Israël accusé de « génocide ». « Ridicule », disent ces avocats en droits de l’Homme
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Israël accusé de « génocide ». « Ridicule », disent ces avocats en droits de l’Homme

Des avocats qui ont profondément critiqué la politique et les actions d'Israël affirment que le terme ne s'applique pas - mais d'autres changent d'avis

Une Palestinienne passe devant un immeuble détruit dans le quartier commercial d'al-Rimal à Gaza City, suite à une frappe israélienne, après le cessez-le-feu conclu entre Israël et les groupes terroristes palestiniens. (Crédit :Emmanuel Dunand/AFP)
Une Palestinienne passe devant un immeuble détruit dans le quartier commercial d'al-Rimal à Gaza City, suite à une frappe israélienne, après le cessez-le-feu conclu entre Israël et les groupes terroristes palestiniens. (Crédit :Emmanuel Dunand/AFP)

Lorsque l’acteur Mark Ruffalo s’est excusé lundi pour des messages qui « suggéraient qu’Israël commettait un ‘génocide' », il n’a pas précisé de quels commentaires il parlait.

Mais il a attiré l’attention sur un terme fort, (très) remarqué dans le discours public, au cours des deux dernières semaines et après le récent conflit entre Israël et le Hamas à Gaza.

Les accusations, selon lesquelles Israël commettrait un génocide à Gaza, ont fusé de toutes parts, des militants chevronnés au ministre palestinien des Affaires Etrangères, en passant par les personnes qui s’intéressent pour la première fois à la question israélo-palestinienne sur les médias sociaux.

Des tweets contenant les mots « Israël » et « génocide » sont apparus jusqu’à des milliers de fois par heure sur Twitter pendant le conflit de 11 jours entre l’État juif et le Hamas.

Mais même les avocats spécialisés dans les droits de l’homme, qui ont par ailleurs vivement critiqué la politique et les actions israéliennes à Gaza et en Cisjordanie, affirment que le terme de génocide ne s’applique pas.

Alors que certains défenseurs des Palestiniens font valoir, depuis peu, que la politique israélienne à Gaza correspond à certaines définitions du génocide, des avocats des droits de l’homme juifs et israéliens, issus de l’ensemble du spectre politique, utilisent des mots comme « ridicule » et « sans fondement » pour décrire l’accusation.

La politique israélienne « ne se sent pas concernée par ce qu’est un génocide, et je pense qu’elle déprécie le concept très important et grave de génocide », a déclaré Michael Sfard, un éminent avocat israélien, spécialisé dans les droits de l’Homme, qui a rédigé l’année dernière, un avis juridique affirmant qu’Israël commet le crime d’apartheid en Cisjordanie.

L’avocat Michael Sfard parle aux médias après une audience à la Cour suprême d’Israël à Jérusalem, le 17 décembre 2013 (Crédit : AP Photo/Dan Balilty)

Entre-temps, certains Juifs disent que le fait d’entendre le pays être accusé de génocide, est ressenti comme un affront particulier, étant donné son lien avec la Shoah, le génocide nazi menée contre 6 millions de juifs et qui donna malheureusement naissance à ce terme.

« S’en prendre spécifiquement au crime que le peuple juif a subi, peut-être plus que tout autre peuple dans l’Histoire, c’est non seulement nous accuser d’un grand crime, mais aussi nier notre souffrance en tant que peuple », a déclaré Eugene Kontorovich, un spécialiste du droit international, qui a défendu la conduite d’Israël en temps de guerre.

Selon une analyse fournie à la Jewish Telegraphic Agency, par le Network Contagion Research Institute, qui étudie la propagation de la haine en ligne, des tweets comprenant les mots « Israël » et « génocide » ont été postés des centaines de fois par heure tout au long des combats.

À un moment donné, le 14 mai, le jour anniversaire de la date de la création d’Israël, des tweets contenant ces deux mots ont été partagés plus de 2 000 fois par heure.

Un tweet sur « le génocide israélien en cours en palestine » a été partagé plus de 3 700 fois.

L’accusation de génocide est loin d’être la seule critique d’Israël, devenue virale pendant cette période.

Mais elle était peut-être la plus extrême, et largement contestée.

« Avant tout, pour commettre le crime de génocide, il faut avoir l’intention d’exterminer, en tout, ou en partie, un groupe », a déclaré M. Sfard.

« Et au cours de mes 30 années de militantisme, et de plus de 20 ans de litiges, je n’ai pas vu l’ombre d’une preuve que les responsables et décideurs israéliens aient une telle intention. »

Les partisans de la marche palestinienne à New York, le 20 mai 2021. (Crédit : AP Photo/Craig Ruttle)

Selon les Nations unies, le « génocide » consiste en « des actes commis dans l’intention de détruire, en tout, ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Il peut s’agir de tuer des membres du groupe, de leur infliger des lésions corporelles graves, d’empêcher des naissances, de transférer de force leurs enfants ou de créer des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle. »

Certains défenseurs palestiniens affirment que cette définition s’applique à Gaza.

Noura Erakat, avocate spécialisée dans les droits de l’homme, et professeure adjointe d’études africaines à l’université Rutgers, a adressé la semaine dernière à ses 108 000 abonnés, un message sur Twitter expliquant pourquoi, selon elle, Israël commet un génocide contre les Palestiniens et tente « d’éliminer leur présence et de détruire leur nation. »

« Le monde entier garde le silence et ferme les yeux sur le génocide de familles palestiniennes entières », a déclaré le ministre des Affaires Etrangères de l’Autorité palestinienne, Riyad Al-Maliki, aux Nations unies la semaine dernière.

L’ambassadeur israélien aux Nations unies, Gilad Erdan, a quitté le discours d’Al-Maliki.

A LIRE : Erdan accuse l’ONU « d’hypocrisie », compare le Hamas aux nazis

Huwaida Arraf, avocate palestino-américaine, spécialisée dans les droits de l’Homme internationaux, a déclaré à la JTA qu’elle avait l’habitude d’éviter de qualifier les actions israéliennes de génocide, car lorsqu’elle le faisait, certaines personnes « avaient automatiquement une réaction viscérale qui les empêchait de vous écouter », car le mot est si fort et parce que, pour les Juifs, il évoque la Shoah.

Aujourd’hui, cependant, elle reconsidère sa position.

Mme Arraf a déclaré, qu’étant donné l’oppression permanente des Palestiniens par Israël qu’elle observe, la question de savoir si Israël commet un génocide, mérite d’être examinée.

Des roquettes tirées depuis la bande de Gaza vers Israël, le 10 mai 2021. (Crédit : AP Photo/Khalil Hamra)

« Je ne pense pas que ce soit un secret qu’Israël ne veut pas du peuple palestinien », a-t-elle déclaré.

« Les actions sont si vicieuses et brutales qu’il est presque malvenu de ne pas l’appeler par son nom. Cela pourrait amener certaines personnes à fermer la porte ou à se mettre sur la défensive, mais je ne suis pas sûre que ce soit une raison suffisante pour ne pas appeler les choses par leur nom. »

Des pro-palestiniens ont déjà accusé Israël de génocide par le passé, et ont suscité la réaction de groupes juifs et d’autres.

Pendant la guerre de Gaza en 2014, Steven Salaita, un professeur américano-palestinien, a perdu un poste permanent pour lequel il avait été embauché à l’Université de l’Illinois, suite à une série de tweets critiques sur Israël, dont un qui disait : « Le mot ‘génocide’ est plus germanique à mesure que nous entendons les actualités. »

Et en 2016, le Movement for Black Lives a publié une plateforme politique détaillée qui condamnait « le génocide en cours contre le peuple palestinien. »

La plateforme a conduit une série d’organisations juives à se détacher du plus important mouvement de Movement for Black, réseau dont le Movement for Black Lives est un groupe.

Pendant les manifestations pour la justice raciale en 2020, des centaines d’organisations juives, dont certaines qui avaient émis des critiques en 2016, ont signé une déclaration soutenant les Black Lives.

Ce mois-ci, le pic des accusations de génocide intervient dans un contexte de montée de l’antisémitisme dans le monde.

Aux Etats-Unis, selon l’Anti-Defamation League, les incidents antisémites ont augmenté de 75 % au cours de la deuxième semaine du conflit israélo-gazaoui par rapport à la semaine précédant son déclenchement.

Selon l’ADL, la semaine débutant le 17 mai, a vu 124 incidents signalés de harcèlement, de vandalisme ou d’agression antisémites, contre 68 deux semaines plus tôt.

Le Secure Community Network, un groupe qui assure la sécurité des citoyens juifs, a signalé que l’antisémitisme avait augmenté de 80 % au cours du mois dernier.

Des hommes des unités de sécurité CST et Shomrim détiennent l’agresseur présumé d’un homme juif dans sa voiture à Londres, le 21 mai 2021. (Crédit : Eye on Antisemitism via JTA)

« Il est difficile d’établir un lien entre les injures violentes que nous observons en ligne, et la violence réelle que nous avons vue », a déclaré Oren Segal, directeur du centre sur l’extrémisme de l’ADL.

Mais, a-t-il ajouté, « lorsque vous dépeignez vos adversaires comme ceux qui se livrent aux pires types de crimes contre un peuple, vous allez susciter la colère contre les personnes que vous accusez de le faire. »

Sari Bashi, avocate spécialisée dans les droits de l’homme et éminente militante des droits des palestiniens de Gaza, a déclaré que la conduite militaire d’Israël à Gaza était « mauvaise et illégale », mais pas un génocide. (Elle a également déclaré que le Hamas a commis des crimes de guerre en tirant des roquettes sur des populations civiles israéliennes, mais n’a pas parlé de « terrorisme » ; une violence à motivation politique généralement perpétrée en dehors des limites d’un conflit armé).

Selon Mme Bashi, l’augmentation des accusations de génocide s’explique par le fait que les gens essaient de trouver un langage fort pour exprimer leur indignation face aux actions d’Israël à Gaza.

« Les gens ont tendance à utiliser des mots forts pour décrire des actions qu’ils jugent répréhensibles, qu’ils soient adaptés ou non », a-t-elle déclaré.

« Je pense que les gens prononcent souvent des termes forts. Je ne pense pas que vous entendiez des avocats internationaux, ou des groupes de défense des droits de l’homme, publier des rapports analysant pourquoi il s’agit d’un génocide, car ce n’est pas le cas. »

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