La néophyte politique qui harmonise une coalition pourtant cacophonique
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Interview

La néophyte politique qui harmonise une coalition pourtant cacophonique

Travaillant sans relâche à unir les députés qui forment le gouvernement insolite face à une opposition puissante, Idit Silman le prouve : Elle n'a rien d'une "petite fille"

Yamina MK Idit Silman préside une réunion du comité des arrangements de la Knesset le 23 juin 2021. (Crédits: Yonatan Sindel/Flash90)
Yamina MK Idit Silman préside une réunion du comité des arrangements de la Knesset le 23 juin 2021. (Crédits: Yonatan Sindel/Flash90)

Idit Silman le dit : Elle n’a pas cherché à devenir présidente de la coalition.

Quand cette ancienne cadre dans les services de santé a intégré la Knesset, cette année, elle souhaitait prendre la tête de la commission de la Santé du Parlement – un poste majeur, mais qui reste relativement discret malgré la nouvelle importance que la pandémie de coronavirus a donné au panel.

Mais Silman a hérité de la fonction de cheffe de la coalition, une mission déterminante et complexe qui est généralement confiée aux députés vétérans qui savent comment évoluer et faire leur chemin dans les couloirs du pouvoir. C’est un poste a priori difficile – quelle que soit la constitution de la Knesset – mais qui est devenu une tâche sisyphéenne dans le cadre précis de la coalition actuelle, constituée d’une alliance improbable de huit partis issus de l’ensemble du spectre politique avec un gouvernement qui, selon les observateurs, est indiscutablement le plus diversifié de toute l’histoire d’Israël.

Avec peu d’expérience législative – elle a fait de courtes apparitions au Parlement dans le passé – Silman est aujourd’hui chargée de garantir que la coalition puisse faire avancer son ordre du jour. Elle pilote et elle négocie les projets de loi à travers les commissions, elle promeut leur adoption ; elle fait en sorte que les membres de la coalition sauront rester unis ; elle combat les tentatives de l’opposition de déjouer les passages des projets de loi et elle s’efforce, de surcroît, d’harmoniser des groupes dont les intérêts sont parfois diamétralement opposés.

« Tous veulent montrer à leurs électeurs qu’ils travaillent pour eux », dit-elle lors d’un entretien récent accordé au Times of Israel . Mais contre toute attente, elle semble parvenir à faire fonctionner cette coalition indisciplinée, dont les préoccupations sont souvent contradictoires.

« Nous avons réussi à faire approuver la marche des drapeaux à Jérusalem, nous avons résolu le problème de l’évacuation des partisans du mouvement pro-implantation à Evyatar », déclare-t-elle. « Nous maintenons un dialogue permanent avec tout le monde – les membres du Meretz et du parti Travailliste à gauche, ceux de Tikva Hadasha à droite – de manière à ce que tous puissent présenter des petites victoires à leurs électeurs. »

Silman est la seconde femme seulement à assumer cette fonction après Sarah Doron, qui avait été présidente de la coalition du Likud pendant le mandat du Premier ministre Yitzhak Shamir, à la fin des années 1980 et au début des années 1990.

Et Silman est la toute première cheffe de la coalition à provenir d’une faction d’une taille aussi modeste que Yamina – les autres occupants du poste avaient appartenu à des partis plus importants, représentant, pour le petit d’entre eux, 26 parlementaires et, plus généralement, 30 législateurs ou plus – ce qui reflète le rôle surdimensionné et sans précédent pris par cette formation qui compte sept députés en tout et par son leader, le Premier ministre Naftali Bennett, dans ce gouvernement de partage du pouvoir.

Son sexe et son manque d’expérience ont fait d’elle un punching-ball pour l’opposition mais Silman n’a pas peur de rendre les coups et elle maintient que les deux premiers mois passés à son poste ont été marqués par un plus grand nombre de réussites que d’échecs.

Idit Silman, députée de Yamina, arrive à la cérémonie de prestation de serment de la 24e Knesset à Jérusalem, le 6 avril 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Pour prouver son affirmation, elle évoque un vote – qui a eu lieu juste avant que la Knesset ne parte en congé, au début du mois – au cours duquel les parlementaires se sont prononcés à bulletin secret pour choisir les représentants de la Commission de sélection des juges.

A la tête de l’opposition, et même s’il reste une force politique après environ 12 années passées au pouvoir, le Likud a échoué à placer ne serait-ce qu’un seul membre de son parti dans ce panel.

Elle dit que ce vote a été « son plus grand test », dans la mesure où ce scrutin à bulletin secret impliquait qu’un parlementaire pouvait facilement se prononcer contre son camp sans devoir pour autant rendre des comptes.

« J’ai convoqué et j’ai parlé en face à face avec les 61 membres de la coalition. Je leur ai dit : ‘Mettez-le vous bien dans la tête : Si vous ne votez pas conformément aux directives de la coalition, on va tout perdre’. Je me suis assurée qu’ils avaient tous conscience des enjeux du vote « , explique-t-elle.

Elle remarque que seuls deux votes présentés à la Knesset par la coalition ont échoué – la prolongation d’une ordonnance interdisant aux Palestiniens d’obtenir la citoyenneté israélienne par le mariage par le biais d’une procédure de regroupement familial, ainsi qu’une tentative visant à légaliser la consommation récréative de marijuana.

Ce dernier projet de loi, maintient-elle, a été présenté même s’il était déjà clair que toute perspective d’adoption était déjà exclue, ajoute-t-elle.

« La parlementaire Sharren Haskel a insisté pour que le projet de loi soit présenté en séance plénière parce qu’elle voulait montrer à ses électeurs qu’elle était pleinement engagée sur la question », précise-t-elle.

De gauche à droite : Le ministre de la Défense Benny Gantz, le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, le Premier ministre Naftali Bennett, la députée Idit Silman et le ministre de la Justice Gideon Saar lors d’une séance plénière à la Knesset de Jérusalem, le 29 juin 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Silman prédit que la législation sera représentée aux législateurs avec une formulation différente après les congés d’automne, contournant la période d’attente de six mois qui est imposée entre deux présentations d’un projet de loi quand il a échoué à être adopté.

« Le Likud s’est battu pendant des années pour cette loi et aujourd’hui, il abandonne ses électeurs en rase campagne. Le texte devait aider les malades qui ont besoin d’huile de cannabidiol pour soigner des maladies comme l’épilepsie ou autre », affirme-t-elle, même si la législation serait allée en réalité plus loin que la légalisation de ce produit dérivé, autorisant les adultes à posséder jusqu’à 50 grammes de marijuana et à cultiver jusqu’à 15 plants pour leur usage personnel.

Elle omet également de mentionner le fait que le projet de loi n’a pas seulement sombré à cause du Likud, mais aussi à cause des membres du parti Raam, partenaires de la coalition, qui ont aussi bloqué la prolongation de l’interdiction de l’obtention de la citoyenneté par le mariage. La faction islamiste est, pour Silman, l’une des factions les plus difficiles à maintenir dans les rangs de l’alliance.

« Ils ont signé un accord et c’est vrai que les accords sont contraignants pour tous, mais il y a aussi des différences profondes entre les factions et nous n’avons pas été en mesure de les convaincre sur ce point », admet Silman, qui attribue toutefois la responsabilité du rejet de la loi au Likud principalement.

« Le Likud ne sert pas d’opposition à la coalition : Il s’oppose directement aux Israéliens », déplore-t-elle.

Le député David Bitan et la cheffe de la coalition Idit Silman à la Knesset de Jérusalem, le 6 juillet 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Il y a de nombreuses situations où les membres de la coalition ne sont pas d’accord mais ce qui est important, c’est notre capacité à contenir les tensions », poursuit-elle.

« Au cours des dernières années, la population israélienne a perdu la capacité d’appréhender la complexité, de parvenir à avoir un dialogue qui ne se résume pas à noir et blanc ou à la gauche et à la droite. Nous voulons vraiment changer cela, prouver que la majorité des Israéliens sont calmes, modérés, cordiaux ».

Pas de repos (et pas de douche) pour les braves

Le sentiment de Silman d’avoir été trahie par le Likud est somme toute naturel pour une politicienne qui a grimpé les échelons d’un parti de droite, habituellement placé sous l’autorité de la formation de l’ancien Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Silman, 40 ans, a intégré la Knesset en 2019 sous l’étiquette du parti HaYamin HeHadash, qui était constitué de HaBayit HaYehudi, de l’Union nationale (une faction devenue depuis le parti Sioniste religieux) et d’Otzma Yehudit, prenant la place du néo-kahaniste Michael Ben Ari après sa disqualification.

Elle a finalement rejoint Yamina et, au mois de mars, elle est entrée au Parlement quand Alon Davidi, un membre du parti, s’est retiré, lui laissant la septième place sur la liste.

Ayelet Shaked, à droite, et Idit Silman plantent un arbre à l’occasion de la fête juive de Tu Bishvat dans l’implantation de Beit El, en Cisjordanie, le 10 février 2020. (Crédit : Sraya Diamant/Flash90)

Relativement néophyte en politique, Silman a pu compter sur l’aide du député de Tikva Hadasha, Zeev Elkin, qui avait été ministre pour le Likud – qu’elle évoque comme une sorte de tuteur au soutien précieux.

« Il m’aide directement à chaque fois que j’en ai besoin. J’entretiens aussi une relation très chaleureuse avec le président de la Knesset Mickey Levy, » ajoute-t-elle, se référant au parlementaire de Yesh Atid.

Elle affirme que son alliance avec des partis qui se trouvent à l’opposé de l’échiquier politique ne l’ont pas éloignée de ses convictions de droite – ajoutant que cette alliance représente à ses yeux un enjeu beaucoup plus grand.

« Je suis une femme politique de droite, je suis fidèle à l’idéologie et aux valeurs de la droite, mais je suis également une femme qui, toute sa vie, a tenté d’intégrer la complexité et la diversité de la pensée », explique-t-elle.

« C’est sûr qu’un gouvernement de droite, cela aurait été beaucoup plus facile pour nous. Mais c’est notre pays qui est en jeu, ce n’est pas une simple question de droite ou de gauche ».

Cette native de Rehovot a étudié les sciences de la vie et les sports à l’école et elle a commencé sa vie professionnelle comme enseignante avant de passer une maîtrise en commerce et finances. Elle a fait une bonne carrière au département marketing de plusieurs firmes pharmaceutiques – notamment chez le fabricant de vaccin Sanofi-Aventis et au sein de Calxan, une entreprise spécialisée dans les anticoagulants.

Ensuite, Silman est partie travailler dans le secteur de la santé publique. Elle est devenue directrice du marketing à la Clalit, la plus grande caisse d’assurance-maladie israélienne.

Silman nous accorde cet entretien alors qu’elle se rend dans la région située à la frontière avec la bande de Gaza, où elle doit rencontrer les familles de Hadar Goldin et d’Oron Shaul, deux soldats tombés au combat dont les dépouilles seraient entre les mains du groupe terroriste du Hamas, au sein de l’enclave côtière, depuis 2014.

Les familles se rassemblent sur le site du mémorial de la Flèche noire, à moins d’un kilomètre de la frontière, chaque vendredi pour demander la restitution des dépouilles de leurs enfants – une cause que Silman a fait sienne.

Idit Silman, à gauche, avec Lea Goldin, la mère du soldat Hadar Goldin dont la dépouille est détenue par le Hamas lors d’un rassemblement organisé aux abords du cimetière du mont Herzl à Jérusalem, le 20 juin 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Mais les inquiétudes sanitaires restent ses priorités et elle passe les premières minutes à évoquer un appel téléphonique qu’elle vient juste d’avoir avec la famille d’un petit garçon qui va subir une intervention chirurgicale compliquée au niveau de la moelle épinière, une opération qui exige un médicament spécifique qui n’est pas subventionné par le ministère de la Santé.

Si elle confiera ultérieurement qu’elle est parvenue à obtenir une aide pour la famille, elle est convaincue, à ce moment-là, que ses efforts ont échoué.

« Ce sont des moment difficiles », dit-elle.

« Nous recevons des dizaines de demandes de citoyens israéliens concernant des questions de santé », continue-t-elle. « Dans certains cas, il s’avère que nous ne réussissons pas à leur apporter notre aide. Ce n’est pas toujours une question de vie ou de mort… »

« Mais dans cet appel téléphonique que je viens de recevoir, c’est un petit garçon dont la vie est en jeu. Je suis bouleversée », poursuit-elle.

A la Knesset, Silman déclare se consacrer non-stop à son travail et, contrairement à d’autres députés, elle dit ne pas quitter le bâtiment pour un hôtel avoisinant quand elle a besoin de se reposer.

« Huit factions, ça rend les choses très complexes. Je suis physiquement en plénière en permanence, du dimanche au jeudi », s’exclame-t-elle.

Les séances plénières hebdomadaires, au Parlement, ont lieu du lundi au mercredi, avec des débats et des votes qui durent souvent tard dans la nuit. Face à une opposition puissante, avec à sa tête Netanyahu, les membres de la coalition doivent être prêts à aller en plénière 24 heures par jour.

De nombreux membres de la Knesset vivent essentiellement dans leurs bureaux les jours de séance plénière. Ils s’y reposent, ils y mangent, ils s’y lavent – mais parce que Silman manque d’ancienneté, son bureau ne dispose pas de toilettes ou de douche privées.

« C’est une grande pièce à l’étage du gouvernement, mais je n’ai pas de douche. Dans la mesure où je me trouve dans le bâtiment du dimanche au jeudi non-stop, il faut que j’aille dans la salle de gym de la Knesset pour me doucher ou que j’utilise la douche d’un collègue », raconte-t-elle. « Je ne dors pas beaucoup, deux ou trois heures par nuit. Je regarde la plénière en permanence. J’ai la chance de ne pas avoir besoin de beaucoup de sommeil pour être en forme ».

Des attaques et des insultes inacceptables

Silman dit être confiante dans le fait que le Likud va se lasser de ses efforts constants visant à saper la coalition.

« Combien de temps ils vont continuer comme ça ? Certains députés vont finir par se lasser. Les seuls moyens dont ils disposent, ce sont les longues obstructions parlementaires, la nuit. J’ai remarqué que les plus éminents membres du Likud, comme Avi Dichter, Nir Barkat, Amir Ohana ou Yuli Edelstein, et même Netanyahu, ne montent pas à la tribune et ils prêchent comme les autres ».

La députée Idit Silman dirige une réunion de la commission des Arrangements à la Knesset, le 21 juin 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Ce dont elle est lasse, ce sont les attaques et les insultes dont elle fait l’objet parce qu’elle est une femme. Les membres de YaHadout HaTorah et du Likud l’ont ainsi qualifiée de « petite fille ».

Elle se souvient que le parlementaire du Likud Miki Zohar – auquel elle a succédé – lui a récemment dit : « j’attends de vous que vous vous comportiez et que vous me répondiez comme une bonne petite fille ».

Le député du Likud Miki Zohar pendant un échange furieux au sein de la Commission des arrangements de la Knesset, le 26 avril 2021. (Capture d’écran/Knesset TV)

« Sur n’importe quel autre lieu de travail, un tel comportement aurait été inacceptable. Hors de l’enceinte de la Knesset, personne n’utilise un langage aussi scandaleux », s’exclame-t-elle.

Elle attribue l’origine des insultes au sentiment qui règne encore, parmi les politiciens, d’être en permanence en campagne après deux années qui ont été marquées par quatre scrutins presque consécutifs au sein de l’État juif.

« Une campagne devrait être limitée dans le temps et après, tout devrait revenir à la normale. Dans les campagnes, il y a des ruses et des subterfuges – mais ce n’est pas la vie réelle », estime-t-elle.

Le leader du parti Sioniste religieux Bezalel Smotrich et des manifestants contre le « gouvernement du changement » devant la maison de la députée de Yamina Ayelet Shaked, près de Tel Aviv, le 3 juin 2021. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Silman considère les attaques machistes qui la prennent pour cible comme une campagne concertée de l’opposition visant à la briser. Mais elle ajoute que les attaques commises à son encontre et à l’encontre d’autres membres de partis de droite qui ont rejoint la coalition – qui sont qualifiés de « traîtres » pour avoir intégré un gouvernement aux côtés du centre-gauche et d’une faction arabe – sont pires.

« Je suis très fière de la coalition que nous avons pu former », affirme-t-elle. « Je veux que toute la population d’Israël puisse voir ce que cette coalition complexe a de bon. L’essence de cette coalition, c’est ‘aime ton prochain comme toi-même’. Nous avons tous fait des compromis pour permettre à cette coalition d’exister, nous nous sommes tous rassemblés dans un dialogue commun. C’est important, et aujourd’hui cette alliance existe et j’en suis fière. Et par conséquent, je me moque de savoir si on me traite de ‘petite fille’. »

« Je suis consciente que notre pays est très complexe, et personne ne nous a promis que les choses seraient faciles. Je savais à quoi m’attendre en prenant ce rôle. Et nous faisons des erreurs. Mais est-ce que de telles erreurs doivent impliquer le démantèlement du gouvernement ? Non. En fin de compte, ce sont les citoyens du pays qui paient le prix de ces éternelles campagnes », déplore-t-elle.

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