A Haïfa, on parle de Marine, du Vel d’Hiv’ et déjà de Marion
Avec un taux d'abstention proche de 85 % au bureau de Haïfa, on ne compte que des citoyens très concernés par les affaires françaises. Parmi eux, des enfants cachés traçant une ligne droite entre les années 30 et 2017

Comparé aux bureaux des villes très francophones, comme Tel Aviv, Netanyha, ou Ashdod, le bureau de vote de Haïfa apparaît presque comme provincial.
Plus calme sans doute, et un peu moins encombré, il surplombe la méditerranée, tandis qu’une bise rafraîchit les premiers votants de ce dimanche 7 mai.
En piochant par hasard dans la foule, on trouvera ici plus de « camarades » de kibboutz qu’ailleurs, tant le nord regorge encore aujourd’hui de ses communautés collectivistes.
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Mais malgré le soleil, les attitudes calmes et nonchalantes, le drame qui se joue en France, entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron ravive chez certains des souvenirs douloureux.
Il y a deux ans, Jérémy et Julie ont quitté Londres pour s’installer dans un kibboutz niché entre la Jordanie et les monts du Gilboa, à quelques kilomètres au sud de Beit Shéan. Habitant aujourd’hui Benyamina, ils ont fait le chemin jusqu’à Haïfa pour déposer leur bulletin dans l’urne.
Jéremy a lui aussi voté François Fillon au premier tour, comme l’écrasante majorité des Français résidant en Israël.
« Je n’ai pas voté Macron au premier tour mais après avoir vu sa campagne d’entre-deux tours, c’est un choix… qui me va, explique-t-il. Je vote autant ‘pour’ Macron que ‘contre’ Le Pen ». Julie, consultante en ressources humaines, est quant à elle plus inquiète quant à l’issue des élections de ce soir: « je pense que cela va être assez juste. On ne va certainement pas retrouver le score qu’avait réalisé Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen en 2002 » (82 %). Les deux sont d’ailleurs assez inquiets des élections de 2022 : « A qui va-t-on avoir droit ? Si Macron ne fait pas un boulot excellent, ce sera peut-être un face-à-face Le Pen-Mélenchon ! ».
Le pro-BDS Mélenchon, les Juifs de France et Israël
Jean-Luc Mélenchon, peu populaire en Israël, candidat de la France insoumise a réalisé un score inférieur à celui de Marine Le Pen à Haïfa, en réunissant 134 voix, soit 1,60% des suffrages.
Venu de la très pieuse ville de Safed à 90 km de Haïfa, un jeune homme issu d’une famille hassidique Habad arrive au bureau de vote. Rafael a 19 ans, et s’excuse de son niveau de français, qu’il parle pourtant couramment d’une voix tranquille.
C’est « la première fois » qu’il vote dit-il. Il ne veut pas dire quel nom figurait sur le bulletin qu’il a glissé. « Je suis encore Français, » explique ce jeune homme né en Israël. Toute ma famille vote. Le rabbi de Loubavitch a dit que lors d’élections chacun doit voter en choisissant le candidat le moins mauvais pour Israël et les Juifs ».
Alors lequel correspond à cette consigne ? Il répond de manière allusive: « On ne peut pas donner la main à quelqu’un qui veut expulser des gens de son pays, quel qu’il soit. C’est le chemin qu’on doit prendre ».
Une fois son devoir politique accompli, il revient aux choses sérieuses : « Vous avez mis les tefilins ? ».

Trois générations d’une même famille sortent du bureau de vote du centre culturel Gaston Deferre de Haïfa : Naftali vient du kibboutz Sde Eliahou. Il est accompagné de sa fille Rahel, et de sa petite-fille. Kibboutznik aux accents alsaciens, acheteur de bétail, il traduit les propos de sa fille Rahel venue voter.
Lorsqu’on l’interroge sur les raisons de ce vote, elle, qui montre son attachement à un pays où elle n’a jamais résidé, répond : « Bien sûr, j’ai des liens avec la France. C’est le pays de ma famille, de mes racines. Je vote à toutes les élections, c’est important surtout aujourd’hui ».
« Tous mes enfants votent, explique Naftali, les autres sont en chemin ».
Les débats sur le candidat Macron et son programme n’intéressent pas Naftali. Il est venu voter contre le Front national, comme sans doute une grande partie des votants de ce jour. Au premier tour, Marine Le Pen n’avait obtenu que 3,72 % des suffrages exprimés à Haïfa, soit 311 voix sur les 8 434 votants, contre 21,3 % au niveau national.
Léon et Perla viennent du kibboutz de Yoqneam. Lui est né de parents polonais, à Paris en 1937. Il a été caché dans les Alpes durant la Seconde Guerre mondiale. Sa mère a été prise lors de « la rafle de 42 ».
Marine Le Pen persiste : La France était à Londres lors de la rafle du Vel d’Hiv
La déclaration de Marine Le Pen sur la rafle du Vel d’Hiv’ l’a « carrément outré ». « Elle et son père y’a pas pire antisémites ! » tonne-t-il. « La dé-diabolisaton c’est du trompe-l’œil ».

Mais ici, comme dans le reste d’Israël le principal parti reste celui de l’abstention. Sur les 57 738 inscrits à Haïfa pour le premier tour, seules 8 434 personnes se sont déplacées le 23 avril dernier. Soit un taux d’abstention record de 84,4 %, contre 22,23 % au niveau national.
« On ne peut même pas envisager que la droite extrême arrive au pouvoir en France, continue le marchand de bétail. En 1933, ma mère m’a raconté qu’Hitler était arrivé au pouvoir de la même manière. On trouvait même des juifs pour dire : « non, il n’est pas si extrême que cela ». On ne joue pas avec l’Histoire. Elle est cyclique, les choses reviennent. Tout le mal n’est pas derrière nous. »
Naftali n’est pas si inquiet pour les résultats de ce soir. Mais il craint que les contre-performances de Marine Le Pen en cette fin de campagne ne l’a contraignent à passer le flambeau à sa nièce, Marion Maréchal-Le Pen, la dilettante troisième génération de la dynastie Le Pen, élue, à 22 ans, plus jeune députée de la République française.
Comme lors du premier tour, des Français d’origine israélienne, parlant à peine la langue de leur parents, sont venus apporter leur voix contre Marine Le Pen. Les années de travail de tentative de normalisation menées par Marine Le Pen pour rendre son parti fréquentable ont rebondi sur la carapace des Israéliens.
La remise en question de la responsabilité française sur la rafle du Vel d’Hiv’ n’a pas échappé aux médias et aux politiques israéliens. « Marine Le Pen, c’est le retour du fascisme ». Si la phrase n’est pas originale, elle résume parfaitement l’état d’esprit du commun des votants.
De la révolution à l’évolution
C’est également l’avis de ces quatre amis issus d’un kibboutz de l’Hachomer Atzaïr, mouvement de jeunes laïcs de gauche. Ils sont arrivés en Israël dans les années 50. « Moi, j’aime la France » proclame l’un d’eux.
D’ailleurs cet ex-kibboutznik de gauche avoue trouver Macron plutôt intéressant : « je pense que son programme n’est pas révolutionnaire, mais il est dans la bonne direction. Je suis devenu un évolutionniste » explique-t-il.
Les trois autres, dont l’attachement à la France « n’a jamais été démenti » après toutes ces années, votent « Macron par défaut ». Ida, qui aurait pu voter Benoit Hamon « avec le cœur » au 1er tour a préféré le « vote de la raison Macron ». « Nous sommes venus pour le danger Le Pen, explique-t-elle. On est toujours très attachés à la France. La formation et le curriculum de Macron laissent penser que les questions sociales lui sont étrangères. Ou du moins peu familières ».
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