nous à commencer avec un discours haine », peut-on lire dans le communiqué du 28 décembre, par Joel Levy, président du Center for Jewish History. « Nous devons protester contre les actes de violence ou de discrimination ethnique, religieuse ou sexuelle. »

Une version du communiqué de Levy a été publié il y a un an dans des termes légèrement différents. Ce communiqué – qui condamne « le virus toxique de l’islamophobie », et qui indique spécifiquement que l’entrée aux États-Unis avait été refusée aux juifs dans le passé – a été publié peu après la proposition de Trump sur l’interdiction d’immigration aux États-Unis pour les musulmans.

Le communiqué a été mis à jour et condamne les crimes racistes « qui ciblent les juifs, les musulmans, les afro-américains, les hispaniques, et les autres minorités ».

M. Levy a affirmé au JTA que le Center for Jewish History était apolitique et impartial.

« Des propos haineux émanent de plusieurs endroits », a-t-il dit au JTA. « Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un communiqué politique sur une stratégie particulière du président élu. Les deux communiqués évoquent les valeurs intrinsèques de la communauté juive américaine, les réaffirment, et attirent l’attention sur ces valeurs. »

Le musée de la Shoah s’exprime souvent publiquement sur la prévention des génocides et l’opposition au sectarisme, mais ce communiqué du 22 novembre est exceptionnel. Il commente un rassemblement nationaliste blanc qui s’est organisé à quelques rues du musée. Le communiqué, qui a relevé l’emploi de termes nazis par les orateurs, a évoqué l’histoire de la Shoah et a appelé « les citoyens américains, les dirigeants civils et religieux, et les dirigeants de tous bords politiques à s’opposer à la pensée raciste et au discours haineux séparatiste. »

Tad Stahnke, directeur de l’Initiative on Holocaust Denial and Antisemitism du musée, a expliqué que ce dernier rassemblement neo-nazi l’a incité à écrire ce communiqué, qui n’était pas censé déborder ce contexte particulier.

Un graffiti dans le sud de Philadelphie, dont le 'T' de « Trump » a été remplacé par la croix gammée nazie, le 9 novembre 2016. (Crédit : Facebook via JTA)
Un graffiti dans le sud de Philadelphie, dont le ‘T’ de « Trump » a été remplacé par la croix gammée nazie, le 9 novembre 2016. (Crédit : Facebook via JTA)

« C’est quelque chose qui se passe à quelques rues de notre musée, ici à Washington. Vous y trouvez ce mélange de discours raciste, antisémite et même de slogans nazis », a déploré Stahnke, au sujet des « Hail Trump » scandés par les participants.

« Cela méritait une ferme condamnation. »

Personne n’estime que les historiens devraient se prononcer sur l’actualité, et la campagne de Trump a, à plusieurs reprises, démenti les accusations de sectarisme qui la caractérise, et s’est déresponsabilisé des nationalistes blancs qui le soutenait.

En réponse à cette lettre des historiens parue dans le Jewish Journal, Allan Nadler, professeur d’études religieuses et directeur du programme d’études juives à Drew University, dans la ville de Madison, a considéré cette initiative « tellement déplacé[e]. Qu’est-il arrivé à l’objectivité intellectuelle de ne jamais présager de l’histoire ? Ces historiens violent ces deux fondamentaux. »

Levy et Diner ont déclaré qu’ils n’étaient pas certain de leur propre réaction si le racisme actuel s’intensifiait. Et Diner a affirmé que quel que soit l’impact de ces communiqués, ils auront permis aux historiens de prendre part au débat qui fait rage.

« Il s’agit peut-être d’un acte symbolique, mais les symboles sont importants », dit-elle. « Et si la grande majorité des intellectuels juifs dans le passé ont dit ‘ouvrez l’œil, parce que ça pourrait être un désastre’, le public se doit d’être attentif. »

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