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En route vers le nord de Gaza, les camions d’aide face à des pillards armés et à des civils affamés

Un employé d'une organisation humanitaire qui a escorté plusieurs convois dans Gaza affirme que le désespoir et la violence augmentent, et que l'aide n'est souvent pas distribuée

Des terroristes du Hamas sur un camion d'aide humanitaire à Rafah, dans la bande de Gaza, le 19 décembre 2023. (Crédit : AP Photo)
Des terroristes du Hamas sur un camion d'aide humanitaire à Rafah, dans la bande de Gaza, le 19 décembre 2023. (Crédit : AP Photo)

Depuis décembre, Mark, qui travaille pour une grande organisation humanitaire internationale, est entré huit fois à Gaza pour apporter de la nourriture, de l’eau et d’autres produits de première nécessité à la population civile.

À chaque voyage, « le niveau de désespoir a progressivement augmenté », s’est-il récemment souvenu. « Chaque fois que j’y suis allé, la situation semblait de plus en plus grave. »

Selon un rapport publié par la classification intégrée de la phase de sécurité alimentaire, soutenue par les Nations unies, le nord de la bande de Gaza est au bord de la famine. Les organisations affirment que l’enclave doit être inondée d’aide alimentaire pour résoudre le problème. Mais des témoignages provenant de l’intérieur de la bande indiquent qu’il est de plus en plus impossible pour les convois d’aide de traverser la route du sud de la bande, où Israël les autorise à entrer, jusqu’au nord, où la faim fait rage.

Selon Mark, qui a demandé à utiliser un pseudonyme en raison de la sensibilité du sujet, à mesure que les habitants de Gaza ont de plus en plus faim, les camions d’aide sont de plus en plus souvent vidés par des civils désespérés et des pilleurs armés avant qu’ils ne puissent atteindre les points de distribution prévus.

« Les premiers convois ont pu arriver aux points de distribution et mettre en place les livraisons. Mais depuis le mois de février, il est très difficile d’avancer de plus d’un kilomètre après le premier point de contrôle. Une fois que vous l’avez franchi, tout le monde est désespéré, tout le monde a faim », a expliqué Mark au Times of Israel.

Jusqu’à la semaine dernière, Israël refusait d’autoriser l’acheminement de l’aide vers le nord de la bande de Gaza directement par un point de passage terrestre avec Israël dans cette zone. À mesure que la pression internationale s’intensifiait, Jérusalem a fait pression pour obtenir une voie maritime vers le nord, tandis que les largages aériens déployés par la Jordanie, les États-Unis et d’autres pays dans la région ont permis d’acheminer de la nourriture et de l’eau, même si l’ONU et d’autres organismes internationaux estiment que c’est loin d’être suffisant.

Des employés des Nations unies et du Croissant-Rouge préparant l’aide à distribuer aux Palestiniens dans l’entrepôt de l’UNRWA, à Deir al-Balah, dans la bande de Gaza, le 23 octobre 2023. (Crédit : Hassan Eslaiah/AP Photo)

Les frappes israéliennes ont entraîné le démantèlement des « forces de l’ordre » dirigées par le groupe terroriste palestinien du Hamas, qui escortaient souvent les camions, ce qui a accéléré l’effondrement de l’ordre public.

À LIRE : À Gaza comme ailleurs, les missions d’aide humanitaire sont dangereuses pour les soldats

En conséquence, les livraisons d’aide sont exposées à des foules anarchiques et à des criminels armés, ce qui fait de la distribution ordonnée des rations d’aide aux bénéficiaires préalablement approuvés une affaire révolue.

« Il est désormais impossible d’atteindre les centres de distribution », a déclaré Mark, notant que ceux-ci sont principalement situés autour des structures de l’Office controversé de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), telles que les écoles, où de nombreux habitants de Gaza ont trouvé refuge.

« Lors des derniers convois, nous avons vu des nuées de personnes se diriger vers les véhicules, au point qu’ils ne pouvaient plus bouger. Par le passé, ce phénomène [de foule] durait environ trois minutes, et se dissipait. Mais lors d’un des derniers convois, nous avons chronométré le temps pendant lequel nous sommes restés bloqués. Cela a duré une vingtaine de minutes. Puis nous avons dû faire demi-tour parce que nous ne pouvions plus avancer. Et la cargaison a été pillée », a-t-il déploré.

Les mouvements de foule sont devenus non seulement plus fréquents, mais aussi plus dangereux pour les habitants de Gaza, qui sont désormais plus enclins à risquer leur vie pour obtenir de l’aide, a estimé Mark. Selon lui, certaines personnes tentent de se jeter sur les camions d’aide lorsqu’ils dépassent à peine les checkpoints de l’armée israélienne, les plaçant ainsi face à des soldats souvent hésitants.

« Lors d’une de nos dernières missions, nous avons remarqué que Tsahal avait envoyé deux chars en patrouille juste après le poste de contrôle. Et nous pouvions voir des gens se cacher derrière les décombres et ne pas fuir les chars parce que pour eux, plus vous êtes proche du checkpoint, plus vous avez de chances de sauter dans les camions et d’obtenir quelque chose. »

Israël nie avoir tiré sur des personnes tentant d’obtenir de l’aide, sauf lorsque des soldats sont menacés. Des dizaines de Gazaouis ont été tués lors de plusieurs incidents récents, notamment le « massacre de la farine » du 29 février, lorsque quelque 12 000 Gazaouis ont envahi un convoi dans la ville de Gaza. Selon le ministère de la Santé de Gaza, dirigé par le Hamas, 115 personnes auraient été tuées dans le chaos qui s’en est suivi. Selon l’enquête initiale menée par Tsahal sur la bousculade, la grande majorité des victimes ont été piétinées ou heurtées par les camions d’aide. Par ailleurs, des gangs gazaouis pourraient également avoir ouvert le feu.

Des Palestiniens encerclant des camions d’aide dans le nord de Gaza, sur une capture d’écran tirée d’une vidéo diffusée le 29 février 2024. (Crédit : Armée israélienne)

La semaine dernière, 21 autres Palestiniens ont été tués par balles alors qu’ils attendaient de l’aide sur une place de Gaza City. Selon une enquête préliminaire de Tsahal, ce sont des Gazaouis armés, et non des troupes ni un hélicoptère de combat, qui ont ouvert le feu sur la foule.

Barrage routier des gangs

Pour acheminer l’aide dans le nord de la bande de Gaza, les organisations telles que celle pour laquelle travaille Mark doivent d’abord soumettre les livraisons à des inspections israéliennes approfondies, après quoi elles sont transportées dans la bande de Gaza via le poste-frontière de Kerem Shalom avec Israël ou le poste-frontière de Rafah avec l’Égypte, tous deux situés à l’extrême sud de la bande de Gaza.

Une fois à Gaza, les convois sont déchargés dans une zone de transbordement située après le point de passage. De là, les marchandises sont prises en charge par des camions gazaouis et acheminées vers leur destination. Les travailleurs humanitaires accompagnent le convoi, généralement composé de 10 camions, à bord de véhicules blindés. Ils ne sont pas armés.

Pour se rendre à Gaza City, un convoi passant par Kerem Shalom doit parcourir quelque 38 kilomètres dans des rues jonchées de décombres, à travers des zones densément peuplées. Le déplacement se fait à pas de tortue ; un convoi destiné à la ville de Gaza quitte généralement la zone de transbordement vers 3 heures du matin et n’arrive qu’environ huit heures plus tard, a indiqué Mark.

Il a précisé que les trajets sont généralement effectués de nuit dans l’espoir de rencontrer moins de civils en chemin.

La dernière fois que Mark s’est joint à une livraison d’aide, il y a plusieurs semaines, le convoi a été attaqué par des hommes armés.

Vers 4 heures du matin, alors que le cortège de dix camions se dirigeant vers Gaza City dépassait Khan Younès et s’approchait de la ville centrale de Deir al-Balah, les camions ont été stoppés par un barrage routier improvisé mis en place par un gang local.

Des Gazaouis pillant un camion d’aide humanitaire alors qu’il pénètre dans la bande de Gaza à Rafah, le 17 décembre 2023. (Crédit : Fatima Shbair/AP)

« Nous avons essayé d’enlever les obstacles de la route, mais un groupe de personnes avec des charrettes tirées par des ânes, qui se trouvaient à proximité de la route, est arrivé et nous a menacés avec des couteaux. Nous avons essayé de négocier avec eux et leur avons proposé de distribuer une ration par personne à partir des camions. Mais ils n’en voulaient pas. En fait, ils voulaient tout », a déclaré Mark, ajoutant que chaque camion transportait environ 430 paquets de nourriture.

Ces gangs, ainsi que des groupes affiliés au groupe terroriste palestinien du Hamas, détournent souvent l’aide humanitaire des convois et la revendent sur le marché noir à des prix très élevés, sans tenir compte de la mention « interdit à la vente » figurant sur chaque boîte de nourriture ou d’eau.

« Nous leur avons expliqué que l’aide était destinée à Gaza City, où il n’y avait pas eu de nourriture depuis près de trois semaines, mais ils n’ont pas été très réceptifs », a expliqué Mark.

Pendant qu’ils négociaient avec le gang, des habitants ont commencé à se manifester, mais au lieu de s’emparer eux-mêmes de l’aide, ils ont commencé à enlever les barrages routiers pour laisser passer les camions.

Des Palestiniens transportant des sacs de farine à l’arrière de camions alors que l’aide humanitaire arrive dans la ville de Gaza, le 6 mars 2024. (Crédit : AFP)

Mark a supposé que les pilleurs faisaient partie d’un clan local, étant donné qu’ils étaient principalement armés de couteaux. S’il s’était agi de terroristes du Hamas portant des armes, les habitants n’auraient sans doute pas eu l’audace de les défier et d’ouvrir le barrage.

Huit camions ont réussi à passer, et les membres du gang sont alors devenus « désespérés », s’est souvenu Mark.

L’un d’eux a sorti un pistolet, l’a pointé sur le conducteur de l’avant-dernier camion et a menacé de le tuer s’il bougeait. Le conducteur a fait tourner le moteur et le pillard a tiré un coup de feu dans la cabine, touchant le siège du passager.

« À ce moment-là, nous avons compris que la situation allait très mal tourner », a déclaré Mark.

Le conducteur a sauté du camion et a été tabassé par les pillards, qui ont saccagé son camion. Il a finalement réussi à remonter dans son véhicule et à retourner à Rafah. Les neuf autres camions ont atteint Gaza City.

L’importance de la coordination

Pour assurer la sécurité des livraisons par voie terrestre dans un environnement de plus en plus dangereux, la coordination préalable avec Tsahal et les communautés locales de Gaza est cruciale, a expliqué Mark.

Avant chaque expédition, son organisation humanitaire doit prendre contact avec le Coordinateur des activités gouvernementales dans les Territoires palestiniens (COGAT), un organe du ministère israélien de la Défense qui assure la liaison entre l’armée et les civils palestiniens.

Des terroristes armés et masqués, vraisemblablement affiliés au Hamas, sur des camions transportant de l’aide humanitaire qui sont arrivés dans la bande de Gaza via le point de passage de Rafah, en Égypte, le 17 décembre 2023. (Crédit : Capture d’écran ; utilisée conformément à l’article 27a de la loi sur les droits d’auteur)

Le COGAT informe Tsahal des mouvements du convoi, l’inscrivant sur une liste dite « d’exclusion » et permettant à l’armée d’estimer quand l’attendre aux checkpoints ou de le faire passer par un corridor mis en place par l’armée israélienne.

Tsahal n’escorte pas les livraisons de l’organisation de Mark – de nombreuses organisations éviteraient de travailler directement avec les autorités israéliennes pour assurer leur sécurité, afin de rester neutres.

En conséquence, les convois ne bénéficient d’aucune sécurité armée, bien que la chaîne NBC, citant des responsables américains, ait récemment rapporté qu’Israël envisageait d’engager des sociétés de sécurité privées pour sécuriser les cargaisons.

Les groupes d’aide coordonnent également les livraisons avec les chefs de clans locaux de Gaza dans les zones traversées par le convoi, a indiqué Mark, afin de s’assurer qu’ils peuvent passer sans être inquiétés, généralement au prix d’une partie de leur aide.

Un homme distribuant des sacs de farine lors de la distribution de l’aide humanitaire, dans la ville de Gaza, le 17 mars 2024. (Crédit : AFP)

« Un accord est conclu avec les communautés locales que nous avons identifiées le long des routes. Nous leur demandons d’assurer la sécurité du passage et, en échange, elles reçoivent une certaine quantité de rations pour une période déterminée. »

Mark a déclaré qu’une fois un accord conclu, son groupe fera transiter autant d’aide que possible par cette zone afin de la distribuer à des régions précédemment mal approvisionnées qui ont désespérément besoin d’aide.

Un porte-parole du COGAT a déclaré au Times of Israel que Tsahal n’avait rien à voir avec la façon dont les convois avaient choisi d’assurer leur propre sécurité.

« La responsabilité de la distribution de l’aide incombe aux organisations internationales opérant dans la bande de Gaza, de même que la sécurisation de ces convois. Nous coordonnons les mouvements à travers les corridors humanitaires », a déclaré le porte-parole.

Un convoi d’aide de l’ONU entrant dans le nord de Gaza par une nouvelle route militaire utilisée par l’armée israélienne le long de la frontière de Gaza, le 11 mars 2024. (Crédit : Armée israélienne)

Mais même si un accord a été conclu et qu’une livraison a été coordonnée avec Tsahal, les choses peuvent mal tourner dans une zone de guerre. Chaque étape d’un voyage doit recevoir le feu vert de l’armée en temps réel, et les temps d’attente peuvent parfois être longs avant que le cortège ne soit autorisé à poursuivre sa route. Sur les huit convois auxquels Mark a participé, la moitié a été contrainte par l’armée de faire demi-tour à un moment ou à un autre du trajet.

« Parfois, l’état de la route n’est pas bon, parfois il se passe quelque chose au point de contrôle suivant. Nous devons simplement attendre, six ou huit heures, et parfois nous n’obtenons pas le feu vert et nous devons faire demi-tour », a-t-il expliqué.

Le temps de savoir s’ils peuvent circuler, les camions sont des cibles faciles, selon Mark. Les groupes d’aide et les chauffeurs de camion n’ont aucun droit de regard sur le lieu et le moment où ils peuvent circuler.

« En réalité, nous sommes surtout vulnérables lorsque les camions s’arrêtent à ces endroits, en attendant le feu vert de Tsahal, car même si c’est la nuit, les camions sont bruyants, la population locale commence à se réveiller et vient vers nous », a-t-il expliqué. « Mais nous ne pouvons pas bouger, nous sommes littéralement coincés là. »

Le COGAT a indiqué que certains convois devaient être retenus pour des « raisons opérationnelles ».

« Israël coordonne les convois d’aide vers le nord par le biais de nos couloirs humanitaires, qui ont été créés pour permettre leur déplacement en toute sécurité », a déclaré le porte-parole. « Nous encourageons les organisations à envoyer des convois supplémentaires. »

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