Virus : J’ai passé deux jours isolé à cause d’un bug de l’appli du ministère
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Témoignage

Virus : J’ai passé deux jours isolé à cause d’un bug de l’appli du ministère

Les erreurs ont terni la réputation de HaMagen, comme je peux en témoigner personnellement, mais les responsables disent régler les bugs et espérer encore sa réussite

L'application HaMagen du ministère de la Santé sur iPhone (Crédit : Sam Sokol)
L'application HaMagen du ministère de la Santé sur iPhone (Crédit : Sam Sokol)

Alors que je partais faire mes courses à l’épicerie, jeudi en fin d’après-midi, j’ai reçu une notification plutôt perturbante sur mon smartphone.

Quand j’ai cliqué sur ce dernier, mon iPhone a lancé HaMagen (Le Bouclier), une application qui a été lancée le mois dernier par le ministère de la Santé pour aider à réduire la propagation de la pandémie de COVID-19 en avertissant les utilisateurs de leurs éventuels contacts, au cours de leurs déplacements, avec des personnes infectées par le virus.

« Il apparaît que l’endroit où vous vous êtes trouvé a été également fréquenté par une personne testée positive au coronavirus », m’a informé l’appli, énonçant une date, un horaire et le nom d’un petit commerce.

En vérifiant les dépenses enregistrées par ma carte de crédit, j’ai réalisé que je m’étais en effet rendu dans le magasin cité à l’horaire précisé et, me conformant aux directives de l’application, je me suis donc immédiatement placé en auto-quarantaine.

Capture d’écran de l’application HaMagen. (Crédit : Sam Sokol)

J’ai passé les quarante-huit heures qui ont suivi enfermé dans ma chambre, attendant que le Magen David Adom soit en mesure d’envoyer quelqu’un pour me soumettre à un test de dépistage au COVID-19. Il m’avait été indiqué que cela pourrait prendre jusqu’à soixante-douze heures.

Cette expérience s’est avérée excessivement frustrante et, dans la soirée de samedi, mon épouse m’a encouragé à vérifier à nouveau l’application. Le ministère de la Santé conserve les listes des lieux visités par les malades du coronavirus, des listes qui sont mises à la disposition de tous. Quand j’ai regardé les données présentées sur le site internet, j’ai réalisé que le rapport de contact qui m’avait été présenté par HaMagen avait été décontextualisé – au point d’en être inutile.

J’avais bien, en effet, été dans un magasin de la chaîne Shefa Bracha au moment spécifié mais, selon le propre site du ministère de la Santé, il ne s’agissait pas de celui où se trouvait un porteur du COVID-19. L’application m’avait donné un faux positif.

L’application, qui a été téléchargée par environ 1,4 million d’Israéliens, fonctionne en suivant ses utilisateurs à l’aide du GPS intégré dans leur téléphone et recroise les lieux où ils se trouvent à un instant T (ces lieux qui sont gardés en mémoire sur le téléphone plutôt que partagés avec le gouvernement dans un souci de mieux préserver la confidentialité) avec les données épidémiologiques des personnes testées positives au COVID-19.

Au moment où elle avait été mise à disposition des Israéliens, le ministère s’était vanté dans un communiqué du fait que l’application permettrait de « stopper la propagation de la maladie et de protéger ceux dont qui nous sommes les plus proches ».

Toutefois, comme je l’ai découvert après ma fausse alerte, l’application a connu dès ses débuts des bugs qui ont entravé son utilité. Le ministère l’a admis plusieurs jours après son lancement, annonçant également qu’il œuvrait à résoudre les défaillances constatées – rappelant aux utilisateurs qu’ils avaient l’option de rejeter l’alerte en la qualifiant d’erronée.

Pas le seul

D’autres utilisateurs ont également fait état de problèmes.

« J’ai reçu une notification de la part de HaMagen qui me disait qu’il semblait bien que mon chemin avait croisé celui d’une personne atteinte par le coronavirus en date du 3 avril », raconte Ahava Cohen, une résidente de Cisjordanie actuellement en confinement à Jérusalem, au Times of Israël.

Réalisant qu’elle s’était trouvée dans les lieux précisés à un autre horaire que celui rapporté par l’application, elle a annulé l’alerte.

« J’étais inquiète quand la notification est arrivée, mais quand j’ai vu l’heure précisée, je me suis davantage préoccupée de comment j’allais prouver que je ne me trouvais pas là-bas, si cela devait s’avérer nécessaire. Je ne voulais pas que quelqu’un puisse me dire qu’il fallait que je sois placée en quarantaine alors qu’il s’agissait d’une erreur », continue-t-elle.

« Je suis aussi ennuyée parce que je ne sais pas avec certitude qui a accès – ou qui aura accès à l’avenir – à cet historique de localisation. J’utilise encore l’application mais je fais en sorte de trouver d’autres moyens de prouver où j’ai été, de manière à bien prouver que d’éventuelles erreurs n’étaient que des erreurs », conclut-elle.

Arieh Kovler, un consultant en communications qui habite Jérusalem, explique au Times of Israël avoir également reçu des notifications erronées à pas moins de quatre reprises.

« À plusieurs occasions, l’alerte a concerné un supermarché qui se trouve à deux pas de mon bureau, où je ne vais jamais. J’ai donc su que c’était une erreur », note-t-il. « Une autre fois, elle concernait un supermarché situé à un kilomètre ; j’ai donc présumé que l’application ne se trompait pas, jusqu’à ce que je reconstitue minutieusement mes déplacements, ce jour-là, constatant finalement que je ne m’y étais pas rendu. »

Il ajoute qu’à la suite de « la première fausse alerte, j’ai ressenti cette panique et cet effroi de devoir me mettre en quarantaine – ce qui m’a amené à contrôler attentivement mes déplacements du jour, jusqu’à ce que je me rende compte que ces derniers ne correspondaient ni au lieu, ni à l’heure précisés dans l’alerte. Après ça, j’ai géré les choses avec plus de calme », précise-t-il.

Interrogés sur les réseaux sociaux au sujet de l’application, de multiples utilisateurs rapportent avoir reçu des alertes erronées.

« Mon épouse et moi-même avons reçu un certain nombre de fausses alertes », répond une personne. « J’en suis arrivé à en recevoir tellement que j’ai simplement désinstallé l’application pour ne plus être ennuyé. Beaucoup de gens m’ont dit avoir reçu des messages erronés. »

Une partie du problème rencontré avec HaMagen est que l’application s’appuie sur les données de localisation GPS, qui sont suffisamment précises pour d’autres applications de navigation comme Google Maps, mais qui ne le sont pas suffisamment lorsqu’il s’agit de localiser avec une précision extrême les malades potentiels, explique un développeur qui a découvert son code source en ligne.

Des femmes s’entraident pour revêtir des masques au marché de Mahane Yehuda. (Nati Shohat/Flash90)

HaMagen est Open source et le ministère a publié son code sur Internet, invitant les programmeurs extérieurs à contribuer au projet.

Le ministère a déclaré au Times of Israël dans un communiqué qu’il était conscient des plaintes des utilisateurs, reconnaissant que « la localisation via GPS n’est pas parfaite, en particulier à l’intérieur des bâtiments ».

« En raison de la gravité de la situation », a continué le ministère, HaMagen « est constamment et rapidement réactualisé. Au début, nous avions rencontré un certain nombre de problèmes à cause de la rapidité de la mise en service de l’application et ces problèmes ont été réglés par le biais des mises à jour ».

Plus de bien que de mal ?

Toutefois, et malgré les problèmes rencontrés, HaMagen s’est avéré très utile, clame le docteur Asher Shalmon, directeur de la division des relations internationales au sein du ministère.

« Nous avons identifié quelques milliers de cas de personnes se trouvant à étroite proximité avec des personnes testées positives au coronavirus grâce à l’application, et cela nous a permis de les envoyer chez elles en quarantaine », dit-il sans préciser le nombre exact d’Israéliens placés à l’isolement grâce à HaMagen.

« Les pays du monde entier nous demandent si nous pouvons les aider à créer leurs propres applications », ajoute-t-il.

Des employés du Magen David Adom dans des vêtements de protection contre le coronavirus évacuent un malade aux abords d’une unité de prise en charge COVID-19 de l’hôpital Shaare Zedek de Jérusalem, le 20 avril 2020. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

Mais l’application présente encore des failles au niveau conceptuel et ce malgré les améliorations qui ont été apportées, selon le professeur Nadav Davidovitch, directeur de l’école de Santé publique à l’université Ben-Gurion du Negev.

« Le principal problème, c’est qu’en épidémiologie, nous parlons bien d’un virus et que quand on voit des cas symptomatiques, ils ne sont que le sommet de l’iceberg », estime-t-il, expliquant que les recherches ont commencé à montrer que la vaste majorité des porteurs du coronavirus étaient asymptomatiques et qu’ils pouvaient transmettre la maladie sans que leurs déplacements n’atteignent jamais la base de données établie par le ministère de la Santé.

« La surveillance des contacts sur la base des cas symptomatiques ne va pas résoudre nos problèmes », confie-t-il au Times of Israël. « Si nous ne pratiquons pas suffisamment de tests, nous n’allons pas rattraper ceux qui sont asymptomatiques. Avoir seulement HaMagen n’est pas suffisant. »

Tandis qu’Israël a fait des progrès au niveau des tests, les autorités de la Santé doivent encore faire face à des pénuries de matériels essentiels pour des campagnes de dépistage d’ampleur.

A LIRE : Israël peut faire 15 000 tests de dépistage par jour, mais n’a plus de clients

Les spécialistes de la santé ont également remis en question les autres initiatives de surveillance mises en place par le gouvernement.

En plus de son application, le ministère de la Santé travaille également en collaboration avec les services de sécurité du Shin Bet sur un programme de suivi électronique distinct – et très controversé – qui a fait l’objet d’une plainte devant la Cour suprême israélienne, suite à laquelle les juges ont réclamé l’adoption d’une législation de surveillance appropriée.

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Ce programme aurait, lui aussi, commis beaucoup d’erreurs, Haaretz faisant savoir, au mois de mars, que des gens avaient reçu des messages texto de la part du gouvernement leur demandant de se placer en quarantaine alors qu’ils n’avaient jamais été au contact d’une personne contaminée.

Dans un courrier conjoint qui a été envoyé la semaine dernière à la Knesset, l’Association médicale israélienne et l’Association israélienne des médecins de la santé publique ont qualifié d’inefficaces les approches de surveillance dans l’élimination du virus et ont noté que les programmes échouaient à traquer les patients asymptomatiques.

Hagai Levine. (Crédit : Université hébraïque)

« HaMagen aurait pu être utile malgré le problème inhérent de la transmission asymptomatique détaillée dans notre communiqué mais les autres mesures déployées, comme le recours au Shin Bet, peuvent avoir nui à la confiance publique », explique Hagai Levine, épidémiologiste à l’université Hébraïque et chef de l’association israélienne des médecins de santé publique, au Times of Israël.

Il y en a également certains, au sein du gouvernement, qui semblent manquer de foi en HaMagen. Selon Globes, la semaine dernière, interrogé lors d’une audience devant la Haute cour sur l’existence d’une alternative appropriée et non-invasive au programme de surveillance du Shin Bet, un représentant du bureau du procureur d’Etat a indiqué que des centaines de milliers d’utilisateurs avaient désinstallé HaMagen.

L’application, a-t-il affirmé, était à l’origine d’un trop grand nombre d’erreurs et comptait une base d’informations trop modeste pour représenter une alternative crédible.

« Ne pas traquer les citoyens »

Le ministère de la Santé semble tout à fait conscient des réserves du public concernant l’installation du logiciel de suivi gouvernemental, ce qui a justifié l’intervention de la firme de cybersécurité Profero qui a été chargée de contrôler l’application durant son développement.

« Le ministère de la Santé nous a demandé d’inspecter l’application et d’en créer une qui ne compromettrait pas la vie privée et qui aiderait, dans les faits, les utilisateurs », commente le directeur-général de Profero, Omri Segev Moyal. « Les données ne sont d’aucune manière partagée avec qui que ce soit », précise-t-il.

Finalement, le ministère n’est même pas capable de traquer les erreurs parce que toutes les données se trouvent « sur le dispositif lui-même », explique au Times of Israël Rona Keiser, cheffe de l’information au ministère de la Santé.

Rona Keiser. (Crédit : Ministère de la Santé)

« Vraiment, notre objectif n’est pas de contrôler les faits et gestes des gens. Nous voulons nous assurer que ceux qui ont été en contact avec des malades du coronavirus se placeront immédiatement à l’isolement et qu’ils n’aideront pas à laisser la maladie se propager », insiste-t-elle.

Le ministère est également conscient des limites de la technologie par GPS et travaille actuellement sur un nouvel examen de l’application qui incorporerait la technologie Bluetooth, « ce qui pourrait nous apporter une mesure bien plus précise », continue-t-elle.

Le ministère réfléchit aussi au problème posé par les malades asymptomatiques et œuvre à réaliser une mise à jour qui permettrait de régler cette difficulté. Cette nouvelle version permettrait aux personnes atteintes par le COVID-19 d’installer l’application après avoir été diagnostiquées, et l’application accèderait alors aux données reconstituant leurs déplacements antérieurs et leur donnerait la possibilité, si elles le souhaitent, de les partager avec les enquêteurs médicaux.

Interrogée sur les communautés qui boudent habituellement l’usage des smartphones, comme les ultra-orthodoxes, Keiser répond que le programme de surveillance mis en place par le Shin Bet reste actif, mais que l’objectif poursuivi par le ministère était d’améliorer suffisamment l’application pour qu’elle soit plus largement adoptée.

« Si chaque citoyen en possession d’un smartphone télécharge l’application et obtient une notification dès qu’il croisera le chemin d’un patient, puis qu’il se place à l’isolement, nous pourrons vraiment stopper la propagation de la maladie et avoir une chance beaucoup plus élevée de réussir », explique-t-elle.

« Notre but est de faire en sorte qu’entre quatre et six millions de personnes téléchargent l’application », continue Keiser, qui ajoute que malgré les revers initiaux, elle pense que les prochaines versions de HaMagen pourront « contribuer davantage à contrôler la propagation du coronavirus ».

L’équipe du Times of Israël a contribué à cet article.

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