Les frappes en Syrie envoient un avertissement clair à l’Iran, ou pas
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Analyse

Les frappes en Syrie envoient un avertissement clair à l’Iran, ou pas

L'enjeu est peut-être plus important, mais les raids aériens de mercredi à l'aube ne changent pas la donne, contrairement à ce que prétend le ministre de la Défense Naftali Bennett

Judah Ari Gross

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

On peut voir une grande explosion qui frappe Damas. Les images auraient été enregistrées dans la nuit de mardi à mercredi, le 20 novembre 2020. (Capture d'écran)
On peut voir une grande explosion qui frappe Damas. Les images auraient été enregistrées dans la nuit de mardi à mercredi, le 20 novembre 2020. (Capture d'écran)

Les frappes aériennes d’Israël contre des cibles iraniennes et syriennes en Syrie avant l’aube du mercredi matin ont été parmi les plus importantes des 18 derniers mois, détruisant des dizaines de sites et tuant entre 10 et 20 combattants, pour la plupart Iraniens, selon un responsable israélien.

Pourtant, ce n’est pas là le changement de jeu que le nouveau ministre de la Défense Naftali Bennett et d’autres hauts responsables israéliens ont cherché à présenter, mais plutôt le maintien des politiques syriennes de longue date de Jérusalem et l’une de ses lignes rouges les plus claires et les plus fermes.

Depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, Israël a déclaré publiquement qu’il riposterait à toute violation de la souveraineté israélienne – que ce soit sous la forme d’un débordement accidentel des combats sur le plateau du Golan syrien ou l’infiltration d’un drone iranien dans l’espace aérien israélien en février 2018. Et en effet, ces deux incidents ont suscité une réaction rapide de la part d’Israël.

Dans certains cas, Israël a lancé des frappes aériennes avant une attaque attendue de la Syrie, comme ce fut le cas en août, lorsque Tsahal a ciblé une installation qui, selon Israël, était utilisée pour lancer des drones armés dans le nord du pays.

A titre d’illustration : Des missiles s’élèvent dans le ciel alors que des missiles israéliens frappent une position de défense aérienne et d’autres bases militaires, à Damas, en Syrie, le 10 mai 2018. (Syrian Central Military Media, via AP)

Ainsi, lorsque quatre roquettes ont été tirées sur le plateau du Golan et le nord de la Galilée depuis la Syrie tôt mardi, l’armée israélienne a répondu le lendemain de la même manière qu’en mai 2018, lorsque des roquettes ont été tirées sur le Golan – avec des dizaines de frappes aériennes sur les installations iraniennes, ainsi que sur les défenses aériennes syriennes après que ces batteries aient tiré sur des avions israéliens.

La différence entre les frappes aériennes de mercredi réside dans leur timing, car Israël estime que Téhéran se sent à la fois encouragé par le retrait général des Américains de la région et vulnérable alors que des manifestations de grande ampleur sont organisées par les Iraniens dans tout le pays.

Ces dernières semaines, les responsables de la défense israélienne ont averti que l’Iran adoptait une position plus agressive dans la région et qu’il riposterait aux frappes israéliennes contre ses militaires et ses mandataires, alors que dans le passé, la République islamique en assumait les pertes.

Ainsi, l’armée israélienne reste en état d’alerte depuis jeudi, craignant que l’Iran ne réponde à ses frappes aériennes en Syrie d’ici la fin de la semaine.

Le changement d’attitude de l’Iran, selon les services de renseignements militaires israéliens, est intervenu après que l’Iran eut abattu un drone américain, attaqué des pétroliers internationaux et détruit de grandes parties d’une importante installation pétrolière saoudienne cet été, sans que ces agissements lui valent d’être sérieusement sanctionnés.

L’armée saoudienne expose ce qu’elle présente comme les missiles de croisière et drones iraniens utilisés dans l’attaque sur les installations pétrolières saoudiennes d’Aramco à Abqaiq et Khurais, lors d’une conférence de presse à Riyad, le 18 septembre 2019. (Amr Nabil/AP)

Le fait de ne pas voir les superpuissances internationales répliquer à ces attaques semble avoir convaincu Téhéran qu’il peut agir avec une certaine impunité.

Selon les médias étrangers, après une brève accalmie cet automne, Israël a intensifié ses attaques contre les forces iraniennes et les forces soutenues par l’Iran dans la région ces dernières semaines, et aurait frappé plusieurs fois dans l’est de la Syrie, à la frontière irakienne, où l’Iran serait à l’origine de la construction d’un poste de passage afin de mieux faciliter le mouvement des armes et équipements dans la région.

Des sources militaires syriennes ont déclaré au journal libanais al-Akhbar que ces récentes frappes avaient déclenché l’attaque à la roquette contre le Golan, mardi matin, signe que l’évaluation d’Israël selon laquelle l’Iran riposterait à ses attaques était correcte.

La réaction énergique d’Israël à cette attaque à la roquette – des douzaines de frappes en de multiples endroits, causant un nombre de victimes plus élevé que la normale – peut donc être considérée comme un effort pour convaincre Téhéran d’abandonner cette attitude plus combative.

En plus de la réponse physique et cinétique d’Israël à l’attaque à la roquette, Bennett – qui a été nommé ministre de la Défense la semaine dernière – a également mené une campagne de relations publiques contre l’Iran et menacé son leadership.

Le nouveau ministre de la Défense Naftali Bennett (à droite) rencontre le chef d’état-major de Tsahal Aviv Kohavi, le 13 novembre 2019. (Ariel Hermoni / Ministère de la Défense)

« Les règles ont changé : quiconque tire sur Israël le jour ne dormira pas la nuit. C’était le cas la semaine dernière et c’est le cas cette semaine », a dit M. Bennett, faisant également référence à l’assassinat ciblé, la semaine dernière, d’un haut dirigeant du groupe terroriste du Jihad islamique palestinien à Gaza soutenu par l’Iran, qui a provoqué deux jours de conflit.

« Notre message aux dirigeants iraniens est simple : vous n’êtes plus à l’abri. Où que vous envoyiez vos tentacules de poulpe, nous les couperons », a ajouté M. Bennett.

Cependant, certains membres de l’establishment de la défense remettent en question cette tactique et la critiquent, avertissant qu’une telle rhétorique pourrait se retourner contre eux et rendre plus probable que l’Iran ripostera, ce qui pourrait mener à un conflit plus vaste.

« Les commentaires sur le meurtre d’Iraniens et la menace directe qui pèse sur les dirigeants iraniens sont une rhétorique inutile qui ne présente aucun avantage stratégique. Les actions sont importantes ; les paroles et les bavardages peuvent mener à une escalade gratuite. Le silence est un signe de sagesse », a déclaré Amos Yadlin, ancien chef du renseignement militaire et directeur de l’Institut d’études de sécurité nationale de Tel Aviv.

Des Iraniens descendent dans la rue pour soutenir le gouvernement et le Guide suprême de la République islamique, l’Ayatollah Ali Khamenei, dans la ville centrale d’Arak, au sud-ouest de la capitale Téhéran, le 20 novembre 2019. (STR / AFP)

Les manifestations qui se déroulent actuellement dans l’ensemble de l’Iran compliquent encore la situation.

Israël espère que cette question interne détournera la République islamique de son conflit avec l’État juif. Et Bennett, s’adressant aux journalistes mercredi soir, semblait encourager cela.

« Nous avons un profond respect pour le peuple iranien. Malheureusement, les dirigeants iraniens gaspillent des ressources nationales et des vies humaines dans des aventures dangereuses et répandent le terrorisme, au lieu de prendre soin de leur peuple chez eux », a-t-il déclaré.

Cependant, cela aussi peut avoir des effets contraires à ceux escomptés. Les dirigeants iraniens, acculés au pied du mur sur le plan intérieur, pourraient s’en prendre à Israël, comme certains en Iran l’ont déjà appelé à le faire.

La réponse de l’Iran dans les jours et les semaines à venir indiquera s’il reviendra à tolérer largement les frappes d’Israël sur ses forces et ses mandataires dans la région ou si nous nous dirigeons vers le grand conflit régional que nous avons tous redouté.

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