Vardit Ravitsky : Revenir à une normalité pré-COVID serait du gâchis
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Vardit Ravitsky : Revenir à une normalité pré-COVID serait du gâchis

Alors que moultes questions éthiques sont apparues pendant la pandémie, la bioéthicienne israélo-canadienne rappelle la moralité et le besoin de changement dans le débat canadien

Vardit Ravitsky à Ottawa, en 2014. (Autorisation)
Vardit Ravitsky à Ottawa, en 2014. (Autorisation)

TORONTO — Alors que le monde est impatient de retrouver au moins un semblant de normalité dans la réalité post-COVID, la bioéthicienne et conseillère à la santé publique israélo-canadienne, Vardit Ravitsky, tremble à l’idée que les choses puissent simplement reprendre leur cours, telles qu’elles étaient avant la pandémie qui s’est abattue sur le monde. Elle insiste : Il serait scandaleux que les responsables ne parviennent pas à agir pour régler les problèmes d’inégalité, d’injustice structurelle et de discrimination systémique qui ont été mis à nus par le coronavirus.

« Tout le monde veut revenir à la routine », dit Ravitsky au Times of Israel au cours d’un récent entretien mené via Zoom depuis son domicile à Ottawa. « Au fur et à mesure que nous nous faisons vacciner, alors que tout le monde abandonne le masque petit à petit, le risque existe que nous revenions à la normale en oubliant totalement ce qu’il s’est passé. Je ne veux pas revenir à la normale parce que, sous de nombreux aspects, cette normalité n’était pas bonne. Je veux construire quelque chose de meilleur. Si nous revenons à la normale, nous allons rater l’occasion d’enfin assumer qui nous sommes réellement ».

Au niveau professionnel, Ravitsky, née à Jérusalem et qui a grandi au sein de l’État juif, endosse de nombreuses casquettes. Avec, à la base de son travail, une profonde conscience sociale.

Présidente de la Commission d’impact COVID-19 au sein de la Fondation Pierre Elliott Trudeau à Montréal, Ravitsky chapeaute un groupe de douze éminents spécialistes canadiens dans des disciplines variées qui ont appelé ouvertement les décisionnaires à examiner ce qu’ils qualifient « d’opportunité sans précédent de redessiner notre contrat social pour garantir la protection des plus faibles d’entre nous ».

Ravitsky, 54 ans, est une autorité respectée à l’international dans le domaine bioéthique – un domaine que la majorité d’entre nous a du mal à réellement définir. La bioéthique, qui a pris de plus en plus d’importance au cours de ces dernières décennies, est une étude et une réponse multidisciplinaires à des questions morales qui se posent dans le domaine médical ou dans les sciences de la vie en lien avec la vie humaine, la santé, la biologie et l’environnement.

Les qualifications, distinctions, articles de recherche et autres travaux de Ravitsky sont importants en nombre mais aussi en envergure et elle est une personnalité connue et respectée dans plusieurs pays. Professeure dans le cadre du programme de bioéthique à l’école de santé publique de l’université de Montréal, maître de conférence en santé mondiale et médecine sociale à l’école de médecine de Harvard, elle est aussi présidente de l’Association internationale de Bioéthique et directrice du programme d’éthique et de santé au Centre de recherche sur l’éthique. Elle travaille de surcroît occasionnellement en Israël en plus de son rôle à la Fondation Trudeau et – pour couronner le tout – elle est mère de quatre enfants.

Vardit Ravitsky avec ses quatre enfants à Jérusalem, au mois d’août 2016. (Autorisation)

Pendant toute la pandémie, les médias canadiens se sont souvent tournés vers elle pour des réactions sur les difficultés éthiques qui ont été soulevées par la crise. Ravitsky s’est donc exprimée sur de nombreuses problématiques spécifiquement entraînées par la COVID-19 : Qui doit bénéficier d’un respirateur lorsqu’il n’y en a pas suffisamment ? La vaccination doit-elle être obligatoire dans les universités ? Quelles règles adopter pour la délivrance des « pass » attestant d’une immunité ?

Mais elle a évoqué également à de nombreuses occasions ce qu’elle considère comme l’aspect positif de la pandémie.

« Nous devons tirer les leçons de tout ce que nous avons vécu pendant cette pandémie de manière à ce que nous puissions reconstruire cette société sur de meilleures fondations, en termes politiques également », explique Ravitsky qui, en plus de son hébreu maternel, parle couramment le français et l’anglais. « Les communautés marginalisées, défavorisées, les groupes les plus vulnérables ont souffert plus que les autres. Toutes les facettes de cette pandémie ont frappé ces catégories de manière bien plus forte, qu’il s’agisse de taux d’infection ou d’impact social ».

Et les exemples ne lui manquent pas. Elle les cite rapidement.

« Nous l’avons constaté dans les maisons de retraite et dans les prisons. Nous l’avons constaté avec ces gens qui ont dû s’enfermer dans de petits espaces confinés, et qui ont subi l’augmentation des violences conjugales. Nous l’avons constaté chez les personnes atteintes de maladie psychiatrique ou chez ceux qui n’ont pas pu accéder au système judiciaire lorsqu’il s’est effondré. Nous l’avons constaté dans les communautés indigènes qui réclament, depuis des années, l’accès à l’eau courante et dont la prise en charge, en termes de soins de santé, est limitée. Et là, avec la pandémie, surprise ! Leur situation a encore empiré », dit-elle.

Sonnette d’alarme

Pour Ravitsky, la pandémie a enfin actionné une sonnette d’alarme – trop tardive.

« C’était trop facile d’ignorer toutes ces problématiques avant la COVID, en particulier au Canada – un pays qui se considère comme une nation équitable qui respecte les droits humains », note Ravitsy. « Et tandis que – relativement parlant – le Canada est un grand pays, la pandémie a mis en lumière ses défaillances et les a même amplifiées. Nous avons aujourd’hui l’opportunité de rectifier les choses, ce qui relève de la politique. Nous avons aujourd’hui la chance d’exercer des pressions sur les décisionnaires pour qu’ils règlent les problèmes, pour qu’ils reconstruisent différemment. Et nous faisons donc tout ce qui nous est possible pour renforcer ce débat ».

Nous avons aujourd’hui la chance d’exercer des pressions sur les décisionnaires pour qu’ils règlent les problèmes, pour qu’ils reconstruisent différemment

A cette fin, la commission de Ravitsky a diffusé un manifeste de quatre pages au mois d’avril qui est intitulé « Engagement en faveur de l’action ».

« Si nous voulons aller de l’avant, il faut procéder à des changements moins marginaux ou superficiels que ceux qui permettraient de nous reconstruire sur les anciennes fondations », dit l’engagement. « Nous devons offrir un espace à de nouvelles structures, ancrées dans les valeurs canadiennes et basées sur les notions de solidarité, d’équité, de justice, de droits humains, d’humanité, d’appartenance et de bien-être. »

Avant la publication du manifeste, les membres du comité ont écrit une série de lettres ouvertes pour informer le public du travail qu’ils réalisent et des podcasts seront bientôt diffusés dans le cadre de leur « traduction de savoir » au sujet des problématiques complexes impliquées dans leurs études. L’année prochaine, le comité organisera des ateliers de travail politiques en collaboration avec des décideurs et avec les leaders du pays pour évoquer la manière de mettre en œuvre leurs idées de justice et d’équité.

Ravitsky est pleinement consciente de ce qu’implique la mise en œuvre d’un changement véritable au sein de la société mais elle espère que son travail pourra aider à entraîner des résultats dans ce sens.

Vardit Ravitsky, en bas au centre (foulard rouge) à Casablanca, au Maroc, lors du 7e Atelier de travail bioéthique sur le multiculturalisme et sur la religion, en 2019. (Autorisation)

« Je suis à moitié optimiste parce que je pense que nous allons assister à des changements dans certains domaines », dit-elle. « Dans d’autres, on ne va pas pouvoir s’attaquer à tout en une seule fois. Dans la prise en charge des personnes âgées, il y aura des changements parce que tout le monde reconnaît clairement que les choses ne peuvent pas continuer ainsi. Dans les communautés indigènes, nous assistons à un changement lent mais, finalement, on reconnaît davantage que le Canada souffre du racisme. Dans le système de la justice, je pense qu’il y aura un changement. Dans certains domaines, nous allons récolter les fruits des leçons apprises pendant la pandémie et dans d’autres, cela sera simplement trop difficile ».

École de la vie

Ravitsky a eu plusieurs vies depuis ses deux ans et demi passés au sein de l’armée israélienne, où elle a atteint le grade de lieutenant. Elle s’est installée à Paris pendant un an, pour étudier le français et la littérature française. Espérant devenir réalisatrice de film, elle s’est inscrite à l’université de Tel Aviv où elle a suivi un cursus de cinéma et de philosophie pendant un an. Elle est ensuite retournée à Paris, où elle a obtenu une licence de philosophie à la Sorbonne. C’est à ce moment-là que son intérêt pour la bioéthique s’est accentué.

De retour au sein de l’État juif, elle a commencé une maîtrise en philosophie à l’université hébraïque. Un an plus tard, elle est partie aux États-Unis pour des raisons familiales et elle a terminé sa maîtrise en bioéthique à l’université du Nouveau-Mexique. Après trois années passées outre-Atlantique, elle est retournée au sein de l’État juif, l’université Bar-Ilan lui ayant offert une bourse pour faire son doctorat. Elle y a aussi enseigné la bioéthique.

Vardit Ravitsky pendant son service militaire en Israël, en 1985. (Autorisation)

En 2003, Ravitsky a quitté Israël pour ses études post-doctorales à l’Institut national de la Santé à Washington, l’un des plus éminents centres de recherche médicale dans le monde. Elle a été alors nommée à son tout premier poste universitaire, dans l’un des meilleurs programmes de bioéthique des États-Unis, à l’université de Pennsylvanie. Là-bas, elle a également commencé à travailler comme éminente conseillère politique en éthique auprès de l’agence fédérale canadienne pour la recherche sanitaire – quittant finalement les États-Unis pour Ottawa.

Malgré toute cette errance, Ravitsky reste fortement attachée à l’État juif – ses parents et ses deux aînés vivent à Jérusalem. Son frère habite à proximité, dans l’implantation d’Efrat.

« Lui et moi nous adorons mais nous ne sommes pas sur la même ligne politiquement », précise Ravitsky, qui dit se situer à la gauche de la gauche.

Plusieurs fois par an, elle va en Israël où, dans le cadre de son travail, elle a aidé à mettre en place le projet de loi du ministère de la Santé sur les soins palliatifs pour les malades en fin de vie.

Son mari, qui est né en Irlande, conseille les entreprises de cannabis canadiennes sur le développement de leurs produits et sur les régulations en vigueur. Il a, dans le passé, travaillé auprès du gouvernement canadien dans la politique relative aux sciences.

En contact avec ses racines

Même si elle a grandi dans une famille moderne orthodoxe, Ravitsky a depuis adopté un mode de vie très largement laïc tout en conservant précieusement quelques traditions juives.

Dans sa vie professionnelle, elle reste pleinement consciente de son éducation juive.

« J’en ressens l’influence tous les jours – j’ai en particulier ce mode de pensée pleinement israélien qui est cette approche du ‘finissons-en’, » explique Ravitsky. « Cela signifie parfois réfléchir hors des sentiers battus, essayer de trouver des solutions plutôt que de s’accrocher à des hypothèses théoriques. Parfois, cela implique de trouver des raccourcis. Dans le monde universitaire, vous devez vous montrer rigoureux, vous aligner sur la méthodologie. C’est vrai mais de temps en temps, il faut beaucoup d’adaptation et de souplesse et c’est mon mode de pensée israélien qui entre en jeu quand je dois gérer ce type de situation ».

Vardit Ravitsky à Ottawa, en 2014. (Autorisation)

Pendant son enfance, une autre influence déterminante dans sa vie a été celle de son oncle, Aviezer Ravitzky, lauréat du prix d’Israël et l’un des philosophes et penseurs les plus respectés du pays.

Etre originaire d’Israël est un autre défi à relever pour elle.

« Certains de mes étudiants et de mes collègues sont des musulmans et ils viennent de pays arabes et il y en a, parmi eux, qui critiquent ouvertement Israël sur les réseaux sociaux », indique-t-elle. « Cela peut être très difficile, en particulier quand les tensions se renforcent entre Israël et les Palestiniens comme cela a été le cas lors de la guerre récente avec le Hamas. Je gère bien les choses, personnellement, en conservant une relation d’affection et un lien positif au travail – mais je ne cache jamais mon identité israélienne », continue-t-elle.

« Je suis une sioniste passionnée, j’adore mon pays, c’est mon chez moi – et pourtant, comme de nombreux Israéliens, je peux me montrer extrêmement critique pour des raisons éthiques sur de nombreux aspects de la politique israélienne et sur les décisions prises par le gouvernement. »

Si Ravitsky n’épargne pas Israël de ses critiques, voir le pays sali par le biais d’une couverture médiatique faussée et par le tribunal de l’opinion publique est difficile pour elle.

Cette incapacité à communiquer au monde la complexité de la réalité sur le terrain, qui dessert Israël, est perturbante

« C’est déchirant parce que quand vous êtes originaire d’Israël, vous savez qu’il y a des nuances qui non seulement ne sont pas communiquées mais qui ne peuvent peut-être pas l’être », dit-elle. « Quand les choses sont sorties de leur contexte, quand quelque chose est vrai mais qu’il s’agit de la moitié de la vérité – si on ôte complètement le contexte, alors c’est complètement déformé. Cette incapacité à communiquer au monde la complexité de la réalité sur le terrain, qui dessert Israël, est perturbante ».

Née pour diriger

Tandis que nombreux sont ceux qui considèrent aujourd’hui Ravitsky comme une éthicienne de la santé publique, c’est dans le secteur de la reproduction et de la génétique qu’elle possède la plus grande expertise. De manière ironique, même si elle s’est spécialisée dans ce domaine depuis 30 ans, elle est devenue beaucoup plus célèbre depuis 15 mois en raison de sa forte implication dans les questions de santé liées à la COVID-19.

Dans ses recherches approfondies, Ravitsky a exploré différents sujets – entre autres la fécondation in vitro, le testage génique pré-implantation, l’édition génique des cellules germinales, le statut des embryons congelés, la reproduction posthume et les approches de la santé publique face à l’infertilité.

Au cours de la dernière décennie, l’un de ses principaux domaines d’études a été les aspects du test de NIPT (contrôle prénatal non-envahissant). Elle a examiné les points de vue apportés par des femmes canadiennes et par leurs conjoints concernant les pressions exercées en faveur du test et en faveur de l’avortement, l’impact sociétal induit par une possible imposition du NIPT et la nécessité d’examiner les droits des personnes en situation de handicap lors de l’introduction de nouvelles technologies de dépistage prénatal.

Les questions soulevées par le NIPT sont hautement pertinentes au sein de l’État juif – un pays qui, selon Ravitsky, est numéro un par tête dans le monde concernant les tests génétiques prénataux réalisés, ce qui contribue à de nombreuses interruptions de grossesse. Elle attribue cela à une société israélienne qui place beaucoup d’importance sur la nécessité d’encourager la naissance de bébés en bonne santé.

Photo d’illustration : Des tests génétiques. (Crédit : Memorial University of Newfoundland via JTA)

« Les professionnels israéliens de la médecine sont très directifs et maladroits quand on en vient à la prise en charge des grossesses pour garantir la naissance d’un bébé en bonne santé, d’une manière qui ne prend absolument pas en compte ce que nous appelons, pour notre part, le droit des personnes en situation de handicap », explique Ravitsky.

« Si, en tant que société, nous ciblons certaines pathologies [comme la trisomie 21] pendant la grossesse et que nous encourageons les femmes à avoir recours à l’IVG dans ce cas de figure, nous envoyons le message à ceux qui, parmi nous, vivent avec la trisomie 21 qu’ils ne devraient pas être là », note-t-elle. « Nous envoyons un message à ces familles que leurs enfants sont des accidents qui auraient dû être dépistés et qui n’auraient jamais dû naître. Peu de gens sont sensibles, en Israël, à ce discours qui repose sur les droits des personnes en situation de handicap, un discours qui est tenu dans d’autres pays ».

Ravitsky considère l’attitude des médecins israéliens à l’égard des femmes enceintes comme étant souvent paternaliste.

« En ce qui concerne la décision de continuer ou d’interrompre une grossesse, chaque femme, chaque famille devrait pouvoir prendre la décision qui est la bonne à ses yeux », continue Ravitsky. « Je ne suis ni anti-avortement, ni pro-avortement – je suis pro-autonomie, avec cette nécessité de respecter les décisions individuelles qui sont prises par tout un chacun et qui ne devraient pas se baser sur l’attitude du système de soins ».

Ravitsky semble trouver son épanouissement dans ce lourd investissement dans son travail et dans les questions que ce dernier l’amène à soulever. Un seul regard sur son CV suffit à impressionner et à s’interroger : Comment parvient-elle donc à faire tant de choses ?

« J’ai la chance d’être née avec beaucoup d’énergie », s’exclame-t-elle en réponse. « J’ai besoin de peu de sommeil. Je suis hyperactive, au point que certaines personnes qui ont travaillé avec moi m’ont dit que je leur avais donné le vertige ! Je sais que j’ai un tempérament passionné, avec une énergie dingue et j’ai besoin, pour être heureuse, de beaucoup de stimulation ».

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