Entre ‘martyr’ et meurtrier: le conseiller religieux d’Abbas adopte le terme le plus émotionnel
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Entretien

Entre ‘martyr’ et meurtrier: le conseiller religieux d’Abbas adopte le terme le plus émotionnel

Mahmoud Habbash, juge suprême de la sharia de l’AP, défend le terme honorifique pour les attaquants palestiniens, dit que le Hamas “utilise l’islam”, et appelle Israël à s’éloigner de la guerre religieuse

Dov Lieber est le correspondant aux Affaires arabes du Times of Israël

Le Dr Mahmoud Habbash, juge suprême de la Charia de l'Autorité palestinienne et conseiller de Mahmoud Abbas sur les affaires religieuses et islamiques. (Crédit : autorisation)
Le Dr Mahmoud Habbash, juge suprême de la Charia de l'Autorité palestinienne et conseiller de Mahmoud Abbas sur les affaires religieuses et islamiques. (Crédit : autorisation)

RAMALLAH, Cisjordanie – Comment les Palestiniens peuvent-ils condamner l’acte de tuer un Israélien innocent, mais affirmer que le meurtrier est un martyr ?

Pendant sa plus récente interview à une heure de grande écoute à la télévision israélienne, en mars, le président de l’Autorité palestinienne a ouvert la voie à cette question.

S’adressant directement aux Israéliens, Abbas a exprimé son opposition aux centaines d’attaques contre des civils israéliens pendant un cycle de violences qui a commencé en octobre 2015. Et pourtant, il a également insisté pour parler de ces attaquants comme des martyrs, ce qui est, affirment les Israéliens, une incitation à plus de violence et à plus de terrorisme.

« Une fois qu’il est mort, il est un martyr », a déclaré Abbas. Mais cela ne donne-t-il pas un mauvais exemple à la prochaine génération ?, a demandé le journaliste. « Non, non », a répondu Abbas, en secouant la tête. Et ils ont laissé ça là, la question en suspens.

Le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pendant un entretien avec l'émission Uvda de la Deuxième chaîne, diffusée le 31 mars 2016. (Crédit : capture d'écran YouTube)
Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pendant un entretien avec l’émission Uvda de la Deuxième chaîne, diffusée le 31 mars 2016. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Le Times of Israël a récemment rencontré le Dr Mahmoud Habbash, juge suprême de la sharia dans l’Autorité palestinienne (AP) et conseiller d’Abbas sur les affaires religieuses et islamiques, pour voir s’il pouvait répondre à cette question, ainsi que donner son opinion sur d’autres sujets religieux qui sont au cœur du conflit israélo-palestinien.

Le juge a défini un martyr, shahid en arabe, comme « quiconque a été tué pendant une guerre contre des non musulmans ». Il a également déclaré que les Palestiniens étaient dans un « état de guerre » ouverte contre « l’occupation israélienne ».

Dans ce contexte d’état de guerre, a-t-il affirmé, tout Palestinien tué en conséquence de cet état, que ce soit directement ou indirectement, qu’un fondamentaliste israélien incendie sa maison ou qu’il attaque un soldat ou un civil, et oui, même s’il est tué en poignardant à mort une adolescente israélienne dans sa chambre, comme l’a fait en juin le meurtrier de Hallel Yaffa Ariel, 13 ans, est une « victime » du conflit parce que ses actions en ont été le produit. Et par conséquent, a déclaré Habbash, il est un shahid.

Hallel Yaffa Ariel, 13 ans, poignardée à mort dans son lit par un terroriste palestinien à Kyriat Arba, en Cisjordanie, le 30 juin 2016. (Crédit : autorisation de la famille, Yonatan Sindel/Flash90)
Hallel Yaffa Ariel, 13 ans, poignardée à mort dans son lit par un terroriste palestinien à Kyriat Arba, en Cisjordanie, le 30 juin 2016. (Crédit : autorisation de la famille, Yonatan Sindel/Flash90)

Ce qu’il a appelé l’obsession d’Israël de l’utilisation palestinienne du terme de martyr est un faux-fuyant, a déclaré Habbash. Israël, a-t-il dit en utilisant une phrase arabe, est comme celui qui « voit le loup et cherche ses traces ». Ce qui signifie qu’Israël devrait se concentrer sur ce qu’il considère être le sujet principal, l’occupation, et cessez ce qu’il considère être comme du pinaillage quant aux termes que les Palestiniens utilisent.

Habbash s’est exprimé principalement en anglais, et parfois en arabe, dans son bureau de Ramallah. Homme grand mais pas imposant, il s’exprime tel un prédicateur, tandis que ses mains frappent parfois la table, par exemple quand il dit qu’il a condamné sans réserve les attentats du 11 septembre, mais [frappe la table] « ici, nous nous battons contre l’occupation, pour libérer notre patrie. »

Ancien membre du Hamas, le juge suprême de la sharia de l’AP porte une barbe bien entretenue, même si elle était autrefois plus longue, a-t-il indiqué, quand il était prêcheur à Gaza.

Rejetant le groupe terroriste qui a pris le contrôle de l’enclave en 2007, il dit être parti (en 1994) parce qu’il voulait « servir l’islam » et non « utiliser l’islam ». Mais Habbash, après la fin de l’entretien officiel, a ri (littéralement) à l’idée qu’il pourrait être membre du rival politique du Hamas, le laïc Fatah dirigé par Abbas. Il dit être « totalement indépendant » politiquement, et « complètement Palestinien ». Sa loyauté, en plus de celle dédiée à l’égard de son peuple, est envers Abbas, l’homme, a-t-il déclaré. Quand Abbas, 81 ans, partira, il partira aussi.

Mahmoud Abbas, président de l'Autorité palestinienne, écoute le sermon du vendredi du Dr Habbash, dans les quartiers présidentiels de l'AP, à Ramallah. (Crédit : capture d'écran YouTube)
Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, écoute le sermon du vendredi du Dr Habbash, dans les quartiers présidentiels de l’AP, à Ramallah. (Crédit : capture d’écran YouTube)

La tradition islamique du martyre provient principalement des hadiths, une collection massive de paroles attribuées au prophète Mahomet ou à ses proches compagnons. Chaque hadit liée au martyre étend le concept.

Comme je l’ai appris pendant des mois passés à demander aux Palestiniens ce qu’ils pensent de ce qu’être un martyr signifie, une chose est sûre : le concept de martyre est comme une pelote de laine, plus vous la tirez, plus elle se déroule.

L’explication d’Habbash du martyre, applicable à ceux qui tombent en combattant des non musulmans, est simplement le dernier mot sur le sujet. Par exemple, pendant les combats entre le Hamas et le Fatah en 2006 – 2007, chacun faisait référence à ses propres morts comme des martyrs. Même au niveau académique d’Habbash, le concept demande de la fluidité.

Habbash a de plus affirmé que la terre entière de la Palestine historique est un waqf islamique, une donation religieuse qu’on ne peut pas lier aux musulmans, notamment, comme il l’a souligné, le mur Occidental à Jérusalem, connu sous le nom de mur al-Buraq pour les musulmans.

Comment peut-il affirmer que cela appartient aux musulmans tout en déclarant dans le même temps qu’il pense que les juifs ont le droit à leur propre état sur cette terre ? A cela, il répond que la réalité du waqf n’interdit pas aux musulmans de partager leur terre.

Mais en ce qui concerne le site le plus saint du judaïsme, le mont du Temple, appelé Haram al-Sharif par les musulmans, Habbash a déclaré que l’idée que les anciens Temples juifs se dressaient à l’endroit où est aujourd’hui la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem est un mythe.

Habbash est resté imperturbable devant une brochure sur le mont du Temple de 1925 produite par le Conseil islamique suprême, l’institution chargée des affaires de la communauté musulmane pendant le mandat britannique en Palestine entre 1920 et 1948, qui établit que le mont du Temple est indiscutablement l’ancien site du Temple de Salomon. Bien qu’il respecte le droit des juifs à leur propre narratif, Habbash a déclaré qu’il existe « une réalité sur le terrain ». Les Palestiniens, a-t-il dit, ne demandent que la préservation du statu quo, ce qui signifie que seuls les musulmans peuvent prier sur le site, mais que les juifs peuvent le visiter.

Photo de la première page de la brochure de Waqf. Dans l'avant-dernière phrase  du deuxième paragraphe, il est écrit "son identité avec le site du Temple de Salomon est indiscutable". (Crédit : capture d'écran)
Photo de la première page de la brochure de Waqf. Dans l’avant-dernière phrase du deuxième paragraphe, il est écrit « son identité avec le site du Temple de Salomon est indiscutable ». (Crédit : capture d’écran)

Interrogé sur ce point – n’était-ce pas autrefois le propre narratif du Waqf que le Temple de Salomon se trouvait sur le mont ? – la réponse d’Habbash, en bref, a été ceci : oubliez les narratifs et concentrez-vous sur le statu quo.

« S’il-vous-plaît, s’il-vous-plaît, ne nous placez pas dos au mur » et ne faites pas de ceci une guerre religieuse, a-t-il dit, dans laquelle Israël trouverait « deux milliards de musulmans et deux milliards de chrétiens contre vous. » Cette menace explicite a été livrée de la manière la plus calme et agréable imaginable.

Suite à l’entretien, Habbash a demandé une copie. Dans un communiqué au Times of Israël, il a remis en cause l’authenticité du document, disant qu’il avait « de nombreuses raisons de penser que certaines des phrases avaient été modifiées et que de nouvelles phrases et formulations avaient été injectées afin de faire comme s’il soutenait le narratif juif, que la zone où se trouve Haram al-Sharif était autrefois le site du mont du Temple. »

Ce qui suit est une transcription légèrement éditée de l’entretien avec Habbash.

***

Le Times of Israël : Commençons par simplement définir nos termes. Comment définiriez-vous un martyr ?

Mahmoud Habbash : Le martyre est un terme religieux, islamique. Ce n’est pas un sujet politique. Par exemple, dans notre langue traditionnelle, avant l’islam, avant le prophète Mahomet, les Arabes n’utilisaient pas le terme shahid. Mais les musulmans ont commencé à utiliser ce terme après la venue du prophète. C’est donc un sujet religieux. N’essayez pas d’interférer avec les affaires religieuses. N’essayez pas de nous pousser à changer un terme religieux en terme politique. Nous n’utilisons pas la religion en politique. La religion, c’est la religion, mais la politique est modifiable. Un martyr, c’est quelqu’un qui a tué dans une guerre contre des non musulmans. C’est donc un sujet religieux. C’est lié au dernier jour, au Jugement dernier.

Dessin animé montrant un Palestinien arrivant au paradis après avoir réussi une attaque contre des soldats israéliens et être mort à ce moment, devenant ainsi un martyr. (Crédit : capture d'écran YouTube)
Dessin animé montrant un Palestinien arrivant au paradis après avoir réussi une attaque contre des soldats israéliens et être mort à ce moment, devenant ainsi un martyr. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Etre un martyr est quelque chose de positif. Comment quelqu’un peut-il commettre un acte que vous condamnez puis être appelé un martyr ? Cela semble contradictoire. Pouvez-vous l’expliquer ?

Si vous me demandez comment nous considérons quelqu’un comme un shahid, le prophète Mohamet a dit [il cite ici un hadith] « quiconque combat pour que la parole de Dieu soit la plus haute, va dans le chemin de Dieu ». C’est un shahid. Donc quiconque se bat pour soutenir de bonnes valeurs, les intérêts de l’humanité, le bénéfice du peuple ou de la religion, s’il est tué, c’est un shahid.

Si je vous comprends bien, alors l’intention d’une personne qui est tuée en action est une part importante pour savoir si il ou elle sera considéré comme un martyr ?

Bien sûr. Mais je ne connais pas son intention. C’est un sujet interne, dans son cœur et son esprit, entre lui et Dieu. Nous ne pouvons pas être certains qu’une personne est complètement un shahid. Mais nous pensons, nous croyons, et nous demandons à Dieu de le considérer comme un shahid.

Jusqu’à présent, nous avons deux parties à notre définition de martyr. Premièrement, il doit être un musulman combattant un non musulman. Et deuxièmement, son intention est importante, même si nous, en tant qu’humains, ne pouvons pas la connaître. Et pourtant, actuellement, dans le contexte moderne entre Israéliens et Palestiniens, il semble que tout Palestinien qui est tué par un Israélien, dans n’importe quel contexte, peu importe son intention, peu importe ce qu’il ait fait avant, soit un martyr. Si, par exemple, il tue une petite fille dans sa chambre, puis est tué par un Israélien, il est toujours un shahid. Pouvez-vous expliquer cela ?

Pour ma part, je ne demande pas l’intention. Son intention ne me regarde pas. C’est entre la personne et Dieu. De l’extérieur, il est un shahid. Mais entre lui et Dieu, je ne sais pas.

Notre traducteur, fonctionnaire de l’AP, intervient : ceci se raccroche au fait qu’il y a toujours un état de guerre entre Palestiniens et Israéliens. Jusqu’à ce qu’il y ait une vraie paix entre les deux côtés, il y a un état de guerre. Donc tout Palestinien tué, de cette manière ou d’une autre, est tué sur le champ de bataille, si je puis dire, à cause de l’état de guerre, que ce soit une guerre froide ou chaude. C’est un sujet conceptuel.

Vous êtes d’accord ?

Pour les Israéliens, ils considèrent toute personne tuée par un Palestinien un martyr.

Notre traducteur intervient à nouveau : ils les appellent halalim[le terme hébreu utilisé par les Israéliens pour les soldats tués ou les victimes d’attaques terroristes.]

Et pour nous, nous considérons quiconque tué par un non musulman dans un contexte de conflit un shahid. Pas un conflit entre deux personnes ou des voisins. Le conflit entre nous et les Israéliens n’est pas un conflit religieux. Mais quiconque défendant sa patrie, sa maison, son corps, lui-même, sa famille, son argent, sa terre, ses enfants, est un shahid. Parce que, notre prophète l’a dit clairement [Habbash cite un hadith] : « quiconque est tué se défendant lui-même et sa propriété est un martyr. » C’est un concept religieux.

Un jour peut-être, les Israéliens ou [le Premier ministre Benjamin] Netanyahu viendra et nous demandera, ne priez pas pour les victimes palestiniennes parce qu’ils ont attaqué des Israéliens. Vous savez que nous avons une prière pour les morts. Quelqu’un meurt, nous prions pour lui. Elle s’appelle Salat al-Janazah (la prière islamique des funérailles). Peut-être que vous viendrez un jour et direz que cette personne a été tuée par des Israéliens pendant qu’elle attaquait des Israéliens, alors ne le considérez pas comme un martyr. Ne priez pas pour lui. Ne l’enterrez-pas dans une tombe islamique. De quoi est-ce que vous parlez ?!

‘Il voit le loup et regarde ses traces’ [ce qui signifie, vous voyez directement le problème, mais continuez à cherchez ses signes ailleurs].

Vidéo traduite de la télévision palestinienne, dans laquelle la journaliste appelle un attaquant palestinien de Jaffa un martyr, le 8 mars 2016. (Crédit : capture d'écran MEMRI)
Vidéo traduite de la télévision palestinienne, dans laquelle la journaliste appelle un attaquant palestinien de Jaffa un martyr, le 8 mars 2016. (Crédit : capture d’écran MEMRI)

Si nous avons des relations pacifiques entre les deux peuples, alors vous pouvez venir et nous parler de ces choses. Mais alors que nous sommes dans un état de guerre, n’essayez pas de minimiser l’importance du conflit, ou les sujets principaux. Ne [pinaillez] pas entre les sujets et ne nous dites pas d’utiliser ce mot ici où là. Ce n’est pas la bonne piste.

Venez-en directement au fait, qui est qu’il y a une situation de conflit, un conflit national entre deux peuples, entre le peuple palestinien et l’occupation israélienne. Quand vous mettrez fin à l’occupation, vous ne verrez pas ce genre de comportement du côté palestinien. Donc vous n’aurez pas besoin de poser des questions à propos de tel ou tel terme. Venez-en directement au fait. C’est notre message aux Israéliens. Le sujet n’est pas comment utiliser ce terme ici ou là. Le sujet est : êtes-vous prêts à mettre fin au conflit, à retirer tous ces mauvais sujets de nos relations ? Ou voulez-vous continuer l’occupation ? Dans ce cas, vous nous trouverez contre vous.

Avant que vous ne posiez une question sur ces termes, s’il faut ou pas les utiliser, posez-vous une certain question : pourquoi les jeunes Palestiniens, qui ont grandi pendant la période des accords d’Oslo, ont à présent changé de comportement envers les Israéliens et ont commencé à les attaquer ? Pourquoi la haine grandit-elle dans leurs cœurs, dans leurs esprits ? Pourquoi ? Demandez à Netanyahu lui-même. Demandez à l’armée israélienne. Si je suis un jeune Palestinien, et que chaque matin j’ouvre les yeux sur la présence de soldats israéliens, aux checkpoints, aux points de passage, sur les routes, les colons, les colonies qui avalent notre terre : mettez-vous à leur place. Pouvez-vous imaginer votre vie dans de telles conditions ?

La police des frontières au checkpoint de Qalandiya, le 23 octobre 2012. Illustration. (Crédit : Oren Nahshon/Flash90)
La police des frontières au checkpoint de Qalandiya, le 23 octobre 2012. Illustration. (Crédit : Oren Nahshon/Flash90)

A ce moment, le courant s’arrête quelques instants dans le bâtiment. La pièce devient sombre et tout le monde rit.

Pas d’électricité ! Vous commencez à imaginer ce que vous pouvez faire pour changer vos conditions de vie.

Notre traducteur intervient : [l’ancien Premier ministre israélien Ehud] Barak a dit, « si j’étais palestinien, j’aurai fait bien plus [de terrorisme] que ne le font les Palestiniens. » Vous vous souvenez ?

Bien sûr. Bien sûr.

Vous êtes un Israélien et je vous reçois dans mon bureau. Vous n’êtes pas mon ennemi. Les Israéliens ne sont pas nos ennemis. Mais l’occupation est notre ennemie. Et nous continuerons à combattre l’occupation. Nous ne nous battons pas contre les juifs. Il n’y a pas de conflit entre le judaïsme et l’islam. Nous ne sommes pas en guerre contre le judaïsme en tant que religion, ou contre les juifs en tant que nation. Mais avec l’occupation, oui, nous sommes dans un état de guerre.

Quiconque combat contre l’occupation, que je sois d’accord avec lui de cette manière ou pas, il a une raison de combattre. Donc quiconque combat contre l’injustice, contre l’occupation, contre l’agression, est un shahid bien sûr. Et toute victime tuée par l’occupation est un shahid.

Avez-vous déjà entendu un Palestinien, qu’il fasse partie de la classe dirigeante ou du peuple, dire que les personnes qui ont perpétré les attentats du 11 septembre étaient des martyrs ? Bien sûr que non ! Jamais ! Pendant le 11 septembre, j’étais à Gaza. Et j’étais Sheikh bien sûr [il caresse une barbe imaginaire]. Je me suis dressé dans la mosquée et ai condamné les attentats, et dit par tous les moyens que nous envoyions nos condoléances au peuple et aux dirigeants américains. Nous ne considérons pas tout Palestinien ou musulman qui attaque les Européens ou les Américains comme des martyrs. Mais ici [il frappe la table], nous combattons contre l’occupation, pour libérer notre patrie. »

Je partage l’opinion du président Abbas, qu’il y a des parties qui utilisent les versets coraniques de manière très sélective. Ils ignorent le fait que le Coran interdit de tuer des innocents. Au lieu de cela, ils se concentrent sur tout ce qui peut servir l’agenda anti-islam. Comme Abbas l’a dit pendant sa dernière interview avec les Israéliens, le Coran est clair : « quiconque tue une personne, à moins que ce ne soit pour meurtre ou corruption sur Terre, c’est comme s’il tuait l’humanité toute entière ; et quiconque sauve une vie, c’est comme s’il sauvait l’humanité toute entière. »

Toute la Palestine est waqf, mais la solution à deux états est toujours valide

Vous avez dit auparavant que toute la Palestine historique est un waqf islamique, et appartient religieusement parlant aux musulmans. Dans le même temps, vous dites que vous acceptez une solution à deux états. N’est-ce pas une contradiction ?

Non. Que signifie waqf ? Cela signifie que cette terre appartient à Dieu, pas au peuple. Nous ne pouvons pas la vendre, nous ne pouvons pas l’acheter, nous ne pouvons rien faire de cette terre contre la volonté de Dieu. Waqf signifie que tout musulman a le même droit sur cette terre que moi, que les Palestiniens. Tout musulman a le droit de prier librement à la mosquée Al-Aqsa, ou à la mosquée Ibrahimi à Hébron.

Waqf signifie qu’elle appartient à Dieu. Pas à n’importe qui. Nous pouvons donc l’utiliser pour la partager avec les non musulmans’

Waqf signifie qu’elle appartient à Dieu. Pas à n’importe qui. Nous pouvons donc l’utiliser pour la partager avec les non musulmans. Peut-être savez-vous que quand les musulmans sont venus et ont libéré la Palestine des Romains, le calife musulman, Omar ibn al-Khattab, a permis aux non musulmans de rester, de rester à Jérusalem et dans toute la Palestine. Quand Salah-a-Din [Saladin] est venu et a libéré Jérusalem, il a emmené avec lui des juifs et des chrétiens. Le chef militaire de l’armée de Salah-a-Din était Issa al-Awam, un chrétien.

Je ne pense pas que les juifs soient inquiets du fait qu’ils pourraient rester dans un état musulman. Ils parlent plutôt de posséder leur propre terre, d’avoir un état indépendant.

Comment traiter cette situation sur le terrain est un sujet politique. Mais dans notre foi, c’est le waqf.

Dans le Coran, il y a un verset, « Allah ne vous interdit pas, pour ceux qui ne vous combattent pas à cause de votre religion et ne vous expulsent pas de vos maisons, d’être juste envers eux et d’agir justement envers eux. En fait, Allah aime ceux qui agissement justement. »

‘Préservez le statu quo sur Haram al-Sharif, ou affrontez une guerre religieuse’

Vous dites que l’idée que les anciens Temples juifs étaient autrefois dressés là où se dresse à présent Al Aqsa est un mythe, ou tout du moins vous en doutez. Cependant, dans une brochure du Conseil islamique suprême sur Al Aqsa de 1925, il est écrit que « son identité avec le site du Temple de Salomon est indiscutable ». Aujourd’hui, il semble que cela soit devenu la réponse palestinienne officielle de le discuter. Que s’est-il passé ?

La mosquée Al-Aqsa et le Dôme du Rocher sur le mont du Temple, à Jérusalem. (Crédit : Qanta Ahmed)
La mosquée Al-Aqsa et le Dôme du Rocher sur le mont du Temple, à Jérusalem. (Crédit : Qanta Ahmed)

Concernant Al Aqsa, il y a trois narratifs : le narratif chrétien, le narratif juif et le narratif islamique. Je n’accepte pas votre narratif, mais je respecte votre droit à croire en votre narratif. Et j’accepte que vous n’acceptiez pas mon narratif. Mais je n’accepte pas que le côté israélien ne respecte pas mon narratif.

Il y a trois narratifs. Trois narratifs historico-religieux. Mon narratif est que cet endroit est une mosquée depuis que Dieu a créé le monde. C’est mon narratif, c’est ma foi ; vous ne l’acceptez pas, cela vous regarde. Mais je crois en cela. C’est un sujet religieux dans mon cœur, dans mon esprit. Cependant, le sujet n’est pas un affrontement de narratifs. Il y a une réalité sur le sol à présent. Mais nous pouvons tous les deux être d’accord que depuis la libération islamique de la Palestine, de Jérusalem, il y a 1 300 ans, cet endroit est une mosquée appelée Al Aqsa.

Attendez. Vous parlez de narratifs différents. Mais je ne vous ai pas cité un chercheur juif qui dit que les Temples étaient là-bas. J’ai cité précisément le Conseil islamique suprême, le narratif musulman.

Comme je l’ai mentionné, ce n’est pas un sujet de narratifs religieux ou historique. Il y a une réalité. Il y a un statu quo sur le terrain depuis au moins 1724 [quand un décret ottoman a ratifié le statu quo des lieux saints en Palestine, selon Habbash]. Le droit de prier dans la mosquée Al Aqsa n’appartient qu’aux musulmans. Tout non musulman qui veut visiter l’intérieur de la mosquée est autorisé. Cela est resté le statu quo jusqu’en 2000, jusqu’à la terrible visite de [chef de l’opposition à l’époque, Ariel] Sharon à la mosquée Al Aqsa.

Nous demandons ce statu quo historique : la prière n’est que pour les musulmans, et chacun peut visiter. Mais si vous voulez nous mettre face à un conflit religieux, les narratifs religieux les uns contre les autres, nous n’irons nulle part. Cela nous placera simplement dans une guerre religieuse. Et dans cette guerre religieuse, ce ne sera pas que nous, Palestiniens ; vous affronterez plus de deux milliards de musulmans et deux milliards de chrétiens. Alors s’il-vous-plait, s’il-vous-plait, ne nous poussez pas dos au mur. Le conflit est un conflit politique entre le peuple palestinien et l’occupation. Mettez fin à l’occupation et tout deviendra pacifique.

Parfois, le mot occupation n’est pas clair. Il n’est pas toujours clair de savoir ce que vous voulez dire. Cela signifie-t-il simplement la Cisjordanie et Gaza, ou aussi Haïfa et Jaffa ?

Les dirigeants palestiniens ont toujours dit qu’ils demandaient la fin de l’occupation israélienne qui a commence en 1967, via une solution à deux états le long des frontières de 1967. Vous ne voulez pas ? Vous voulez parler de Haïfa et d’Ashkelon ? D’ailleurs, je suis d’Ashkelon.

Vous n’êtes pas né à Gaza ?

Villas en construction sur la côte d'Ashkelon. (Crédit : Moshe Shai/Flash90)
Villas en construction sur la côte d’Ashkelon. (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

Mes parents sont nés à Ashkelon. Mon grand-père est enterré là-bas. Si vous voulez, ou nous poussez, à repenser Ashkelon, je n’oublierai pas toujours que je suis d’Ashkelon.

Mais politiquement, nous demandons une solution à deux états sur les frontières de 1967. Vous le voulez ou pas ? A prendre ou à laisser. Si vous le laissez, vous vous trouverez face à une autre option, la solution à un état. Si vous voulez ça, nous l’acceptons. Vous voulez deux états, nous l’acceptons. Vous voulez continuer le conflit, c’est vous qui décidez.

Le Hamas ‘utilise’ l’islam

Vous avez quitté le Hamas en 1994. Pourquoi ?

Des membres des Brigades Ezzedine al-Qassam , la branche armée du Hamas, prennent part à un rassemblement anti-Israël à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 26 février 2016 (Crédit : Said Khatib / AFP )
Des membres des Brigades Ezzedine al-Qassam , la branche armée du Hamas, prennent part à un rassemblement anti-Israël à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 26 février 2016 (Crédit : Said Khatib / AFP )

Beaucoup de raisons. Des raisons politiques, des raisons religieuses. Beaucoup de raisons.

Ecoutez, je suis palestinien, et je suis musulman. Je travaille pour le bénéfice de la Palestine. C’est mon sujet principal. Dans mon esprit, la Palestine est le premier sujet. La Palestine est le sujet le plus important de ma vie. Le Hamas fait partie des Frères musulmans. Quand je me retrouve à me demander si je veux être purement palestinien ou pas, je préfère être purement palestinien.

Ensuite, je sers l’islam. Je ne veux pas utiliser l’islam.

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