Rechercher

Exposés et sous le feu, les Kurdes pourraient se tourner vers le régime syrien

Partenaires incontournables de Washington dans la lutte contre le groupe Etat islamique (EI), les forces kurdes ont dit avoir été lâchées par les Etats-Unis

Les Kurdes syriens se réunissent autour d'un blindé américain durant une manifestation contre les menaces de la Turquie près d'une base de la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis aux abords de Ras al-Ain, dans la province de Hasakeh, en Syrie, près de la frontière turque, le 6 octobre 2019. (Crédit : Delil Souleiman/AFP)
Les Kurdes syriens se réunissent autour d'un blindé américain durant une manifestation contre les menaces de la Turquie près d'une base de la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis aux abords de Ras al-Ain, dans la province de Hasakeh, en Syrie, près de la frontière turque, le 6 octobre 2019. (Crédit : Delil Souleiman/AFP)

Après avoir semblé laisser le champ libre à l’assaut turc contre leurs alliés kurdes en Syrie, les Etats-Unis ont favorisé un rapprochement entre la minorité kurde et le régime de Bachar al-Assad, selon des analystes.

Partenaires incontournables de Washington dans la lutte contre le groupe Etat islamique (EI), les forces kurdes ont dit avoir été lâchées par les Etats-Unis avec le retrait des soldats américains lundi des abords de la frontière syro-turque. Deux jours plus tard, la Turquie lançait son offensive.

Longtemps opprimés par le régime avant la guerre, les Kurdes ont instauré une autonomie de facto sur les vastes régions sous leur contrôle dans le nord du pays à la faveur du conflit déclenché en 2011.

Juste avant l’opération turque, ils avaient appelé la Russie, pays allié de M. Assad, à jouer un rôle de « garant » dans un processus de « dialogue » avec le régime qui s’était dit alors disposé à « accueillir dans son giron ses enfants égarés ».

Pour Samuel Ramani, expert sur la Syrie, « l’absence des forces américaines » pourrait bien pousser les Kurdes « à se tourner vers Damas en vue d’un soutien ».

Aujourd’hui, les Kurdes contrôlent environ 30 % du territoire syrien. Dans leurs régions, ils ont instauré leurs propres administrations publiques et propres forces de sécurité, notamment les Forces démocratiques syriennes (FDS), fer de lance de la lutte anti-EI.

« Pilule amère »

Les FDS sont dominés par la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG), qui entretient des liens très étroits avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), mouvement menant une guérilla en Turquie.

C’est contre les YPG, considérés comme un « groupe terroriste » que les Turcs ont lancé leur offensive.

Et pour des analystes c’est le PKK, à travers les YPG, qui paie en Syrie le prix de deux paris erronés.

Il « avait cru pouvoir ancrer son projet politique en Syrie sans s’opposer clairement au régime Assad (…) et avait cru pouvoir nouer, dans la lutte contre le jihadisme, une alliance durable avec les Etats-Unis » juge l’analyste Jean-Pierre Filiu.

Les Kurdes avaient déjà amorcé l’an dernier des pourparlers avec le régime syrien sur l’avenir de leurs régions, mais ces négociations sont restées sans suite.

Le pouvoir se montre intraitable sur une quelconque autonomie et a été jusqu’à qualifier les forces kurdes de « traîtres » pour leur alliance avec Washington. D’ailleurs l’un des principaux contentieux est l’avenir des FDS.

Des civils syriens arabes et kurdes fuient avec leurs biens au milieu des bombardements turcs sur la ville de Ras al-Ain, au nord-est de la Syrie, le 9 octobre 2019. (Delil SOULEIMAN / AFP)

Dans un éditorial, le rédacteur en chef du quotidien Al-Watan proche du pouvoir, Waddah Abd Rabbo, a affirmé que les Kurdes devraient dissoudre leurs milices dans le cadre d’un éventuel rapprochement avec Damas.

« Ils doivent remettre toutes leurs armes lourdes à l’armée syrienne (…) et rallier ses rangs afin de lutter ensemble contre l’incursion turque », a-t-il écrit.

Ces conditions sont difficilement acceptables.

« Les FDS ne veulent pas se réconcilier avec Assad sous des conditions (…) impliquant un renoncement à l’autonomie », dit Nicholas Heras, expert sur la Syrie. « S’en remettre à Assad pourrait contribuer à tenir la Turquie à distance, mais ce serait une pilule amère à avaler. »

« Bénéfices immenses »

Sur le court terme, les Kurdes ne devraient s’attendre à aucune aide de la part du régime pour repousser l’offensive turque, estime Alexey Malashenko, de l’Institut de recherche sur le dialogue des civilisations.

« Assad ne pourra pas la leur offrir de peur de porter un coup aux relations entre Moscou et Ankara », explique-t-il.

Le président russe Vladimir Poutine (à droite) aux côtés du président syrien Bashar al-Assad sur la base de Hemeimeem en Syrie, le 11 décembre 2017. (Crédit : Mikhail Klimentyev, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP)

Avec l’Iran, autre allié de M. Assad, la Turquie et la Russie ont mis sur pied un processus qui permet aux trois puissances de négocier l’évolution du dossier syrien.

De plus, les Kurdes ne sont pas en position de force face au régime syrien qui contrôle aujourd’hui environ 60 % du pays et martèle régulièrement sa détermination à reconquérir l’intégralité du pays.

« Toute solution ne se fera probablement pas selon les conditions des Kurdes, car ils ne disposent pas de leviers » de négociation, juge Samuel Ramani.

L’offensive d’Ankara sert les intérêts du régime, qui lorgne déjà les importants champs pétroliers tenus par les Kurdes dans l’Est.

« Sur le plan stratégique, la Russie et le régime syrien sont ceux qui profiteront le plus de l’opération », estime le cabinet de conseil Eurasia.

L’analyse d’Eurasia met en avant les « bénéfices immenses » pour le régime d’un accord avec les Kurdes qui « permettra à Bachar al-Assad de reprendre le contrôle de l’Est riche en ressources ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...