La loi israélienne controversée sur les conversions ‘pour les Nuls’
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La loi israélienne controversée sur les conversions ‘pour les Nuls’

Une commission ministérielle a adopté la semaine dernière un projet de loi qui donnerait encore plus de pouvoir au grand rabbinat, dominé par les ultra-orthodoxes

Natan Sharansky,  au centre, président de l'Agence juive, et Dov Lipman, alors député, en costume cravate à droite, lors d'une manifestation organisée par les Juifs orthodoxes américains et israéliens et les Juifs conservateurs devant les bureaux du grand-rabbinat à Jérusalem, le 6 juillet 2016 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)
Natan Sharansky, au centre, président de l'Agence juive, et Dov Lipman, alors député, en costume cravate à droite, lors d'une manifestation organisée par les Juifs orthodoxes américains et israéliens et les Juifs conservateurs devant les bureaux du grand-rabbinat à Jérusalem, le 6 juillet 2016 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

JTA – Les politiciens israéliens et les dirigeants juifs sont à nouveau en lutte au sujet d’une très vieille question : qui est considéré comme juif ? Et à qui revient-il d’en décider ?

La semaine dernière, le gouvernement israélien a attisé les tensions latentes au sujet de la conversion au judaïsme, lorsqu’une commission ministérielle a adopté un texte de loi qui donnerait encore plus de pouvoir au grand rabbinat ultra-orthodoxe du pays. Le texte déclare que le grand rabbinat est le seul corps autorisé par le gouvernement à pratiquer des conversions en Israël.

Les défenseurs du texte de loi disent que celui-ci consolide le système de conversion en Israël et permet de sauvegarder son intégrité. Mais le texte a rendu furieux les Israéliens non orthodoxes et les Juifs américains, qui y voient une trahison du pluralisme juif.

Bien que le texte de loi ne s’applique pas aux conversions effectuées en dehors d’Israël, les dirigeants juifs craignent qu’il ne remette en question la validité du judaïsme réformé et conservateur dans le monde.

Voici ce qu’il faut savoir sur ce projet de loi controversé.

Examen d'une conversion au judaïsme par une cour rabbinique, à Jérusalem, en juillet 2003. Illustration.(Crédit : Flash90)
Examen d’une conversion au judaïsme par une cour rabbinique, à Jérusalem, en juillet 2003. Illustration.(Crédit : Flash90)

La loi donne autorité au grand rabbinat sur toutes les conversions officielles en Israël

Le but de la loi est « d’établir qu’une conversion effectuée en Israël ne sera reconnue par la loi que si elle est effectuée dans le cadre du système de conversion de l’Etat », celui-ci étant dirigé par le grand rabbinat.

En d’autres termes, les personnes se convertissant au judaïsme en Israël ne seront reconnues comme juives par l’Etat que si elles se convertissent par le biais du grand rabbinat. Toute autre conversion au judaïsme effectuée en Israël, même dans un cadre orthodoxe privé, serait invalide aux yeux de l’Etat. Le texte de loi précise cependant que les conversions privées, toutes dénominations confondues, ne seraient pas illégales, mais simplement non reconnues.

Le rabbinat détermine déjà qui est juif pour ce qui touche aux mariages et aux divorces en Israël. D’après la proposition de loi, si un résident israélien non-juif désirait se convertir au judaïsme et obtenir la nationalité au titre de la Loi du Retour, ce serait également le rabbinat qui contrôlerait ce processus.

Le but est de consolider le système israélien de conversions en le faisant dépendre d’une autorité que chacun considère comme légitime.

« La conversion en Israël sera une conversion uniforme, régie par l’Etat, en accord avec la loi de la Torah et qui sera reconnue par l’ensemble du peuple juif », énonce la loi.

Aryeh Deri, à droite, président du parti Shas, et le ministre de Yahadout HaTorah Yaakov Litzman pendant une rare réunion conjointe des deux formations à la Knesset, le 19 juin 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Aryeh Deri, à droite, président du parti Shas, et le ministre de Yahadout HaTorah Yaakov Litzman pendant une rare réunion conjointe des deux formations à la Knesset, le 19 juin 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

La loi empêcherait Israël de reconnaître des conversions non-orthodoxes

Jusqu’à l’année passée, le Rabbinat contrôlait toutes les conversions officielles effectuées en Israël. Mais en mars 2016, la Cour suprême israélienne a statué que l’Etat devait reconnaître les conversions effectuées par des tribunaux orthodoxes privés agissant en dehors de la supervision du rabbinat.

Les partisans du pluralisme religieux avaient considéré ce jugement comme une victoire, en ce qu’il brisait le monopole du grand rabbinat. Les dirigeants du judaïsme réformé avaient affirmé que la prochaine étape devait consister, pour la Cour, à imposer la reconnaissance des conversions privées non-orthodoxes en Israël, ce qu’une pétition présentée à la Cour lui demande précisément de faire.

La loi présentée ferait revenir la situation à ce qu’elle était il y a 15 mois, privant les tribunaux orthodoxes privés de reconnaissance, et bloquant toute possibilité de reconnaissance par l’Etat des conversions non-orthodoxes effectuées en Israël.

L'une des nombreuses réunions de négociation ayant précédé l'accord du mur Occidental de janvier 2016. Sont présents le Premier ministre Benjamin Netanyahu, l'ancien secrétaire du cabinet Avichai Mandelblit (en veste noire), le rabbin Steven Wernick, dirigeant du mouvement Masorti, le directeur exécutif du mouvement Masorti Yizhar Hess (en lunettes) et la rabbin Julie Schonfeld, qui dirige l'Assemblée rabbinique du mouvement Masorti. (Crédit : Yizhar Hess)
L’une des nombreuses réunions de négociation ayant précédé l’accord du mur Occidental de janvier 2016. Sont présents le Premier ministre Benjamin Netanyahu, l’ancien secrétaire du cabinet Avichai Mandelblit (en veste noire), le rabbin Steven Wernick, dirigeant du mouvement Masorti, le directeur exécutif du mouvement Masorti Yizhar Hess (en lunettes) et la rabbin Julie Schonfeld, qui dirige l’Assemblée rabbinique du mouvement Masorti. (Crédit : Yizhar Hess)

« Ils comprennent que la Cour suprême va nous accorder ce que nous méritons légitimement », a déclaré Yizhar Hess, dirigeant du Mouvement conservateur israélien. « Cette loi a pour but de faire obstacle à la Cour suprême. Elle renforce le grand rabbinat ultra-orthodoxe et lui offre un ancrage qu’il ne possède pas aujourd’hui. »

Certains responsables du gouvernement ont déclaré que la loi empêcherait les demandeurs d’asile africains en Israël d’effectuer une conversion dans le cadre du judaïsme réformé, leur permettant par la suite d’obtenir la citoyenneté israélienne. Mais il n’existe pas, au sein des demandeurs d’asile, de volonté perceptible de se convertir au judaïsme.

La loi n’aurait pas d’incidence sur les conversions effectuées en dehors d’Israël…

Les partisans de la loi semblent comprendre qu’ils ne peuvent pas prendre le risque d’invalider les conversions effectuées à l’étranger dans le cadre du judaïsme réformé et conservateur. Le texte proposé souligne à de nombreuses reprises qu’il ne s’applique qu’aux conversions effectuées en Israël, et non à celles pratiquées en dehors de ses frontières.

Ainsi, même si la loi est votée, les Juifs de Diaspora qui se sont convertis par le biais des mouvements réformé et conservateur pourront toujours obtenir la nationalité israélienne de manière automatique, au titre de la Loi du Retour.

« Les Juifs réformés et conservateurs, y compris ceux qui se sont convertis au sein de ces mouvements, sont considérés comme Juifs aux termes de la Loi du Retour, a déclaré un responsable israélien à JTA. La proposition de loi sur les conversions ne modifie en rien cela. »

… mais les dirigeants juifs font toute une polémique à son sujet

Si les dirigeants juifs américains sont en colère de la crise du mur Occidental, ils sont absolument furieux au sujet de ce texte de loi. Ils reconnaissent que celui-ci n’affecte pas les conversions effectuées en Diaspora. Mais Jerry Silverman, dirigeant des Fédérations Juives d’Amérique du Nord, a mis en garde contre un effet domino qui pourrait conduire un jour le Grand Rabbinat à étendre son influence au-delà de l’océan.

Jerry Silverman, directeur exécutif des Fédérations juives d'Amérique du Nord, à l'Assemblée générale de 2012. (Crédit : JFNA/JTA)
Jerry Silverman, directeur exécutif des Fédérations juives d’Amérique du Nord, à l’Assemblée générale de 2012. (Crédit : JFNA/JTA)

« Le plus grand problème pour la communauté juive nord-américaine est de définir le grand rabbinat comme seule autorité en matière de conversion en Israël, a déclaré Silverman à JTA. Nous pensons qu’il y aura un effet domino, et que cette loi ouvre la porte à la possibilité de lui donner une capacité de décision bien au-delà d’Israël. »

Silverman a passé ces derniers jours à faire du lobbying contre le texte de loi auprès des membres de la Knesset, et quelques dirigeants juifs américains locaux ont prononcé des menaces suite au vote de la commission la semaine dernière. Steven Nasatir, président de la Fédération de Chicago, a déclaré au Times of Israël que tout député qui voterait en faveur de cette loi « ne sera pas le bienvenu dans notre communauté ».

« Ceci nous ferait revenir en arrière par rapport à la situation présente et placerait toutes les questions liées aux conversions sous l’autorité encore étendue du monde ultra-orthodoxe », a déclaré le rabbin Rick Jacobs, président de l’Union pour le judaïsme réformé, à JTA. « Cela marquerait le début de la lente érosion de la Loi du Retour et affecterait la validité des conversions de par le monde. »

Cette bataille est la dernière en date dans une guerre longue de plusieurs décennies

Les Juifs américains et les politiciens israéliens ultra-orthodoxes s’affrontent sur ce sujet depuis au moins trois décennies ; ceci n’est donc que le dernier round en date.

En 1987, une personne convertie dans le cadre du judaïsme réformé a requis la nationalité au titre de la Loi du Retour, et la Cour suprême israélienne la lui a accordée en dépit des protestations des ultra-orthodoxes. Dix ans plus tard, le gouvernement désignait une commission chargée de trouver une solution au débat sur les conversions, qui était alors exacerbé en raison de l’arrivée massive d’immigrants en provenance d’Union soviétique, d’ascendance juive sans être nécessairement juifs eux-mêmes. La commission avait recommandé la mise en place d’une école de conversion pluraliste, qui conduirait à une authentique cérémonie de conversion effectuée par le rabbinat.

En 2010, une proposition de loi visait à permettre à un certain nombre de rabbins orthodoxes en Israël de pratiquer des conversions, tout en faisant du rabbinat la seule autorité sur toutes les conversions effectuées en Israël. En raison du tollé provoqué par cette proposition au sein des dirigeants juifs de Diaspora, la loi n’a jamais été votée.

En 2014, le gouvernement a permis à ces rabbins orthodoxes locaux d’effectuer des conversions reconnues par l’Etat, sans toutefois qu’ils ne soient soumis à l’autorité du Rabbinat. Après avoir rejoint la coalition gouvernementale l’année suivante, les partis ultra-orthodoxes réussirent à faire rejeter cette décision.

Puis, un an plus tard, la Cour suprême rendait son jugement sur les conversions orthodoxes privées. Et voici où nous en sommes.

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