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Fraude aux investissements : 24Option dans le viseur en Allemagne et en Israël

Des employés ont été arrêtés ; des biens immobiliers et des bijoux saisis en lien avec ce site accusé d'avoir soutiré des millions à des victimes et qui appartient à un Israélien

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

24Option a été sponsor officiel du club de football de la Juventus entre 2014 et 2019. (Capture d'écran)
24Option a été sponsor officiel du club de football de la Juventus entre 2014 et 2019. (Capture d'écran)

Le 10 août 2021, la police a mené un raid au domicile de Roey Hayun – un bien immobilier qui vaut plusieurs millions de dollars, selon les estimations. Hayun avait attiré l’attention des forces de l’ordre pour avoir aidé au financement initial du site internet de trading 24Option.com. Les forces de l’ordre ont saisi la maison, ils ont gelé les comptes bancaires de l’homme et ils ont aussi confisqué des voitures de luxe – une Audi, une Range Rover, une Polaris et une Bentley – une montre Rolex et un collier Cartier parmi d’autres signes extérieurs de richesse.

Cette opération du mois d’août n’était pas le premier accrochage entre Hayun et la justice. En 2016, l’homme avait plaidé coupable pour son activité de bookmaker et aussi pour blanchiment d’argent. Il avait alors été condamné à 28 mois de prison mais il avait bénéficié d’une libération anticipée grâce aux recommandations enthousiastes des travailleurs sociaux de la prison, alors même que la police et les procureurs étaient opposés à une telle perspective.

A la moitié environ de son séjour derrière les barreaux, l’Autorité des prisons l’avait soudainement envoyé dans ce qui était, selon l’avocat de Hayun, « l’aile la plus difficile » de la prison de Rimonim, après avoir obtenu l’information de la part de la police que le détenu était membre de l’organisation criminelle Musli. Son avocat avait nié une telle affiliation et affirmé que ce déplacement dans une aile réputée plus dure avait mis la vie de son client en danger.

La police est donc revenue au mois d’août et, cette fois, elle ne reproche pas à l’individu des affaires de paris sportifs ou d’argent sale. Le crime dont il est aujourd’hui accusé est bien plus important.

A la fin du mois dernier, la police et les procureurs de Cologne, en Allemagne, ont annoncé qu’ils collaboraient avec les forces de l’ordre israéliennes dans le cadre d’une enquête portant sur une fraude présumée de plusieurs millions de dollars qui aurait été perpétrée par le biais du site 24Option, un site internet dont la publicité avait été diffusée aux heures de grande écoute en Europe et qui avait été sponsor officiel du club de football italien de la Juventus entre 2014 et 2019.

Ce site serait aussi, par ailleurs, à l’origine d’une très grande partie de la fortune de Hayun.

Ces derniers mois, les autorités allemandes ont procédé aux arrestations et aux mises en examen de dizaines d’escrocs aux investissements présumés. Toutefois, le communiqué de presse émis en date du 21 décembre aura été la première annonce officielle d’un passage à l’acte à l’encontre de 24Option.

La police, à Cologne, avait indiqué avoir arrêté, le même jour, deux suspects dont l’identité n’avait pas été révélée, tous les deux trentenaires, qui sont aujourd’hui accusés d’avoir soutiré à 107 investisseurs connus un total de six millions d’euros. La police avait précisé auprès du Times of Israel que ce montant n’était lié qu’aux victimes ayant porté plainte en Allemagne.

Les deux suspects auraient travaillé pour le site internet 24Option – dont Hayun a été bénéficiaire – pendant cinq ans avant leur arrestation.

De son côté, la police israélienne estime le montant d’argent blanchi au sein de l’État juif dans cette affaire à plus de 65 millions de dollars.

Selon la police de Cologne, 24Option aurait permis aux investisseurs de parier sur les fluctuations des prix des actions, des devises et dans les secteurs des CFD (contrats de différence) et des crypto-devises. Le site était toutefois entièrement truqué, manipulant les opérations de trading faites par les investisseurs de manière à ce qu’elles s’avèrent toujours perdantes.

La police de Cologne avait ajouté que 24Option avait un centre d’appels ainsi que des bureaux en Israël et à Chypre.

« Les accusés pourraient appartenir à une organisation criminelle internationale qui a floué des investisseurs dans toute l’Europe », avaient fait savoir les policiers allemands dans un communiqué de presse. « Ils auraient poursuivi le seul objectif de s’approprier tout l’argent qui leur avait été confié par les investisseurs ».

Les recettes des fraudes

Le raid lancé par la police en Israël, au mois d’août dernier, avait été placé sous embargo et il n’a été rendu public qu’au mois d’octobre, et un grand nombre de documents judiciaires dans cette affaire restent placés sous scellé.

Selon la police de Cologne, le 10 août, des opérations de la police israélienne ont pris pour cibles plusieurs domiciles et bureaux liés à la même cellule criminelle présumée, et des biens et autres avoirs ont été saisis à hauteur de 12 millions d’euros.

Roey Hayun (Capture d’écran : Facebook)

Selon des documents du tribunal qui ont été rendus publics, l’une des habitations était celle de Hayun, qui est âgé de 39 ans.

La police israélienne a fait savoir que ce dernier était soupçonné d’avoir touché des dizaines de millions de dollars de recettes par le biais d’une fraude aggravée perpétrée à travers 24Option et d’avoir blanchi l’argent en Israël.

Les avocats de Hayun, pour leur part, clament l’innocence de leur client, affirmant avoir la conviction que le dossier ouvert à son encontre sera rapidement clos.

Le même jour, les policiers israéliens se sont rendus dans les bureaux de la firme BitTech Advance Technologies à Ramat Gan qui, selon eux, serait responsable de certaines des opérations de 24Option.

L’entrée du bureau de BitTech à Ramat Gan. (Capture d’écran : Facebook)

La police israélienne a interrogé Hayun ainsi que de nombreux employés de BitTech, selon les documents judiciaires.

Aujourd’hui, la police affirme avoir ouvert sa propre enquête à l’encontre de Hayun – ce qui pourrait entraîner sa mise en examen en Israël en plus des inculpations que pourrait décider la justice allemande. Ni Hayun, ni les employés de BitTech n’ont été arrêtés ou n’ont fait officiellement l’objet d’accusations.

Le Times of Israel a fait parvenir une liste de questions précises à l’un des avocats de Hayun, Ronen Rosenbloom. Ce dernier a confirmé au Times of Israel que son client avait été interrogé mais qu’il n’avait pas été arrêté, refusant de répondre en détail à nos requêtes.

« L’enquête lancée contre Hayun, en Israël, manque de fondement légal ou d’élément de preuve et nous sommes convaincus que le dossier va être clos », a commenté Rosenbloom.

Les arrestations qui ont eu lieu en Allemagne, le 21 décembre, sont venues dans le sillage d’une série de raids et d’arrestations dans le secteur des fraudes aux investissements – des opérations qui ont été menées à la demande des autorités allemandes en Europe, aux Philippines et en Israël.

Selon les statistiques qui ont été compilées par le FBI et par la Commission européenne, les fraudes sur Internet sont en augmentation dans le monde entier – et les experts déplorent de trop rares poursuites judiciaires contre les acteurs du milieu. Ces dernières années, l’État juif est devenu un pôle mondial d’escroqueries en ligne d’un genre particulièrement sophistiqué par le biais des faux sites d’investissement.

Ainsi, le ministère de la Justice a évalué dans un rapport diffusé en novembre dernier que les fraudes sur internet – et notamment les arnaques aux investissements commises au détriment de victimes du monde entier – étaient la principale source d’argent sale pour le crime organisé, devançant le trafic de drogue et l’usure.

Alors qu’un grand nombre d’agences chargées de faire respecter la loi n’ont que peu d’antécédents s’agissant de poursuivre les fraudes sur internet, l’Allemagne, ces derniers mois, a pris les devants – s’attaquant non seulement aux sites frauduleux présumés ou aux centres d’appels mais aussi aux plateformes hi-tech qui sont à l’arrière-plan de centaines de sites de trading en ligne.

Guerre intestine

La firme 24Option avait été fondée en 2010 par les citoyens israéliens Gilad Somjen, Asaf Lantziano et Gil Ben Moshe, avec l’aide d’un quatrième individu. En 2016, ils avaient reconnu dans le cadre d’une négociation de peine avoir émis des rapports d’entreprise mensongers en lien avec 24Option. Ils ne sont pas officiellement impliqués dans l’enquête actuelle.

Roey Hayun qui, à l’époque, dirigeait une affaire illégale de pari sportif, était devenu le principal investisseur de la firme. Le site internet de 24Option avait été créé pour offrir une possibilité d’investissement dans un tout nouveau produit financier apparu à ce moment-là, les « options binaires » – une combinaison de pari et de trading financier – un produit qu’une firme israélienne avait présenté aux investisseurs pour la toute première fois un an auparavant par le biais d’un site connu sous le nom de SpotOption. Le site SpotOption, qui appartenait à un homme d’affaires israélo-géorgien qui s’était associé, pour l’occasion, à des partenaires russes, a été récemment accusé de fraude à grande échelle par la SEC (Securities and Exchange Commission) aux États-Unis.

Les sites d’options binaires, qui offraient ostensiblement aux petits investisseurs une opportunité de gagner rapidement beaucoup d’argent, étaient devenus très vite des aventures commerciales prisées par, d’un côté, les Israéliens nés dans le pays qui étaient impliqués dans les industries des paris illégaux ou des services financiers sur les marchés parallèles et, de l’autre, les individus de l’ex-Union soviétique entretenant des liens familiaux ou commerciaux avec les puissants oligarques.

Ces sites d’options binaires largement frauduleux avaient recours à des publicités ciblées sur Google et sur Facebook pour pister toutes les personnes qui, selon les algorithmes mis en place par les géants technologiques, se laisseraient séduire au mieux par leur argumentaire de vente. Les victimes – elles sont dans le monde entier – étaient alors démarchées par des agents doucereux qui tentaient de les persuader d’effectuer des opérations de trading sur ces sites d’apparence sérieuse, perdant au final une partie ou la totalité de l’argent déposé.

Cette industrie des options binaires avait prospéré pendant plus d’une décennie depuis 2007 – année de l’apparition de la toute première entreprise du secteur, eTrader – jusqu’à sa mise hors-la-loi par la Knesset, en 2017, en grande partie suite à un travail d’investigations approfondi qui avait été mené par le Times of Israel dès le mois de mars 2016. Un grand nombre d’entreprises israéliennes se sont depuis relocalisées à l’étranger et continuent leurs différentes fraudes aux investissements sur internet.

Le site internet 240ptions a attiré des clients dans toute l’Europe par le biais de publicités dans lesquelles apparaissaient des célébrités, comme Boris Becker. Plus tard, la compagnie avait utilisé les réseaux sociaux pour diffuser une publicité qui affirmait de manière mensongère que 24Option était soutenu par l’émission allemande « La Fosse aux Lions », une télé-réalité sur les investissements, a fait savoir la police de Cologne.

Certaines publicités pour 24Option montraient des individus ordinaires travaillant dans des services dans les milieux les plus glamours. Grâce à leurs opérations de trading sur 24Option, laissait entendre la publicité, ils pouvaient dorénavant s’introduire dans les classes les plus élevées de la société.

En 2011, selon des documents de la justice israélienne, la firme 24Option était entrée dans une guerre intestine avec SpotOption.

Le site d’options binaires de SpotOption, TraderXP, avait poursuivi Beta Media Ltd (la compagnie qui exploitait 24Option et qui est dorénavant connue sous le nom de BitTech) pour avoir apparemment débauché l’un de ses cadres les plus importants et s’être saisie de la liste de ses clients, que la filiale de SpotOption avait acquise en versant des centaines de dollars à Google, affirmait la plainte. Une rencontre avait eu lieu et les dirigeants de 24Option avaient capitulé.

« Le 24 février 2011, il y a eu une réunion organisée au Cafe Ilan de Ramat Gan entre Pini Peter [SpotOption], moi-même et messieurs Asaf et Roey, », est-il écrit dans la déclaration sous serment qui avait été faite par le directeur de TraderXP, Yuri Madorsky.

La compagnie Beta Media avait ensuite convenu de ne plus utiliser les listes de TraderXP, acceptant de verser immédiatement la somme de
200 000 shekels à SpotOption si elle ne tenait pas sa promesse. L’affaire avait été réglée.

Derrière les barreaux

En 2016, alors que 24Option devenait un nom familier chez les téléspectateurs européens et parmi les supporters de football, le passé de Hayun l’avait rattrapé. Il avait été condamné en Israël pour avoir dirigé une firme illégale de paris sportifs entre 2006 et 2012 et pour avoir blanchi les recettes de cette activité à travers des « entreprises légitimes », avaient dit les procureurs.

Selon les procureurs, en 2006, Hayun avait établi un site illégal de pari sportif connu sous le nom de king-bet.com et, entre 2009 et 2012, il avait été un bookmaker israélien pour des firmes de paris sportifs, notamment pour In2bet, Pinnaclesports, et Agama Sport. Il avait collecté de l’argent auprès des parieurs israéliens et leur avait versé leurs gains. De plus, il avait aussi dirigé un service de prêt financier sans autorisation préalable, avaient fait savoir les procureurs.

Les procureurs avaient indiqué que Hayun avait utilisé des millions de dollars issus de ses bénéfices illicites pour augmenter sa fortune en investissant dans des entreprises légitimes – champs gaziers israéliens, biens immobiliers et marché des actions. Ils avaient néanmoins noté la structure confuse de l’entreprise, qui impliquait des sociétés-écrans dans des juridictions multiples, et ils avaient prétendu que l’objectif poursuivi par cette configuration opaque était l’évasion fiscale.

« Il a été décidé d’établir un réseau complexe de compagnies offshore qui sont devenues, ce faisant, les propriétaires et les exploitantes de 24Option, », avaient écrit les procureurs dans l’acte de mise en examen, « et même si ces firmes ont été enregistrées hors des frontières d’Israël, elles ont toutes été contrôlées et dirigées depuis Israël par leurs fondateurs… Un système mis en place à dessein pour échapper à la fiscalité israélienne ».

Au mois de juillet 2018, alors qu’il terminait sa peine de prison, Hayun avait poursuivi la banque Leumi qui lui avait refusé le transfert de l’argent qu’il avait gagné via 24Option sur son compte bancaire israélien.

Alors que la banque avait, dans le passé, transféré de tels fonds, elle avait exprimé son inquiétude en 2017 sur le fait que l’argent provenait de l’industrie des options binaires – une industrie que la Banque d’Israël avait estimé comme présentant un risque en termes de blanchiment d’argent peu de temps auparavant. Toutefois, au mois de décembre 2018, la banque avait accepté un compromis qui avait porté sur le transfert sur son compte israélien d’une somme plus modeste – de 70 millions de shekels.

Moshe Hogeg au Teddy Stadium à Jérusalem, le 17 février 2020 (Flash90)

Hayun avait poursuivi une fois encore la banque Leumi en 2020 parce qu’elle avait refusé le transfert d’une somme supplémentaire de trois millions de dollars. Il avait affirmé à cette occasion que l’argent provenait d’un investissement fait dans le fonds de capital-risque de Moshe Hogeg, Singulariteam, et que cela rendait son argent légitime. Le magistrat s’était prononcé, cette fois-ci, en faveur de la banque, disant qu’il était impossible de savoir réellement d’où provenaient les fonds.

En novembre 2021, trois mois seulement après l’opération menée au domicile de Hayun, Hogeg a été arrêté pour une fraude présumée de centaines de millions de dollars dans le cadre de firmes de crypto-devises lancées par Singulariteam.

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