Dans une Afrique du Sud post-Mandela, 70 000 Juifs font face à un dilemme
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Dans une Afrique du Sud post-Mandela, 70 000 Juifs font face à un dilemme

Entre le chômage, les inégalités et la violence qui augmentent, beaucoup de Juifs pensent à leur futur et se posent la question : partir ou rester

Un rassemblement pro-israélien à Johannesburg, pendant la guerre de Gaza, en août 2014 (Crédit : Ilan Ossendryver)
Un rassemblement pro-israélien à Johannesburg, pendant la guerre de Gaza, en août 2014 (Crédit : Ilan Ossendryver)

JOHANNESBURG, Afrique du Sud – Alors que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu claironnait après sa récente visite dans les pays d’Afrique sub-sahariens en affirmant qu’Israël « revient à l’Afrique » après des décennies de relations chaotiques, certains juifs sud-africains se demandent s’ils ne devraient pas plutôt prendre la direction opposée.

Les citoyens sont déçus de la dégradation de la situation qui a eu lieu sous la présidence Jacob Zuma et le Congrès national africain (ANC) – ancien mouvement de libération du très admiré Nelson Mandela – depuis l’apogée idéaliste du pays il y a deux décennies.

Et tandis que de nombreux piliers juifs restent encore engagés dans la construction de la nation, d’autres ont de sérieux doutes quant à leur avenir.

L’économie de ce pays de 55 millions d’habitants – une partie minuscule, 0,13 % d’entre eux, sont juifs – est stagnante, et le chômage s’élève à 26 %. La moitié des jeunes sont sans emploi. La corruption au sein du gouvernement est omniprésente. Zuma fait lui-même face à près de 800 charges d’accusations de corruption contre lui.

Les entités publiques majeures telles que South African Airways sont régulièrement en crise. Les analyses des spécialistes attribuent cette situation, au moins en partie, au fait qu’elles soient dirigées par des amis de Zuma, indépendamment du fait qu’ils soient compétents ou pas. Un changement de statut du niveau d’investissement de Standard & Poors, Fitch et Moody est considéré comme une possibilité à moins que la perspective économique ne s’améliore.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu rencontre les dirigeants d'Afrique de l'Est, à Entebbe, en Ouganda, le 4 juillet 2016. (Crédit : Kobi Gideon/GPO)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu rencontre les dirigeants d’Afrique de l’Est, à Entebbe, en Ouganda, le 4 juillet 2016. (Crédit : Kobi Gideon/GPO)

Bien que la masse de la classe moyenne noire ait augmenté à environ 5 millions – qui est plus grande que la classe moyenne blanche – la pauvreté noire globale est pire aujourd’hui que sous l’apartheid, avec un écart gigantesque entre les nantis et les démunis. La Banque mondiale classe l’Afrique du Sud parmi les sociétés les plus inégalitaires du monde.

Il y a une colère généralisée contre l’ANC, en particulier parmi la classe moyenne urbaine qui est consternée par ce qu’ils considèrent comme le mépris de Zuma envers la Constitution du pays. Par exemple, 246 millions de rands de fonds publics sont allés à la rénovation de la ferme privée du président, fait pour lequel il a été réprimandé par le protecteur du public et la Cour constitutionnelle.

Le président sud-africain et du Congrès national africain (ANC) Jacob Zuma à Port Elizabeth, en Afrique du Sud, le 16 avril 2016 (Crédit : AFP / Michael Sheehan)
Le président sud-africain et du Congrès national africain (ANC) Jacob Zuma à Port Elizabeth, en Afrique du Sud, le 16 avril 2016 (Crédit : AFP / Michael Sheehan)

Le juge Dennis Davis, qui travaille à la Haute Cour du Cap et est membre éminent de la communauté juive, a expliqué que la corruption n’est pas un fait nouveau en Afrique du Sud et qu’elle existait même pendant l’apartheid.

A l’époque, le gouvernement nationaliste connaissait une « corruption endémique, mais cela était caché ». Maintenant, avec la presse libre dans le pays, la corruption est exposée, a-t-il note. Est-ce que la culture de la corruption peut être éliminée, cela « dépendra de la compétitivité de notre politique nationale. Une politique nationale plus compétitive pourra probablement… réduire la corruption ».

Dennis Davis (Crédit : Autorisation)
Dennis Davis (Crédit : Autorisation)

La semaine prochaine, des élections nationales auront lieu pour élire les équipes municipales locales. Les analystes considèrent cela comme un référendum sur le gouvernement de l’ANC.

Les enquêtes menées par les bureaux de la société Ipsos démontrent que, pour la première fois depuis la conquête du pouvoir avec une majorité écrasante en 1994, l’ANC pourrait perdre trois régions métropolitaines cruciales – Johannesburg, Tshwane (Pretoria) et Nelson Mandela Bay (Port Elizabeth) – à une coalition, composée de plusieurs partis, dirigée par l’Alliance démocratique (DA), qui est largement soutenue par les Juifs. La DA a remporté les élections de Cape Town en 2006.

Une manifestation anti-corruption à Johannesburg, le 16 décembre 2015 (Crédit : Autorisation)
Une manifestation anti-corruption à Johannesburg, le 16 décembre 2015 (Crédit : Autorisation)

La violence grandissante dans tout le pays entre les factions au sein de l’ANC et entre les différentes parties, en particulier dans les communautés qui souffrent de l’incapacité du gouvernement à fournir des services de base comme l’eau potable, des routes goudronnées, les écoles et les cliniques, est extrêmement préoccupante.

Douze conseillers nommés par l’ANC ont été tués au cours des deux derniers mois dans la province de Kwazulu-Natal. A, Tshwane, durant le mois de juin, des manifestants ont incendié des autobus et d’autres véhicules publics, pillé des magasins et tué 5 personnes. Durant le mois de mai, 20 bâtiments scolaires ont été incendiés à Vuwani, dans la province de Limpopo.

La violence politique a atteint les campus, où les bâtiments, les oeuvres d’art et statues historiques ont été vandalisés et des personnes ont été menacées.

« Quel avenir ? »

Le Conseil juif de l’Afrique du Sud (SAJBD) a organisé un débat pré-électoral à Johannesburg le mois dernier destiné à un public essentiellement juif avec des représentants de l’ANC, de la DA et d’autres parties. Le moment le plus révélateur a été lorsque quelqu’un a posé cette question dans la salle : « je suis un Sud-Africain blanc avec de jeunes enfants. Il y a un grand exode des blancs, des Sud-Africains qualifiés de ce pays. Quel avenir y a-t-il ici pour mes enfants en termes d’éducation et d’emploi ? ».

Le président du Groupe spécial, le journaliste Mandy Wiener a donné plus de précision : « Si vous vous joignez à une table de Shabbat, tout le monde parle de ‘Plan B’… Ils tournent autour de la question de savoir si on doit partir ou rester ».

La plupart des membres au débat ont évité de répondre activement à cette question.

Julius Malema des Combattants de la liberté économique (Crédit : Wikimedia commons)
Julius Malema des Combattants de la liberté économique (Crédit : Wikimedia commons)

Les partis populistes comme les Combattants de la liberté économique (qui n’a pas pu assister au débat, faisant allusion au dédain pour son public), dirigé par le charismatique Julius Malema, insistent sur le fait que « le monopole blanc sur le capital » est au cœur des problèmes du pays. Le parti veut nationaliser les banques, les terres agricoles et d’autres modes de production. Mandela avait été appelé une « mise en vente » pour négocier avec le régime d’apartheid plutôt que de pousser à sa défaite totale, même au risque de guerre civile.

La plupart des Juifs vivent dans une abondance relative, comparable à celle qu’ils ont connu sous l’apartheid. Mais pour beaucoup de jeunes Juifs – et de Blancs en général – les politiques d’action positive, visant à corriger les péchés de l’apartheid commis contre les Noirs, les empêchent d’accéder à certains emplois. Cela, combiné avec inquiétude quant à leur avenir, les pousse à émigrer.

Davis a des positions fermes sur ce sujet.

« L’avenir des juifs dans ce pays dépend de la réussite du projet non racial. Plutôt que de se plaindre, nous devrions reconnaître que des mesures correctives sont essentielles pour réparer les injustices historiques et aider à la réussite du projet non-racial », a-t-il analysé.

A l’opposé de cette négativité, cependant, se dresse une vision positive – le recul de la domination de l’ANC et le renforcement des partis de l’opposition qui indiquent qu’il y a une émergence d’une véritable démocratie multipartite. La recrudescence des expressions ouvertes de colère dans les médias sociaux, tels que les messages provocateurs sur Facebook qui affirment que « tous les blancs sont racistes », font partie d’un débat national nécessaire sur la race et l’histoire, affirment les partisans de ce point de vue.

Zev Krengel à une manifestation pro-Israël, à Johannesburg en août 2014 (Crédit : Ilan Ossendryver)
Zev Krengel à une manifestation pro-Israël, à Johannesburg en août 2014 (Crédit : Ilan Ossendryver)

Zev Krengel, un ancien président du SAJBD qui se considère comme un « passionné de l’Afrique du Sud », a déclaré lors d’un rassemblement organisé par Habad Afrique du Sud au mois de février que le pays fait face à une économie en détresse, une nation révoltée et à la controverse amère sur le racisme dans les médias sociaux.

Mais, a-t-il ajouté, le pays a surmonté des défis plus graves, comme dans les années 1990, lorsque « la violence politique menaçait de l’engloutir, mais il a réussi à négocier une solution pacifique et démocratique ».

« Jouer notre rôle »

Le défi a été résumé par un professeur de 40 ans, un spécialiste des droits fondamentaux et du droit constitutionnel à l’université de Johannesburg, David Bilchitz, qui préside également Limmud International. Il a grandi à Johannesburg pendant l’époque de Mandela. Il a expliqué qu’il avait été inspiré par la vision d’ « un avenir fondé sur les valeurs de la dignité, l’égalité et la liberté pour tous ».

Le Grand Rabbin d'Afrique du Sud Warren Goldstein lors d'une cérémonie commémorative en l'honneur de Nelson Mandela, le 10 décembre 2013 (Crédit : Capture d'écran Sky News, YouTube)
Le Grand Rabbin d’Afrique du Sud Warren Goldstein lors d’une cérémonie commémorative en l’honneur de Nelson Mandela, le 10 décembre 2013 (Crédit : Capture d’écran Sky News, YouTube)

Après avoir étudié à l’université de Cambridge au Royaume-Uni, il est rentré en Afrique du Sud, ressentant une « obligation morale de contribuer à la régénération de la société sud-africaine… Je voulais jouer mon rôle ».

Prof David Bilchitz (Crédit : Autorisation)
Prof David Bilchitz (Crédit : Autorisation)

Rester en Afrique du Sud reste pour Bilchitz un « acte de foi profondément juif car c’est s’accrocher à la possibilité d’un avenir meilleur dans un présent profondément troublant ».

De nombreux Juifs étaient politiquement actifs contre le régime pendant l’apartheid. Mais les Juifs aujourd’hui sont pratiquement absents de la politique officielle. Davis croit que cela est en partie dû au fait que la communauté est plus ancienne et plus petite. Cela peut également s’expliquer par le retrait plus large de la population de la minorité blanche de la politique nationale.

Cependant, a poursuivi Davis, « les Juifs se sont nullement retirés de l’activisme politique au sein des ONG. Comme c’est le cas par exemple au sein du (groupe de pression SIDA) TAC, Equal Education et GroundUp ».

Beaucoup de ces jeunes Juifs viennent d’écoles juives et des mouvements de jeunesse qui retirent des enseignements juifs la nécessité de justice.

Une tentative de renouvellement

Les gens qui continuent à s’accrocher à la vision d’une « nation en arc-en-ciel » de Mandela sont de plus impliqués dans la lutte contre les problèmes.

La femme d’affaires, Reeva Forman, par exemple, prévoit de transformer une synagogue, vieille de 80 ans, un Temple d’Israël à Hillbrow près du centre-ville de Johannesburg, en un centre de militantisme juif en travaillant avec les communautés d’immigrants noirs locaux pour lutter contre une multitude de maux sociaux.

Temple d'Israël à Hillbrow, à  Johannesburg en juillet 2016 (Crédit : Autorisation)
Temple d’Israël à Hillbrow, à Johannesburg en juillet 2016 (Crédit : Autorisation)

Elle a lancé le projet lors d’une réunion plus tôt ce mois-ci. le maire de la ville, Parcs Tau, le protecteur du public Thuli Madonsela et l’ambassadeur israélien Arthur Lenk étaient conviés à l’événement.

Tau a déclaré que son emplacement dans le quartier cosmopolite de Hillbrow, la « zone d’accueil » de Johannesburg, où les gens commencent à construire une nouvelle vie dans la ville et dans le pays, est « idéal ».

Il a promis qu’il serait mis en vedette dans le programme de renouvellement de la ville.

Le président de l'Agence juive, Natan Sharansky, avec la pasteure sud-africaine, Linda Gobodo, le pasteur nigérian, Olusegun Olanipekun, et d'autres membres d'une délégation chrétienne sud-africaine à son bureau à Jérusalem, le 27 juillet 2016. Reeva Forman est la troisième personne en partant de la droite (Crédit : Avi Mayer/l'Agence juive pour Israël)
Le président de l’Agence juive, Natan Sharansky, avec la pasteure sud-africaine, Linda Gobodo, le pasteur nigérian, Olusegun Olanipekun, et d’autres membres d’une délégation chrétienne sud-africaine à son bureau à Jérusalem, le 27 juillet 2016. Reeva Forman est la troisième personne en partant de la droite (Crédit : Avi Mayer/l’Agence juive pour Israël)

Forman fait aussi la liaison entre « l’Afrique est avec Israël », une coalition de groupes de chrétiens africains qui soutiennent Israël, et l’Agence juive pour Israël. Elle représente les Amis d’Israël en Afrique, un groupe affilié à la Fédération sioniste d’Afrique du Sud. Ils ont rencontré mercredi le chef de l’Agence Juive, Natan Sharansky, à Jérusalem.

L'ancien Grand Rabbin, Cyril Harris, à Johannesburg en 2006 (Crédit : Autorisation)
L’ancien Grand Rabbin, Cyril Harris, à Johannesburg en 2006 (Crédit : Autorisation)

L’activisme juif dans une Afrique du Sud post-apartheid est illustré par l’organisation Afrika Tikkun, co-fondée il y a deux décennies par l’ancien grand rabbin Cyril Harris, un ami de Mandela, qui était un passionné de la « nouvelle Afrique du Sud ».

Il intervient dans les communautés noires pauvres, en utilisant des ressources juives. Son projet « Du berceau à la carrière » aide les enfants de la petite enfance à l’âge adulte jusqu’à ce qu’ils trouvent un emploi.

Rester ou partir, ou l’optimisme contre le pessimisme, est un vieux dilemme juif.

Pendant l’apartheid, craignant un bain de sang racial, beaucoup ont émigré avec d’autres blancs, en particulier après les émeutes de Soweto en 1976.

Pendant son apogée, dans les années 1960-70, la communauté juive comptait 135 000 membres. Aujourd’hui, elle a été réduite de moitié, à quelque 70 000 membres, la plupart étant à Johannesburg et au Cap.

Les Juifs quittent le pays en raison de l’antisémitisme – le dernier exemple étant la France, où un grand nombre de Juifs émigrent. En Afrique du Sud, cependant, l’émigration est faible par rapport à d’autres communautés de la diaspora.

Ici, l’optimisme juif a fluctué : une enquête menée en 2005 par le Centre Kaplan pour les études juives à l’université de Cape Town a révélé que 79 % des Juifs étaient « très susceptibles de continuer à vivre en Afrique du Sud » dans les cinq prochaines années, comparativement, une étude similaire ménée en 1998 avait révélé que seulement 44 % resteraient en Afrique du Sud.

Si le discours autour des tablées de Shabbat mentionnés par Mandy Wiener sont à prendre en compte, ils révèlent que les Juifs sont plus pessimistes aujourd’hui qu’en 2005.

Mandela a incarné l’optimisme que son projet non racial pour l’Afrique du Sud réussira après la défaite de l’apartheid. Will Afrika Tikkun et Temple d’Israel sont-ils le symbole que les juifs sud-africains ne renonceront pas à ce projet ?

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