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Analyse

Comment le gouvernement Netanyahu perd le contrôle sur tous les fronts

Le "pogrom" à Huwara ou le faux budget de l'État à Jérusalem témoignent de la même histoire : le chaos au sein de la coalition

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël


Des voitures brûlées vues à travers une fenêtre brisée dans la ville de Huwara, près de la ville de Naplouse en Cisjordanie, le 27 février 2023. (Crédit : AP Photo/Majdi Mohammed)

Des voitures brûlées vues à travers une fenêtre brisée dans la ville de Huwara, près de la ville de Naplouse en Cisjordanie, le 27 février 2023. (Crédit : AP Photo/Majdi Mohammed)

Dimanche à 16h08, le journaliste Yossi Yehoshua a publié sur Twitter une affiche produite par un groupe de résidents d’implantations extrémistes qui appelaient à une protestation de masse dans la ville palestinienne de Huwara, où deux jeunes frères israéliens avaient été tués par un terroriste quelques heures auparavant.

L’affiche exposait les intentions du rassemblement de façon claire et précise. « Nous exigeons la victoire ! Nous exigeons la vengeance ! Nous exigeons de nous défendre ! », y était inscrit en majuscules.

La marche sur Huwara était prévue pour 18h, et serait suivie à 19h par « des protestations autour de Naplouse, la ville des assassins ».

Yehoshua, l’analyste militaire du quotidien Yedioth Aharonoth, avertissait que la marche serait « un défi sécuritaire complexe pour Tsahal ».

Pourtant, ce qui était évident pour Yehoshua deux heures avant la marche l’était apparemment moins pour les commandants militaires de la région.

Alors que la nuit tombait et que des bandes de manifestants entraient dans la ville et commençaient à mettre le feu à ses maisons, la réponse de Tsahal était – scandaleusement – inadéquate.

Une affiche demandant la vengeance et la riposte pour les meurtres de deux Israéliens à Huwara, et annonçant une marche à Huwara et des manifestations autour de Naplouse, publiée le 26 février 2023. (Autorisation)

Les soldats envoyés dans le village étaient trop peu nombreux et trop surpris par le déroulement des événements pour pouvoir retenir les assaillants israéliens. Il s’en est suivi des scènes surréalistes de capitaines et de majors de l’armée israélienne se précipitant pour sauver des femmes palestiniennes âgées de maisons incendiées par des Israéliens.

Lorsque la poussière est retombée lundi, une partie de l’histoire est devenue claire : les deux ministres chargés des implantations et de l’application de la loi en Cisjordanie avaient disparu.

Bezalel Smotrich, le « ministre délégué du ministère de la Défense chargé des affaires civiles » – ou en d’autres termes, le responsable officiel des implantations – est resté presque totalement silencieux toute la nuit.

Il s’est exprimé sur Twitter bien après le début de l’attaque, à 22h25 – sans la condamner. Au lieu de cela, il a exprimé sa compréhension pour la « grande douleur » causée par l’attaque terroriste mortelle du matin, a appelé la foule « à ne pas se faire justice soi-même » et a promis que le gouvernement enverrait « une véritable réponse au terrorisme, tant sur le plan militaire que sur celui des implantations ».

Ce qui n’a pas aidé, c’est que peu de temps auparavant, Smotrich avait également « liké » un tweet virulent du maire adjoint du Conseil régional de Samarie, Davidi Ben Zion, qui appelait à « effacer le village de Huwara aujourd’hui ».

Itamar Ben Gvir, le chef du parti Otzma Yehudit, et tout nouveau « ministre de la Sécurité nationale » d’Israël, chargé de la police nationale, y compris en Cisjordanie, n’a même pas daigné s’exprimer sur Twitter. Aucune déclaration, aucune réponse à la presse ; personne ne pouvait le joindre et personne ne savait quels ordres il avait donné à la police lors de l’émeute – ni même s’il en avait donné.

Lundi matin, le député Zvika Fogel (Otzma Yehudit), a suggéré une raison pour la remarquable disparition de Ben Gvir. L’attaque de Huwara, a-t-il dit, a eu « un effet dissuasif jamais vu depuis l’Opération [de 2002] ‘Bouclier défensif' ». Dans une interview avec la radio de l’armée, Fogel a déclaré qu’il considérait le résultat du saccage de dimanche soir avec « beaucoup d’égard ».

Bezalel Smotrich, chef du parti HaTzionout HaDatit, à gauche, et Itamar Ben Gvir, du parti d’extrême-droite Otzma Yehudit, lors d’une tournée de campagne électorale au marché de Mahane Yehuda, à Jérusalem, le 19 mars 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Ce fut le moment de vérité pour les deux ministres qui avaient passé une grande partie des deux derniers mois à exiger le contrôle et la responsabilité de la sécurité et de l’application de la loi en Cisjordanie. Lorsque le moment est venu d’exercer ce pouvoir, la somme totale de leur activité s’est soldée par la publication d’un seul tweet alors qu’une ville palestinienne était littéralement à feu et à sang.

Ce n’est qu’à 23h48 que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a finalement semblé remarquer que personne – du gouvernement – ne s’était manifesté. Son Bureau a publié une déclaration aux journalistes qui tentait, enfin, de reprendre les choses en mains.

« Le Premier ministre Netanyahu a convoqué une réunion d’information sur la sécurité à la suite de l’attentat terroriste et des émeutes en Judée et Samarie », a indiqué le communiqué dans lequel étaient énumérés les participants à la réunion : le ministre de la Défense Yoav Gallant, les chefs de Tsahal, de l’agence de sécurité intérieure du Shin Bet et du Conseil de sécurité nationale, les chefs des directions des Renseignement et des opérations de Tsahal, ainsi que d’autres personnes.

Deux personnes étaient manifestement absentes de la liste. Smotrich et Ben Gvir avaient totalement disparu des radars.

La « Nuit du gouvernement »

Une semaine plus tôt et à une année-lumière de la Cisjordanie en feu, le gouvernement Netanyahu a été confronté à une autre sorte de crise, moins mortelle mais non moins importante pour le bien-être futur du pays. Il a géré cette crise tout aussi mal que la vague d’attentats terroristes palestiniens ou le saccage de Huwara.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu dirigeant une réunion du cabinet à son Bureau de Jérusalem, le 12 février 2023. (Crédit : Amit Shabi/Pool/Flash90)

Passer des enjeux de vie et de mort en Cisjordanie au domaine aseptisé d’un débat budgétaire au sein du cabinet peut sembler choquant, mais ce pivot est important. Il met en lumière l’étendue de l’incapacité de l’actuel gouvernement.

Il existe un rituel qui se déroule tous les deux ans au plus haut niveau du gouvernement israélien, un rassemblement en petit comité au cours duquel des décisions fatidiques sont prises concernant l’avenir du pays. Derrière les portes closes du Bureau du Premier ministre, des dizaines de personnes, dont les ministres, leurs assistants, les économistes et les planificateurs du département budgétaire du ministère des Finances, se cloîtrent pendant 24 heures pour un blitz de négociations qui aboutit à la première version gouvernementale du budget de l’État.

On l’appelle « la Nuit du gouvernement » et elle commence toujours de la même manière – à 11h, un jeudi, par une présentation des économistes du Trésor sur l’état général de l’économie israélienne. Après la présentation, les équipes budgétaires du Trésor choisissent différents coins de la salle de conférence du cabinet, aux murs en bois, et s’y serrent avec leur ministre respectif et leurs principaux collaborateurs : l’équipe chargée de la santé avec le ministre de la Santé, l’équipe chargée de l’éducation avec le ministre de l’Éducation, et ainsi de suite. Des heures de négociations acharnées s’ensuivent dans chaque caucus et, au cours des heures suivantes, les équipes élaborent lentement un budget pour les deux années à venir. Les choses vont plus vite pour les ministres les mieux organisés qui ont eu la bonne idée de conclure un accord écrit avec le département des budgets avant la nuit du gouvernement ; la plupart des ministres ne sont pas aussi organisés.

Pendant ce temps, dans un bureau situé au bout du couloir, se trouve la « Macro Team » du Trésor, une sorte de service budgétaire interne pour le service budgétaire. Lorsque chaque équipe négocie avec son ministre respectif, les concessions sont soumises à l’approbation de la macro-équipe, dont le rôle est de veiller à ce que les dépenses globales ne deviennent pas incontrôlables. Tout fonds ajouté à un ministère doit être retiré à un autre. C’est un échange complexe et tendu qui dure toute la nuit.

Puis, à 7 ou 8h du matin le vendredi, les négociations sont généralement conclues. C’est un moment de soulagement. Les anciens de la Nuit du gouvernement se souviennent de ces moments comme étant festifs ; des acclamations et des applaudissements accompagnent toujours l’impression réussie du projet de loi budgétaire final. Ensuite, chacun rentre chez soi pour dormir un peu avant le début de Shabbat. Le projet de loi budgétaire est ensuite présenté à la Knesset la semaine suivante pour entamer son lent processus d’adoption dans la loi.

Le gouverneur de la Banque d’Israël, Amir Yaron, s’exprimant lors d’une conférence de presse à la Banque centrale, à Jérusalem, le 2 janvier 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Il est presque impossible d’exagérer l’importance de la Nuit du gouvernement dans la bonne gestion des affaires fiscales d’Israël ; c’est là que le caoutchouc se heurte à la route, que les promesses de campagne des ministres et les aspirations de l’héritage se heurtent de plein fouet aux réalités fiscales, que les priorités d’un gouvernement sont clarifiées en termes de « vrais sous ».

Et lors de la Nuit du gouvernement de la semaine dernière, le gouvernement Netanyahu a échoué. Pour la première fois de mémoire d’homme, la fameuse nuit s’est terminée sans budget.

Un budget pour les États-Unis

Au début des discussions, l’économiste en chef du ministère des Finances a annoncé une crise budgétaire imminente : les recettes fiscales ne devraient augmenter que de 0,3 % au cours de l’année à venir, ce qui se traduit par une baisse de 3,5 % en termes réels compte tenu de l’inflation et de l’affaiblissement du shekel. Le ministre de l’Économie Nir Barkat, ancien investisseur dans le secteur de la high-tech, a déclaré à ses collègues ministres qu’il avait rencontré des « dizaines » de dirigeants du secteur high-tech et que « tous avaient mis en garde contre une avalanche [économique] ».

« L’économie est en bon état », a déclaré le gouverneur de la Banque centrale d’Israël, Amir Yaron, mais, a-t-il prévenu, « en raison du taux d’inflation et des dangers dans les environnements international et national, nous devons adopter un budget responsable ».

Pourtant, lorsque les négociations ont commencé, les ministres se sont succédé, tous plus bruyants les uns que les autres, pour refuser de jouer le jeu.

La ministre des Transports, Miri Regev, s’exprimant lors d’un essai de la nouvelle ligne de tramway entre Kiryat Yovel et Hadassah Ein Kerem, à Jérusalem, le 16 janvier 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le ministre de la Sécurité nationale, Ben Gvir, à qui les accords de coalition avaient promis des milliards qui n’ont jamais été versés, a boycotté la soirée. La ministre de l’Environnement Idit Silman a fait de même. Le ministre du Tourisme, Haïm Katz (Likud), est parti en furie au milieu de la nuit. La ministre des Transports Miri Regev a passé la nuit à pester contre le refus du Trésor d’inclure dans le projet de loi budgétaire sa demande d’énormes subventions pour les transports publics.

Les équipes budgétaires ont eu du mal à maintenir les ministres dans les discussions. Au milieu de la nuit, on a dit aux équipes de négociation d’arrêter d’essayer ; les discussions ont été arrêtées.

Au matin, Netanyahu s’est retrouvé installé dans son bureau avec une véritable file de ministres devant sa porte, chacun attendant son tour pour se plaindre ou, dans certains cas, menacer de démissionner s’il n’obtenait pas ce qu’il voulait.

Vers 10h30, longtemps après que le projet de loi budgétaire était censé avoir été approuvé lors du traditionnel vote festif du cabinet, un Netanyahu inquiet a conclu que ce spectacle causait un réel préjudice à l’économie israélienne. Les Israéliens ordinaires ne connaissent pas la Nuit du gouvernement, mais les investisseurs la suivent de près pour déceler tout signe de dérapage de l’engagement du gouvernement en matière de restrictions budgétaires.

Netanyahu a donné une instruction simple aux ministres : il y aurait un vote sur un projet de loi budgétaire, et tout le monde sourirait devant les caméras en prétendant que les négociations avaient atteint leur but. Le texte du projet de loi n’avait pas d’importance, seule l’apparence comptait. Les investisseurs étrangers guettant le chaos, Netanyahu était prêt à tout pour donner une apparence d’ordre.

Et puisque le contenu du projet de loi n’avait pas d’importance, les ministres pouvaient y mettre ce qu’ils voulaient.

C’est ainsi que le budget de l’État 2023-2024 a été soumis au vote, accompagné de la seule exigence de Netanyahu : des sourires de façade pour la photo de groupe, celle publiée par le Bureau du Premier ministre pour calmer les investisseurs inquiets.

Le cabinet votant l’approbation du budget 2023-2024, à Jérusalem, le 24 février 2023. (Autorisation)

Il n’était pas trop difficile d’obtenir ces sourires, puisque chaque ministre pouvait prétendre avoir « gagné » de vastes augmentations du budget de son ministère. Nir Barkat, qui venait tout juste de mettre en garde contre une « avalanche », s’est vanté après la réunion d’avoir obtenu une augmentation d’un milliard de shekels pour le ministère de l’Économie ; des milliards supplémentaires sont allés à la Santé ; un milliard au ministre de la Culture et des Sports Miki Zohar ; un demi-milliard au ministre des Sciences, des Technologies et de l’espace Ofir Akunis ; neuf milliards au ministère de la Sécurité nationale de Ben Gvir ; 10 milliards au ministre de la Défense Yoav Gallant ; 2 milliards au ministère du Développement du Néguev et de la Galilée ; des dizaines de milliards sur plusieurs années plus une ligne ferroviaire vers Eilat au ministère des Transports de Regev ; et des milliards supplémentaires pour subventionner la pré-scolarisation gratuite a partir de deux ans au lieu de trois.

Ce dernier point a été annoncé par Netanyahu lui-même, qui n’avait pas l’intention de manquer cette aubaine.

Comme le soulignait samedi un journal économique, « le gouvernement a accidentellement approuvé un budget pour les États-Unis ».

Il s’avère que le gouvernement Netanyahu n’a pas été en mesure de rédiger sa propre loi de finances. La balle serait renvoyée à la Knesset, qui, contre toute attente et malgré l’incapacité des dirigeants des partis de la coalition à faire de même au sein du cabinet, devrait trouver les ressources politiques et la responsabilité fiscale nécessaires pour produire le budget que le gouvernement Netanyahu s’est révélé incapable de négocier avec lui-même.

Des Palestiniens regardant un bâtiment endommagé et des voitures brûlées, dont certaines ont été retirées de la route pour être remplacées par des pièces détachées, dans la ville de Huwara, près de la ville de Naplouse, en Cisjordanie, le 27 février 2023. (Crédit : AP Photo/Majdi Mohammed)

En Cisjordanie, des groupes itinérants d’Israéliens ont réussi à mettre le feu à une ville palestinienne plusieurs heures après avoir annoncé leur intention de l’attaquer.

De retour dans une salle de conférence pleine de sueur à Jérusalem, des ministres en mal de sommeil posent pour une photo de victoire sur un faux projet de loi budgétaire.

Alors que le rythme des attentats terroristes s’accélère, les ministres de droite qui ont bâti leur carrière politique sur la promesse d’éradiquer le terrorisme palestinien se cachent du public au moment de vérité. Une réforme judiciaire est légiférée à une vitesse folle par un ministre de la Justice qui refuse d’accorder des interviews aux médias et fait face à une opposition publique probablement sans précédent.

Pendant ce temps, une liste croissante de banques et de sociétés d’investissement étrangères réexaminent les notes élevées qu’elles ont attribuées de longue date à l’économie israélienne, non pas parce qu’elles sont opposées à une politique gouvernementale particulière, mais parce qu’elles ont le sentiment croissant que le pays n’a plus de politique, qu’il n’est plus gouverné et qu’il commence à basculer dans le chaos.

Le gouvernement Netanyahu échoue aux tests fondamentaux de gouvernance de part et d’autre de la Ligne verte. Le coût de l’échec est clair pour tout le monde, en particulier pour le Premier ministre. Si la semaine dernière est une indication, il n’aura peut-être pas la marge de manœuvre politique nécessaire pour renverser la situation.

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