Décryptage du sommet de la paix de la semaine prochaine à Bahreïn
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Analyse

Décryptage du sommet de la paix de la semaine prochaine à Bahreïn

La conférence de Manama est apparemment destinée à faire progresser la paix entre Israéliens et Palestiniens, mais ils n'y seront pas présents

Ron Kampeas
Jared Kushner, (au centre), et Jason Greenblatt, (à gauche), assistent à la séance d'ouverture d'une conférence sur la paix au Moyen Orient à Varsovie, Pologne, le 14 février 2019. (Sean Gallup/Getty Images via JTA)
Jared Kushner, (au centre), et Jason Greenblatt, (à gauche), assistent à la séance d'ouverture d'une conférence sur la paix au Moyen Orient à Varsovie, Pologne, le 14 février 2019. (Sean Gallup/Getty Images via JTA)

WASHINGTON (JTA) – N’appelez pas cela un plan de paix, appelez cela une « vision économique ». Et n’appelez pas l’événement qui le dévoilera la semaine prochaine un sommet, c’est un atelier. Au bénéfice des Israéliens et des Palestiniens. Dont les représentants ne seront pas là.

Bahreïn, un tout petit État du golfe Persique qui entretient des liens étroits avec les États-Unis et l’un des plus amicaux de la région avec Israël, accueillera… une rencontre les 25 et 26 juin pour promouvoir les investissements dans les territoires palestiniens.

C’est la première étape du plan, de la proposition ou de la vision que l’équipe de la Maison Blanche dirigée par Jared Kushner, le gendre et conseiller principal du président américain Donald Trump, a élaboré pour instaurer la paix israélo-palestinienne.

La terminologie utilisé par l’équipe Kushner ces dernières semaines semble placer la barre très bas : l’expression « atelier » est le terme usité dans les déclarations de la Maison Blanche, seuls les ministres des Finances y participeront et c’est une « vision », et non un plan.

Dans une semaine, il y aura encore beaucoup de questions, non seulement sur ce que Kushner espère accomplir, mais même sur les participants et les résultats escomptés.

Qui va venir ?

Les États-Unis et Bahreïn sont les hôtes conjoints, et les ministres des Finances des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite ont répondu à l’invitation. C’est tout pour les participants confirmés.

Oman a indiqué qu’il pourrait envoyer son ministre des Finances. Le Qatar est censé venir. La semaine dernière, un responsable américain a déclaré au Washington Post que la Jordanie, l’Égypte et le Maroc seraient présents, déclenchant une violente vague de critiques dans le monde arabe. Le Maroc et l’Égypte n’ont pas confirmé leur participation.

Les Jordaniens ont déclaré la semaine dernière qu’ils pourraient être présents, a rapporté le « Christian Science Monitor », ne serait-ce que pour indiquer clairement que le résultat de tout accord devrait inclure la création d’un État palestinien. La Jordanie, dont la population est à moitié palestinienne, a été perturbée par l’abandon par Israël et les Etats-Unis de la solution à deux États.

Qui ne vient pas ?

L’Autorité palestinienne boycotte non seulement cet événement, mais l’ensemble du processus de paix de Kushner. Au début, elle a adopté l’initiative de Trump – ses représentants estimaient que le crédit pro-israélien de Trump lui permettrait d’obtenir les concessions nécessaires pour faire avancer le processus. Les choses se sont détériorées après que Trump a reconnu Jérusalem comme la capitale d’Israël.

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas lors d’une réunion des états-membres de la Ligue arabe au siège du groupe, au Caire, en Egypte, capitale de l’Égypte, le 21 avril 2019. (MOHAMED EL-SHAHED / AFP)

L’Irak, citant la solidarité avec les Palestiniens, fait étalage de son absence. Les hommes d’affaires palestiniens, par l’intermédiaire d’un groupe de coordination, ont déclaré qu’ils rejetaient le séquençage : les aspirations nationales passent avant le développement économique, ont-ils insisté.

« Le secteur privé rejette toute tentative de contourner la question des droits souverains du peuple palestinien », a déclaré Oussama Amro, président du groupe, à The Media Line, un site d’information du Moyen Orient.

Un homme d’affaires palestinien d’Hébron, Ashraf al-Jabari, a annoncé son intention d’y assister. Il est en froid avec les dirigeants palestiniens.

Israël n’envoie pas de représentants officiels, mais un ancien agent de liaison avec les Palestiniens, Yoav Mordechai, sera présent. Sinon, des hommes d’affaires israéliens qui se comptent « sur les doigts dune main » seront présents.

Dans un premier temps, on a cru que des responsables israéliens seraient présents, puis le ministre des Affaires étrangères, Yisrael Katz, a précisé cette semaine que la délégation ne serait composée que d’hommes d’affaires.

Le général de brigade Yoav Mordechai s’entretient avec Benny Gantz, alors chef d’état-major de Tsahal, près de Ramallah, le 27 février 2013. (Yonatan Sindel/Flash90)

Pourquoi Israël reste-t-il à l’écart ?

Jason Greenblatt, le principal négociateur de l’équipe de Trump, a laissé entendre qu’il serait prématuré de faire des séances photos d’hommes d’affaires israéliens et arabes.

« Nous ne recherchons pas une simple séance de photos, si je puis dire », a-t-il déclaré lundi lors d’un événement organisé à New York par le World Values Network du rabbin Shmuley Boteach, selon un article du Jewish Insider. « C’est beaucoup plus substantiel que ça. Israël n’est ni un pays donateur ni un bénéficiaire des projets. »

David Makovsky, un éminent chercheur au Washington Institute for Near East Policy, a déclaré que les États arabes auraient pu hésiter à se présenter aux côtés de responsables israéliens, de peur que la camaraderie ne soit perçue comme un soutien au Premier ministre Benjamin Netanyahu. Le dirigeant israélien est en état de siège politique et doit faire face à des élections difficiles en septembre.

L’envoyé spécial des États-Unis Jason Greenblatt prend la parole lors d’une conférence à New York, le 16 juin 2019. (Marc Israel Sellem/POOL)

« Nous ne connaissons pas la réponse, mais je me demande si certains Etats arabes ont eu la frousse à cause des nouvelles élections israéliennes et ont pensé que cela serait considéré comme une ingérence dans les élections israéliennes », a déclaré Makovsky, qui assiste à la conférence de Bahreïn en tant qu’invité à la demande des organisateurs américains et bahreïnis.

Les responsables de l’administration Trump, notamment Kushner, et Netanyahu, insistent depuis des mois sur le fait que le monde arabe sunnite a pris un tournant et est plus que jamais en passe de s’ouvrir à Israël. Cette perspective est peut-être prématurée, a déclaré Tamara Cofman Wittes, chercheuse principale à la Brookings Institution, qui était l’une des principales responsables du Moyen Orient sous le gouvernement Obama.

« Ce que nous avons entendu de la part des responsables de la Maison-Blanche depuis la décision de transférer l’ambassade à Jérusalem, c’est le rejet de l’idée que les Palestiniens sont un problème majeur dans le monde arabe », a-t-elle dit, en soulignant que les responsables de l’administration Trump s’étaient moqués de ceux qui avaient prédit que le transfert de l’ambassade provoquerait des émeutes.

« Cela révèle un malentendu fondamental sur la façon dont la question palestinienne se pose » parmi les autres Arabes, a déclaré Cofman Wittes. « C’est une question d’opinion publique » en faveur des Palestiniens. « Quand ces dirigeants arabes s’inquiètent de la sécurité et de la légitimité de leur propre régime et répriment les manifestations, ils ne peuvent se permettre de réprimer les manifestations de la population concernant la Palestine. »

M. Greenblatt a estimé que la situation aurait pu être différente si les Palestiniens avaient été présents.

« Si l’Autorité palestinienne était disposée à venir, bien sûr, nous inviterions Israël », a-t-il ajouté. « Les avoir tous les deux dans la pièce ne peut être que positif. »

Un autre facteur est sans doute lié au contexte électoral de Netanyahu. Toute implication directe du gouvernement israélien dans un processus de paix, aussi insignifiante soit-elle, amènerait probablement les partis se situant à droite de son Likud à accuser Netanyahu de vouloir faire des concessions.

Qui fait pression sur qui ?

Des responsables américains, dont Greenblatt et l’autre membre de l’équipe de Kushner, l’ambassadeur américain en Israël, David Friedman, ont déclaré que sans la pression de l’Autorité palestinienne, les chefs d’entreprise palestiniens seraient présents, bien qu’ils n’aient fourni aucune preuve. L’AP a déclaré avoir subi des pressions de la part des Etats arabes sunnites pour qu’ils ne critiquent pas ceux qui seront présents, selon Al Monitor, un site d’information du Moyen Orient.

Capture d’écran d’une vidéo de l’ambassadeur des États-Unis en Israël, David Friedman, s’entretenant avec le radiodiffuseur public Kan, dans une interview diffusée le 27 septembre 2018. (YouTube)

Qu’est-ce qui est censé se passer ?

Greenblatt, sur son fil Twitter et par l’intermédiaire de la Maison Blanche, a annoncé un article d’opinion qu’il a écrit cette semaine pour CNN en disant que l’atelier est « l’opportunité du siècle ». Une opportunité pour ce qui n’est jamais dit clairement : Les trois premiers paragraphes sont vagues et utilisent des mots d’action du genre de ceux que l’on voit dans les présentations pour les événements de réseautage (« vision », « galvaniser », « partager », « améliorations »).

Les 11 paragraphes suivants sont des attaques contre Saeb Erekat, le négociateur palestinien qui s’est prononcé contre l’atelier et qui par le passé était ami avec Greenblatt. L’éditorial attaque Erekat avec violence, s’adressant à lui par son prénom.

« En fait, Saeb, l’Autorité palestinienne n’a pratiquement plus d’argent à cause du gaspillage, de la corruption et des paiements faits aux terroristes », a écrit Greenblatt.

Saeb Erekat, le secrétaire général de l’OLP, s’adresse aux médias après une réunion avec des diplomates à Ramallah en Cisjordanie, le 30 janvier 2019. (Crédit : ABBAS MOMANI / AFP)

Kushner et Greenblatt ont déclaré que la composante politique de leur plan de paix ne sera dévoilée qu’après les élections en Israël.

Selon certaines informations, M. Kushner espère des promesses de dons de 50 à 70 milliards de dollars à long terme, bien que l’on ne sache même pas s’il s’attend à ce qu’elles soient annoncées au cours de cette conférence.

M. Makovsky a dit espérer voir se dessiner non seulement une « vision » à long terme des investissements dans l’économie palestinienne, mais aussi des objectifs à court terme concernant l’état catastrophique des infrastructures dans la bande de Gaza, notamment les eaux usées, l’approvisionnement en eau et en électricité.

« Qu’il s’agisse d’une vision ou d’un plan cela est au cœur de la question », a-t-il dit.

Jonathan Schanzer, vice-président de la Foundation for Defense of Democracies (Fondation pour la défense des démocraties), a déclaré que le plus grand succès serait les engagements substantiels des Etats arabes sunnites.

« S’il y a des engagements réels de la part du monde arabe qui s’appuient sur son immense richesse pétrolière pour le mieux-être des Palestiniens et le progrès de la paix, alors cette conférence aura été très utile », a déclaré Schanzer, un expert de l’économie palestinienne.

La manière dont cet argent parviendra ensuite aux Palestiniens est un autre problème si l’on considère la corruption avérée en Cisjordanie et le contrôle de la bande de Gaza par le Hamas, une organisation terroriste sous le coup des sanctions des États-Unis.

Danielle Pletka, vice-présidente en chef de la politique étrangère et de la défense de l’American Enterprise Institute, a déclaré que même une esquisse de la manière dont l’économie palestinienne pourrait fonctionner selon les normes serait bénéfique.

« Tout ce qui peut mettre les Palestiniens sur la voie d’une économie plus soucieuse des besoins de leur peuple n’est pas une mauvaise chose », a-t-elle dit.

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