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Brésil : Les électeurs juifs estiment avoir le choix « entre la peste et le choléra »

La communauté est déchirée entre le président sortant d'extrême-droite, Bolsonaro, qui soutient Israël, et Lula, un activiste social d'extrême-gauche pro-palestinien

Un manifestant habillé aux couleurs du drapeau brésilien devant un vendeur ambulant de serviettes à l’effigie des candidats à la présidence brésilienne, l'actuel président Jair Bolsonaro, au centre, et l'ancien président Luiz Inacio Lula da Silva, à Brasilia, au Brésil, le 27 septembre 2022. (Crédit : Eraldo Peres/AP) 
Un manifestant habillé aux couleurs du drapeau brésilien devant un vendeur ambulant de serviettes à l’effigie des candidats à la présidence brésilienne, l'actuel président Jair Bolsonaro, au centre, et l'ancien président Luiz Inacio Lula da Silva, à Brasilia, au Brésil, le 27 septembre 2022. (Crédit : Eraldo Peres/AP) 

RIO DE JANEIRO (JTA) – Lorsque la légende du football brésilien Neymar a récemment déclaré son soutien à la réélection du président brésilien d’extrême-droite Jair Bolsonaro, le joueur a été inondé de messages d’amour et de haine sur les réseaux sociaux.

La même chose est arrivée à la pop star Anitta – qui, au début de l’année, était devenue la première Brésilienne à figurer en tête du classement mondial de Spotify – lorsqu’elle a annoncé qu’elle soutenait l’ex-président brésilien de gauche Luis Inacio Lula da Silva, communément appelé Lula.

Alors que ces deux icônes non-juives n’ont pas hésité à haranguer leur quart de milliard d’abonnés sur Instagram, les dirigeants des organisations juives brésiliennes ont adopté une approche totalement différente en taisant leurs préférences entre les deux candidats à la présidence du pays – deux personnalités populaires mais très controversées.

Ces dirigeants craignent d’ajouter de l’huile sur le feu alors qu’une controverse fait déjà rage au sein de leur communauté, forte de 120 000 personnes. Une communauté qui, comme la majeure partie du pays, est déjà fortement polarisée à l’issue du premier mandat tumultueux de Bolsonaro.

Mais de nombreux Juifs brésiliens – ces derniers, pour la plupart, ont fait des études et ils appartiennent à la classe moyenne ou supérieure du pays – se sentent coincés entre ces deux extrêmes et, s’ils souhaitent un leader stable qui saura améliorer les conditions de vie quotidiennes, ils veulent aussi un dirigeant qui soit fortement pro-israélien.

Et Bolsonaro et Lula semblent, à leur grand dam, échapper à tout diagramme de Venn.

« Mon candidat n’est pas parfait, mais il est meilleur que l’autre. Je me sens comme mes ancêtres séfarades qui avaient dû choisir entre la croix et l’épée », déclare la psychologue Luciana Levy – en référence aux Juifs portugais qui avaient dû choisir entre la conversion au christianisme ou la mort pendant l’Inquisition.

Elle ne souhaite pas révéler pour quel candidat elle votera.

Choisir entre Bolsonaro et Lula lors du dernier tour de dimanche est assurément faire un choix – un choix entre deux visions du monde et entre deux politiques très différentes.

Aucun des deux candidats n’a obtenu plus de 50 % des voix au niveau national le 2 octobre (48 % pour Lula et 43 % pour Bolsonaro), ce qui a entraîné un second tour.

Les prédictions avaient laissé entendre que Bolsonaro serait plus à la traîne derrière Lula qu’il ne l’a finalement été. Selon un sondage, les deux hommes sont désormais statistiquement à égalité.

« Nous devons maintenant choisir entre la peste et le choléra », ajoute Levy.

Le président brésilien Jair Bolsonaro lors d’une visite d’État à Santiago, au Chili, le 23 mars 2019. (Crédit : Claudio Reyes/AFP)

Le passé juif de Bolsonaro

Bolsonaro, qui est aujourd’hui âgé de 67 ans, est un officier militaire à la retraite et un fervent nationaliste chrétien qui a surfé sur une soudaine poussée populiste pour remporter la victoire présidentielle en 2018, d’une manière que de nombreux observateurs ont comparé à l’élection de l’ancien président américain, Donald Trump.

Le « Trump Tropical« , comme le nomme l’ancien président américain, s’est fait connaître pour ses déclarations incendiaires pendant et avant son mandat – il a notamment affirmé qu’il préférait avoir un fils mort plutôt qu’un fils homosexuel et il a comparé les descendants des esclaves noirs à des animaux.

Il a même été filmé en train de dire à une politicienne qu’il ne la violerait pas parce qu’elle n’en était pas digne.

Bolsonaro a également été à l’origine de l’une des prises de parole les plus calamiteuses au monde concernant la pandémie de COVID-19. Il a qualifié le virus de « petite grippe » et a retardé l’achat de vaccins alors que le nombre de décès au Brésil grimpait en flèche (le bilan officiel dépasse désormais les 687 000 personnes, ce qui place le Brésil en deuxième position derrière les États-Unis).

Il a également permis à la déforestation de l’Amazonie d’atteindre son niveau le plus haut depuis plus de dix ans.

Mais de nombreux Juifs ont pris note de la façon dont Bolsonaro a été un dirigeant brésilien historiquement proche d’Israël.

Il a renforcé ses relations avec la communauté juive brésilienne en avril 2017 quand, alors qu’il était encore député, il a été invité à prendre la parole au club Hebraica de Rio, un centre d’activités sportives et culturelles fondé en 1957 par des immigrants juifs européens.

Des partisans du président brésilien Jair Bolsonaro tenant un drapeau israélien à l’effigie de Bolsonaro devant un hôpital où il se remettait d’une occlusion intestinale à Sao Paulo, au Brésil, le 18 juillet 2021. (Crédit : AP Photo/Nelson Antoine)

« Mon cœur est vert, jaune, bleu et blanc », avait-il dit en référence aux drapeaux israélien et brésilien, suscitant des applaudissements à l’intérieur de la salle (et une manifestation à l’extérieur du bâtiment). Il a fait l’éloge de l’État juif pour sa puissance et son système de protection sociale, affirmant que l’État juif devrait servir de source d’inspiration à la plus grande nation d’Amérique latine.

En tant que président, Bolsonaro est rapidement devenu un proche de l’ancien Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui a été le premier Premier ministre israélien en exercice à se rendre au Brésil lorsqu’il a assisté à l’investiture de Bolsonaro, le 1er janvier 2019.

Au cours de ce voyage, le binôme s’est rendu dans une synagogue de Rio, où Bolsonaro a été reçu avec les honneurs réservés à un roi. Le président brésilien y avait répété sa promesse de campagne de transférer l’ambassade du Brésil de Tel Aviv à Jérusalem.

Un an plus tard, le Brésil a ouvert un nouveau bureau économique à Jérusalem, marquant la première étape d’un transfert d’ambassade, qui n’a, à ce jour, pas encore eu lieu.

Après seulement trois mois au pouvoir, Bolsonaro a effectué une visite officielle en Israël où il s’est exprimé en hébreu à son arrivée à l’aéroport Ben Gurion, et il a effectué une visite historique au mur Occidental, en compagnie de Netanyahu.

Le président brésilien Jair Bolsonaro, au premier plan, et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, à l’arrière-plan, à gauche, priant au mur Occidental, le lieu le plus saint du peuple juif, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 1er avril 2019. (Crédit : Menahem Kahana/POOL/AFP)

Mais de retour chez lui, Bolsonaro a fait sourciller les Juifs à plusieurs reprises. En 2019, après sa visite au mémorial de Yad Vashem à Jérusalem, Bolsonaro a déclaré que le nazisme était un mouvement de gauche.

Deux semaines plus tard, il a déclaré que les crimes de la Shoah pouvaient être pardonnés, mais pas oubliés.

En 2020, il a employé un slogan étrange dans le cadre de la lutte contre le coronavirus, un slogan qui rappelait la tristement célèbre inscription nazie à l’entrée du camp de concentration d’Auschwitz : « Arbeit macht frei » (« le travail rend libre »).

Et en 2021, il a accueilli Beatrix von Storch, une législatrice allemande d’extrême-droite dont le grand-père était le ministre des Finances d’Hitler, lors d’une visite officielle qui a été critiquée par plusieurs groupes juifs.

Pour les Juifs qui se méfiaient d’années de gouvernance du pays par des dirigeants anti-sionistes, de la corruption endémique au sein du gouvernement et des mesures de répression passées sur la liberté d’expression, Bolsonaro a été un changement rafraîchissant.

« Sous la gouvernance de Bolsonaro, la démocratie brésilienne n’a pas été menacée, pas même une fois. Il n’y a pas eu de persécution des opposants politiques, pas de fermeture de journaux, pas de censure d’aucune sorte. Bien au contraire, nous avons joui d’une liberté totale », dit Leandro Spett, un illustrateur, dessinateur et caricaturiste juif qui vit à Sao Paulo.

L’homme a notamment aidé à organiser le Championnat Abrahamique de Houmous le mois dernier, une rencontre festive entre Juifs et Arabes qui a eu lieu au club Hebraica.

« Pour nous, les Juifs, c’est une condition fondamentale de notre existence et de notre coexistence avec nos voisins d’autres confessions et religions », note Spett.

Les positionnements et la rhétorique d’extrême-droite de Bolsonaro ont choqué et aliéné d’autres personnes, qui affirment que son gouvernement ne donne pas la priorité aux minorités et qui l’ont même comparé à Hitler.

Gaavah, un groupe juif libéral LGBTQ comptant 70 membres et qui est implanté dans cinq villes, a comparé Bolsonaro à un néo-nazi dans un manifeste sur l’élection qui a été publié le week-end dernier.

Andre Liberman, un coordinateur du groupe qui est âgé de 22 ans, estime que Bolsonaro « brise nos valeurs juives et ne respecte pas notre loi brésilienne ».

« Avant même de prendre le pouvoir, Bolsonaro avait déjà un discours et une attitude autoritaires. Lors de sa campagne politique, il avait déclaré que les minorités devaient s’agenouiller devant la majorité« , précise Diana Sichel, une enseignante de Rio qui est une ancienne membre du mouvement de jeunesse juif sioniste de gauche, Hashomer Hatzair.

« Dans une démocratie, la majorité embrasse toutes les minorités. Nous, les Juifs, nous sommes une minorité. Tout commence par un discours, à l’instar de Mein Kampf« , ajoute-t-elle.

Une militante de Jair Bolsonaro lors d’une célébration devant sa résidence après qu’il a été déclaré vainqueur du second tour des élections, à Rio de Janeiro, au Brésil, le 28 octobre 2018. (Crédit : AP Photo/Leo Correa)

Le parcours juif de Lula

Lula est aussi populaire à gauche que Bolsonaro l’est à droite – même si l’ancien président a purgé 580 jours de prison.

Ancien représentant syndical devenu politicien socialiste démocratique de longue date, Lula a été président du Brésil de 2003 à 2010, période durant laquelle il a promulgué d’ambitieux programmes sociaux – comme un mouvement économique visant à lutter contre les inégalités de revenus, qui a été surnommé le « Lulisme » – et il a donné la priorité à la politique étrangère.

Mais son mandat a été entaché de scandales. En 2017, il a été reconnu coupable de corruption et de blanchiment d’argent – ce qu’il a nié – et il a été envoyé en prison.

Lula a également essayé de promulguer une loi sur la presse appelant à des changements dans les règles régissant les journalistes. Certains ont alors craint que ces nouvelles régulations n’amorcent un lent retour à une ère de dictature.

Il a en outre soutenu des régimes dictatoriaux dans le monde entier, notamment à Cuba, au Venezuela, en Syrie, en Libye et dans plusieurs pays africains.

L’ancien président brésilien Luiz Inacio Lula Da Silva au 12e Congrès du Syndicat des travailleurs brésiliens (CUT) à Belo Horizonte, au Brésil, le 28 août 2015. (Crédit : AFP/Douglas Magno)

Les gouvernements de Lula et de sa filleule politique, Dilma Rousseff – qui lui a succédé à la présidence mais qui a finalement été démise de ses fonctions pour avoir manipulé le budget – ont dû faire face à des contretemps et à des controverses continuelles sur le sujet d’Israël, ce qui a entraîné des confrontations avec la communauté juive locale.

En 2009, Lula a chaleureusement accueilli l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad, un négationniste notoire dont le régime persécutait les minorités et ses critiques, lors d’une visite qui a suscité des condamnations à l’international.

Lors de sa première visite officielle en Israël en 2010, Lula a refusé de se rendre sur la tombe de Theodor Herzl, qui faisait partie du programme de visite des responsables étrangers venus au sein de l’État juif à l’occasion du 150e anniversaire du père du sionisme moderne.

Quelques jours plus tard, il a déposé une gerbe sur la tombe de Yasser Arafat, à Ramallah.

Au cours du dernier mois de son administration, son gouvernement a officiellement reconnu la Palestine en tant qu’État.

Sous Rousseff, les dirigeants palestiniens ont inauguré une ambassade au Brésil, une première dans l’hémisphère occidental. Son gouvernement a connu une crise diplomatique avec Israël en 2015 lorsqu’il avait rejeté la nomination de Danny Dayan, choix de la droite israélienne et dirigeant du mouvement pro-implantations, au poste d’ambassadeur israélien à Brasilia.

Certains disent que la politicienne avait voulu se venger après avoir été qualifiée de « naine diplomatique » par un haut diplomate israélien un an plus tôt. À ce moment-là, la nation sud-américaine avait rappelé son ambassadeur à Tel Aviv pour protester contre l’attaque menée par Israël contre le Hamas, lors de la guerre de Gaza qui était survenue cet été-là.

Le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva, à gauche, serrant la main de Mahmoud Abbas, chef de l’Autorité palestinienne, durant une cérémonie à son arrivée au siège de l’Autorité palestinienne à Bethléem, en Cisjordanie, le 16 mars 2010. (Crédit : AP Photo/Musa al-Shaer/POOL)

« Quand Bolsonaro voit des panneaux de sympathisants néo-nazis à son discours conservateur, il sait très bien comment les faire fuir », soutient Flavio Stanger, ancien président du Conseil de la fédération juive de Rio.

« Son adversaire, en revanche, est indulgent avec les radicaux de l’extrême-gauche, y-compris avec les responsables palestiniens et les groupes terroristes, ce qui, de facto, signifie être défavorable aux Juifs », poursuit-il.

Jayme Fucs, un militant juif d’extrême-gauche né à Rio qui est parti s’installer dans un kibboutz israélien il y a 40 ans, a fait les gros titres au Brésil pour avoir rendu visite à Lula en prison en 2018.

La veille de Yom Kippour, portant une kippa et un tallit, Fucs, qui travaille comme guide touristique et qui dit être un rabbin humaniste laïc, a encore une fois pris la défense de l’ex-président.

« J’espère que Lula sera une fois de plus élu. L’élite, qui déteste les pauvres, ne veut pas d’un changement. Bolsonaro est dangereux pour les Juifs et pour le Brésil. Lula incarne l’espoir. Tous ceux qui seront en mesure d’écarter cette crapule du pouvoir représentent le salut du Brésil », a déclaré Fucs à la Jewish Telegraphic Agency.

« Le judaïsme ne suit ni la gauche, ni la droite. Ce qui m’inquiète le plus, ce n’est pas la critique, mais la ‘sinat achim’, la haine libre. C’est terrifiant. »

Paulo Geiger, un éditeur reconnu qui a traduit en portugais des livres des auteurs israéliens à succès Amos Oz et David Grossman, est du même avis.

« Bolsonaro n’est que la partie émergée de l’iceberg. Il ne s’agit pas seulement de dire non à ce dernier, mais à tout ce qui viendra avec lui. Aucun Juif ne sera en sécurité dans une société représentée par l’extrême-droite », affirme-t-il.

Le vote juif 

Aucun sondage n’a permis de savoir comment les Juifs ou les membres des autres confessions religieuses voteront. Claudio Lottenberg, président de la Confédération israélite brésilienne, l’organisation-cadre des communautés juives du pays, admet que les Juifs sont actuellement très polarisés.

Lottenberg déclare avoir « œuvré à réduire cette polarisation » en montrant que « [la] communauté juive est assez plurielle et diverse ».

Adriana Griner, qui travaille comme fonctionnaire pour la municipalité de Rio, fait partie des nombreux Juifs qui soutiennent Lula en raison de sa farouche opposition à Bolsonaro.

« Pour moi, la question n’est pas de savoir si Lula est meilleur pour les Juifs ou non. Mon vote est contre Bolsonaro, qui est raciste, misogyne et narcissique. En tant que Juifs, nous savons qu’il n’y a qu’un pas pour que le racisme laisse la place au nazisme », dit-elle.

Roberto Justus, un homme d’affaires juif qui s’est fait connaître en animant pendant des années la version brésilienne de « The Apprentice », éprouve des sentiments similaires mais il votera dans la direction opposée.

« Je ne suis pas d’accord avec tout ce que Bolsonaro dit et fait, mais je ne suis pas non plus d’accord avec tout ce que Lula a fait et avec tout ce qu’il a l’intention de faire. Nous ne pouvons pas qualifier de normal ce qui est moralement inacceptable. L’honnêteté doit être notre valeur première », a-t-il déclaré dans une vidéo qui a comptabilisé plus de 15 millions de vues sur Instagram.

« Il ne s’agit pas d’une élection de plus. C’est un vote qui définira ce vers quoi nous voulons aller en tant que société. »

Danielle Balassiano Ptak, qui préside la branche de Rio de l’organisation féminine juive WIZO, a voté pour Simone Tebet, une candidate de centre-droit qui s’est classée troisième au premier tour.

Pour le second tour, Balassiano Ptak n’a pas encore fait son choix. Elle indique que le Brésil est « à des années-lumière d’Israël » sur des sujets tels que l’avortement, la procréation assistée et les féminicides, des questions relevant des domaines qui sont au cœur des activités de sa propre organisation.

« J’espère que le vainqueur quel qu’il soit se concentrera sur les politiques publiques visant à protéger les droits des femmes et sans en faire un enjeu politique », explique-t-elle.

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