Les instances juives US dans l’embarras face aux appels à « définancer » la police
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Les instances juives US dans l’embarras face aux appels à « définancer » la police

Les organisations juives américaines sont enclines à soutenir le mouvement de protestation mais elles entretiennent des liens proches avec la police face à la haine anti-juive

Des agents de la police de New York montent la garde à l'entrée de l'Union Temple de Brooklyn après sa profanation par des graffitis, le 2 novembre 2018 (Crédit :  Kena Betancur/AFP via Getty Images)
Des agents de la police de New York montent la garde à l'entrée de l'Union Temple de Brooklyn après sa profanation par des graffitis, le 2 novembre 2018 (Crédit : Kena Betancur/AFP via Getty Images)

JTA — Quand le rabbin Capers Funnye se rend dans une synagogue qui n’est pas la sienne, il doit se préparer à la réaction qui – il le sait – suivra lorsqu’il franchira le pas de la porte.

Même s’il entre en portant une kippa et le châle de prière traditionnel, Funnye sait pertinemment qu’en cas de présence d’un gardien de sécurité ou d’un agent de police, il sera très probablement interrogé longuement parce qu’il est Afro-américain.

« Ils doivent faire ce qu’ils sentent qu’ils doivent faire », dit Funnye, rabbin de la synagogue Beth Shalom Bnai Zaken, fréquentée par la communauté juive éthiopienne de Chicago, concernant les mesures de sécurité prises dans les autres lieux de culte.

Mais, ajoute-t-il, « si je me rends dans une synagogue où je ne suis pas un intervenant qui a été dûment invité et que ma photo n’a pas été rendue publique, j’avoue que je me sens très mal à l’aise d’entrer en présence de policiers armés ».

Les interactions entre les policiers armés et les Afro-américains ont donné lieu à un mouvement de protestation national depuis la mort de George Floyd, un Afro-américain, alors qu’il se trouvait en état d’arrestation par la police à Minneapolis, fin mai.

Le mouvement a placé les synagogues et autres institutions juives dans une position difficile : Elles sont enclines à défendre et encourager le mouvement de protestation mais elles ont par ailleurs tissé des liens étroits avec les forces de l’ordre dans un contexte de recrudescence aiguë de l’antisémitisme, illustrée notamment par les attaques meurtrières survenues contre des Juifs à Pittsburgh; à Poway, en Californie ; et à Jersey City, dans le New Jersey.

Des manifestants en tête d’une manifestation interconfessionnelle à Chicago en hommage à George Floyd et contre le racisme systémique, le 2 juin 2020 (Crédit : Ari Hart via JTA)

« Ils se sentent protégés et je le comprends », déclare Tamar Manasseh, étudiante en rabbinat afro-américaine et activiste qui lutte contre la violence par les armes à feu à Chicago, en évoquant les Juifs blancs. « Ce n’est pas de leur faute s’ils ont besoin de se sentir protégés. Ce n’est pas le cas pour nous. Le plus important, c’est qu’ils soient sensibles à ça, qu’ils aient conscience de ça ».

Elle ajoute que « certaines personnes dont on vous protège, ce sont finalement ces personnes que vous qualifiez d’amis ».

Les organisations juives ont des antécédents de travail de proximité réalisé avec les forces de l’ordre et un grand nombre de personnes considèrent les policiers comme des amis plutôt que comme des ennemis.

Les leaders de la communauté ont été reconnaissants de la réponse rapide apportée par les policiers aux attaques antisémites et ils ont constamment recommandé aux synagogues locales et aux autres institutions de construire des relations étroites avec les forces de l’ordre.

« Il y a des préjugés, il y a une partialité [au sein des forces de police]. Il faut s’occuper de ça », explique Abraham Foxman, ancien directeur national de l’ADL (Anti-Defamation League) – un poste qu’il a occupé longtemps – qui a établi un grand nombre de programmes en lien avec la police et les a élargis.

Des membres de la communauté juive arrivent pour les services alors que les détectives de la police de Pittsburgh assurent la sécurité lors de la première nuit de Rosh Hashana à l’église épiscopale du calvaire de Pittsburgh, le 29 septembre 2019 (Crédit : Rebecca Droke via AP)

Foxman explique soutenir la transparence et la responsabilisation de la police, « mais en fin de compte, la communauté afro-américaine aura besoin de la même protection que nous ».

L’ADL, pour sa part, a tenté de combler les divisions. Le groupe a toujours travaillé dans la lutte pour les droits civils et il a exprimé sa solidarité avec les manifestations. Il a réclamé des lois fortes contre les violences policières et organisé un Shabbat consacré à l’anti-racisme.

Toutefois, l’ADL semble loin d’appuyer les appels à couper les vivres à la police, une demande du mouvement qui devient de plus en plus populaire.

Une photo de deux agents est en couverture du guide de l’ADL intitulé « Protéger votre institution juive », un guide qui recommande à des dizaines de reprises d’établir des liens avec les forces de l’ordre et autres instances chargées de l’application de la loi.

« Apprenez à connaître la police locale et donnez-lui l’occasion de vous connaître avant même qu’un problème ne se présente », précise le guide. « Invitez les agents à venir pour utiliser votre salle de sport, à vous rejoindre pour le Shabbat ou, tout simplement, invitez-les à visiter votre bâtiment pour qu’ils puissent apprendre à le connaître ».

Des manifestants protestant contre la mort de George Floyd sont rassemblés le mercredi 3 juin 2020 sur le côte est du Capitole à Washington.(AP Photo / Jacquelyn Martin)

La principale organisation chargée de la coordination de la protection des institutions juives est le Secure Community Network, ou SCN, qui a été créée en 2004 par deux coalitions nationales d’organisations juives.

La SCN considère, elle aussi, la police comme une intervenante primordiale dans le domaine de la sécurité et comme l’une des principales interlocutrices à prendre en compte quand les synagogues, les écoles et les centres communautaires cherchent à mettre en place un plan de sécurité. Ses directeurs actuels et passés ont eu de longues carrières dans les forces de l’ordre.

La SCN recommande souvent, parmi les premières initiatives indispensables à mettre en place dans un plan de sécurité, de garder le contact avec le département de la police locale. Dans un rapport émis au début de l’année concernant l’éventuelle nécessité, pour les synagogues, de faire appel aux services de gardes armés — une initiative que la SCN n’a pas considéré comme indispensable, précisant qu’il ne s’agissait ni d’un plan ou d’une stratégie sécuritaires élaborés par ses soins – le groupe a précisé que la meilleure option était la présence d’un agent de police en service.

L’organisation affirme que ce sont les forces de l’ordre qui ont permis de mettre un terme aux bains de sang à Pittsburgh, Poway et à Jersey City.

Son directeur-général, Michael Masters, est un ancien responsable du département de la Sécurité intérieure dans le secteur de Chicago. Masters déclare soutenir les efforts visant à ce que la police rende davantage de comptes sur ses actions et il prône une plus grande transparence de sa part qui permettrait aux Afro-américains de se sentir davantage en sécurité, même s’il n’entre pas dans les détails.

Il ajoute que la communauté juive devrait profiter de sa relation entretenue avec la police pour aider à atteindre cet objectif, tout en se montrant plus inclusive des Juifs de couleur.

« Nous avons eu peut-être une relation plus réussie avec la police que ce n’est le cas des autres communautés et s’il y a des leçons à tirer de cela, ou des moyens à notre disposition d’avoir une influence pour mettre en place un changement significatif, alors ça sera bénéfique aux autres communautés », dit-il.

« C’est aussi important pour nous de reconnaître qu’en tant que communauté, nous ne sommes pas monolithiques. Nous avons une diversité incroyable au sein de la communauté juive », s’exclame-t-il.

Mais Masters souligne que les attaques antisémites restent une menace présente et que la police, dans ce contexte, reste un partenaire déterminant pour les Juifs américains.

« Une menace très réelle, potentiellement très meurtrière et très probablement active existe encore pour notre communauté », note-t-il. « Si nous reconnaissons cela et que nous acceptons le fait que nous devons garantir la sûreté et la sécurité pour notre communauté, comme pour celles et ceux qui entrent dans nos institutions, mais qu’il y a des problèmes avec les organisations qui fournissent certains de ces services, alors nous avons la responsabilité de travailler avec ces organisations et ces institutions… d’aider à les corriger si nécessaire ».

L’ADL joue également un rôle dans la sensibilisation contre l’extrémisme et les préjugés dans la police. Selon le groupe, il est aujourd’hui le tout premier formateur non-gouvernemental intervenant auprès des forces de l’ordre, après avoir formé 150 000 policiers. Une partie du travail se consacre à l’anti-terrorisme, mais un grand nombre de programmes portent sur la manière de lutter contre les crimes de haine et de reconnaître les préjugés implicites.

Un programme a permis d’emmener les agents au musée de la Shoah américain de Washington. Ils y ont découvert comment la police locale, au cours du génocide, avait mené des politiques racistes. Le Centre sur l’extrémisme de l’ADL a par ailleurs fourni des renseignements sur des extrémistes au FBI qui ont aidé à procéder à des arrestations. Les responsables actuels de l’ADL n’ont pas souhaité être interviewés pour cet article mais l’organisation a transmis un communiqué rédigé par son directeur-général, Jonathan Greenblatt.

« Il y a un travail important, profond, systémique qui doit être fait au sein des forces de l’ordre avec pour objectif de reconstruire la confiance et d’empêcher des tragédies comme le meurtre de George Floyd ou celui de Breonna Taylor », dit-il. Greenblatt ajoute que l’ADL prône « des investissements dans des réformes significatives de la police et des initiatives plus larges pour s’attaquer au racisme institutionnel présent dans le système de la justice pénale ».

Ceux qui prônent des réformes structurelles de la police expliquent qu’une protection physique doit être accompagnée de longues conversations et de formation pour garantir que les mesures de sécurité n’excluent pas les Juifs de couleur.

Funnye indique que sa synagogue, dans le South Side de Chicago, est en contact avec la police, mais qu’elle s’appuie principalement sur un réseau relationnel étroit dans tout le quartier pour créer un sentiment de sécurité.

La sécurité « ne peut pas être assurée au détriment des Juifs afro-américains ou autres », estime Matt Nosanchuk, ancien responsable de la liaison avec la communauté juive de l’administration d’Obama qui dirige dorénavant le groupe progressiste New York Jewish Agenda, qui soutient la législation de réforme de la police.

« Nous devons examiner de très près ces relations et… si nous établissons un partenariat avec les organisations chargées de l’application de la loi, nous devons garantir qu’elles observent les politiques, les pratiques et les formations qui les empêcheront de se transformer en agent du racisme systémique dans le pays », continue-t-il.

Certains activistes juifs ont rejoint l’appel à couper les vivres à la police. Pour le groupe new-yorkais Jews for Racial and Economic Justice, cela correspond à une demande de réduction du budget de six milliards de dollars accordé à la police de New York d’au moins un milliard de dollars.

Le gouverneur Andrew Cuomo signe la réforme ‘Say Their Name » pendant la conférence de presse quotidienne, avec à ses côtés, de gauche à droite, le révérend Al Sharpton, le docteur Hazel N. Dukes, Valerie Bell; la mère de Sean Bell, Gwen Carr; la mère d’Eric Garner, et le sénateur de l’Etat de New York Andrea Stewart- Cousins au bureau du gouverneur de l’Etat de New York, le12 juin 2020 à New York City (Crédit : Jeenah Moon/Getty Images/AFP)

Leo Ferguson, organisateur juif afro-américain au sein du groupe, dit qu’il pense personnellement que New York City a besoin de forces de sécurité municipales armées, mais qu’elles pourraient être, selon lui, d’un nombre bien inférieur. Et il espère que les synagogues construiront, à l’avenir, des alliances avec d’autres groupes vulnérables dans les quartiers pour assurer un esprit de solidarité mutuel et une sécurité sur le terrain, qui viendraient remplacer la nécessité d’une garde armée.

« Ce que nous pouvons faire de plus puissant pour la sécurité de la communauté juive, c’est de mettre en place une solidarité et des relations bien plus fortes avec les autres communautés qui doivent affronter le nationalisme blanc, la violence et les violences liées à la haine en général », dit Ferguson. « Construire des alliances plutôt que redoubler les tensions – cela nous permettra d’obtenir des résultats à long-terme que nous ne pourrons jamais obtenir par la présence d’une voiture de police stationnée aux abords d’une synagogue ».

Carin Mrotz, activiste juive de Minneapolis qui a soutenu le vote récent au sein de la municipalité portant sur le démantèlement du département de la police, explique que les Juifs blancs peuvent en effet chercher une protection auprès des forces de l’ordre en raison d’une peur profondément ancrée – et par ailleurs justifiée – de l’antisémitisme.

Elle espère néanmoins que les institutions juives réfléchiront au-delà de l’autodéfense pour « rêver de tout ce qui est possible au-delà de ce dont nous disposons pour le moment ». « Une partie de tout ça résulte de la ‘blanchité’ [en anglais « whiteness »] et du confort apporté par les forces de l’ordre et une autre partie correspond à un traumatisme historique et transgénérationnel, et c’est la réponse que nous apportons à une crainte qui est réelle », explique Mrotz, qui est directrice du groupe de lutte pour la justice sociale Jewish Community Action. « Notre peur est souvent attisée par ces attaques, qui nous empêchent de rêver réellement ou de nous concentrer sur tout le potentiel nécessaire pour créer un monde différent ».

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