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Les investisseurs pro-Israël de TikTok, accusé d’antisémitisme, face à un dilemme

Les milliardaires juifs Arthur Dantchik et Jeffrey Yass soutiennent de nombreuses causes sionistes - ce qui amène certains à se demander pourquoi les discours de haine prolifèrent sur le réseau qu'ils financent

Des manifestants contre le Kohelet Policy Forum brandissent des panneaux critiquant Arthur Dantchik près de la maison de ce dernier, dans les faubourgs de Philadelphie, le 26 mars 2023. (Crédit : Roy Boshi)
Des manifestants contre le Kohelet Policy Forum brandissent des panneaux critiquant Arthur Dantchik près de la maison de ce dernier, dans les faubourgs de Philadelphie, le 26 mars 2023. (Crédit : Roy Boshi)

L’année dernière, alors que le conflit sur le plan de refonte radicale du système judiciaire israélien qui était avancé par le gouvernement battait son plein, les critiques israéliens et américains avaient porté leur attention sur Arthur Dantchik, un milliardaire juif qui finançait le think-tank qui avait été à l’origine de ce programme de réformes envisagées.

Après des manifestations qui avaient été organisées aux abords de son domicile privé, dans la banlieue de Philadelphie, Dantchik avait renoncé. Il avait annoncé qu’il ne ferait plus de don financier au Kohelet Policy Forum, expliquant qu’Israël connaissait « des fractures dangereuses » et il avait appelé de ses vœux à « la guérison et l’unité nationale ».

Quelques mois plus tard, Dantchik se trouve aujourd’hui – discrètement – en première ligne sur un autre front qui, selon de nombreux Juifs, a des répercussions profondes sur leur sécurité : La bataille livrée contre l’antisémitisme qui sévit sur les réseaux sociaux. Le Susquehanna International Group, la firme d’investissement qui a été fondée par Dantchik et par un autre milliardaire juif américain, Jeffrey Yass, détient une part de 15 % dans ByteDance, la firme qui est propriétaire de l’application populaire de partage de vidéos TikTok. Dantchik est également l’un des cinq membres du Conseil d’administration de ByteDance.

Alors que les critiques se renforcent sur le rôle tenu par TikTok dans l’amplification des contenus antisémites et anti-israéliens après le massacre qui a été commis en Israël par le Hamas, le 7 octobre, les noms de Dantchik et de Yass sont largement restés absents dans le débat public.

Le groupe terroriste avait tué près de 1 200 personnes, en majorité des civils dont la plus jeune avait 10 mois tandis que 253 autres personnes avaient été enlevées, prises en otage dans la bande de Gaza. Le plus jeune otage a un an.

Une situation qui n’est pas parfaitement la même que celle qui prévalait dans le cadre de la relation qu’entretenait Dantchik avec le Kohelet Policy Forum : les donateurs ont le pouvoir d’exercer des pressions sur les organisations à but non-lucratif en suspendant leur financement tandis que les investisseurs ont certaines obligations à l’égard de leurs entreprises.

Et pourtant, si Dantchik et Yass — qui ont donné des millions à des causes juives ou liées à Israël – ont un jour réclamé des efforts plus importants pour pouvoir freiner les contenus antisémites sur TikTok, force est de constater que cette information n’a jamais été rendue publique. Ils ont refusé une demande d’entretien par le biais d’un porte-parole.

Il est cependant évident que les deux hommes ont suffisamment de pouvoir pour obliger la compagnie chinoise à ouvrir le débat sur les inquiétudes exprimées par la communauté juive.

Arthur Dantchik (Crédit : Autorisation)

« Leur désir d’optimiser la valeur de TikTok pourrait entrer en conflit avec leur désir de promouvoir les intérêts du peuple juif et d’Israël », déclare Michael Connor, directeur-exécutif d’Open MIC, une organisation qui consacre ses activités à la responsabilisation dans l’industrie de la technologie. « Il peut y avoir un conflit et ils peuvent ne pas souhaiter y prendre part. C’est une solution compliquée ».

De nombreux réseaux sociaux subissent des pressions de plus en plus fortes suite à la publication de contenus liés à la guerre qui oppose actuellement Israël et le Hamas. Mais alors que les enquêtes mettent en évidence des critiques croissantes à l’égard d’Israël et un sentiment pro-palestinien plus fort parmi les jeunes Américains, nombreux sont les soutiens d’Israël qui ont tiré la sonnette d’alarme face à l’influence de TikTok en particulier.

Un haut responsable en charge des partenariats avec le gouvernement et le secteur public, en Israël, a présenté lundi sa démission en guise de protestation contre les préjugés anti-israéliens présumés de cette dernière.

Barak Herscowitz. (Autorisation)

« J’ai démissionné de TikTok », a ainsi écrit Barak Herscowitz dans un post qui a été publié sur X, anciennement Twitter. « Nous vivons à une époque où notre existence même en tant que Juifs, en tant qu’Israël, est attaquée, et est en danger. Et dans un climat d’une telle instabilité, les priorités deviennent plus évidentes ».

Il a ajouté « Am Yisrael Chai », ce qui signifie en hébreu « Le peuple d’Israël vit », ajoutant un drapeau israélien et des émoticônes montrant un biceps.

Cette démission de Herscowitz survient après des fuites répétées, de la part d’employés juifs de TikTok, de captures d’écran internes et d’accusations lancées par des salariés de la firme concernant un antisémitisme qui sévirait au sein de l’entreprise.

Les critiques du réseau social avaient monté en flèche après l’annonce des résultats d’une enquête, des résultats devenus viraux, au mois de novembre. L’étude avait établi que lorsque les usagers regardaient des vidéos sur TikTok pendant 30 minutes, ils devenaient plus antisémites dans 17 % des cas.

Une statistique qui trouvait son origine dans un graphique qui avait été partagé par un cadre spécialisé dans le high-tech, Anthony Goldbloom, sur la base d’une enquête commanditée par ses soins auprès de Generation Lab, une firme de recherche spécialisée dans les opinions de la jeune génération.

Une conclusion qui a été évoquée par Nikki Haley, candidate à la Maison Blanche, lors d’un débat des Primaires républicaines. Le directeur-général de Tesla Elon Musk et le sénateur du Texas Ted Cruz y ont aussi fait référence.

Les propos de Goldbloom se sont rapidement répandus, continuant à se propager même après que l’entreprise qui avait réalisé l’étude a indiqué que les données recueillies ne venaient pas pleinement soutenir ces conclusions (Goldbloom, de son côté, n’a pas répondu à notre demande de commentaire).

Parmi les experts qui se sont penchés sur TikTok dans ce contexte de critiques, Yaël Eisenstat, qui avait étudié la plateforme l’année dernière alors qu’elle était à la tête du Centre pour la technologie et pour la société de l’Anti-Defamation League (ADL). Elle a quitté son poste au mois de janvier, rejoignant l’équipe qui s’assurera de l’intégrité des prochaines élections. « Voilà le défi à relever : Tant que TikTok posera des difficultés excessives à ceux qui veulent étudier sa plateforme, je ne tiendrai pas rigueur à ceux qui tentent de le faire avec les outils qui sont mis à leur disposition », explique-t-elle au cours d’un entretien avec la Jewish Telegraphic Agency.

Tant que TikTok posera des difficultés excessives à ceux qui veulent étudier sa plateforme, je ne tiendrai pas rigueur à ceux qui tentent de le faire avec les outils qui sont mis à leur disposition

Eisenstat déclare ne pas avoir vu d’élément permettant de conclure de manière certaine que la compagnie manipulerait ses algorithmes pour promouvoir l’antisémitisme.

« Je ne suis pas convaincue que TikTok aille dans une direction ou dans une autre de manière intentionnelle. Est-ce que je suis convaincue qu’il y a un problème d’antisémitisme sur TikTok ? Probablement. Mais c’est différent que de laisser entendre que TikTok orienterait intentionnellement ses informations dans une certaine direction », ajoute-t-elle.

TikTok a rejeté les accusations de promotion volontaire de l’antisémitisme sur sa plateforme, affirmant que la firme a livré des efforts particuliers pour combattre la propagation des discours de haine et la désinformation dans le sillage de la guerre opposant Israël au Hamas.

En l’absence de transparence concernant les algorithmes qui sous-tendent les réseaux sociaux, de nombreux critiques ont focalisé leur attention sur les propriétaires de ces derniers. Alors qu’Elon Musk a transformé Twitter en X, permettant aux contenus antisémites et haineux de trouver une véritable caisse de résonance au nom de la liberté de parole, le milliardaire est devenu la bête noire d’un grand nombre de personnes situées à la gauche de l’échiquier politique – même s’il a semblé lui-même solliciter cette attention en postant des déclarations controversées de manière incessante.

Le propriétaire de Meta, Mark Zuckerberg, a pour sa part été vilipendé par la gauche et par la droite sur ses décisions en matière de modération de contenu sur Facebook et sur Instagram. Mercredi, lors d’une audience, au sénat, qui était consacrée aux violences faites aux enfants sur internet et à la sécurité sur les réseaux sociaux, le sénateur de Caroline du Sud, Lindsey Graham, a indiqué aux dirigeants des géants des réseaux sociaux – avec parmi eux Zuckerberg et Shou Zi Chew, propriétaire de TikTok : « Vous avez du sang sur les mains ».

Shou Zi Chew, PDG de TikTok, témoignant lors de l’audition de la commission judiciaire du Sénat sur la sécurité des enfants en ligne « Big Tech and the Online Child Sexual Exploitation Crisis », au Capitole, à Washington, le 31 janvier 2024. (Crédit : Andrew Caballero-Reynolds/AFP)

Dans le cas de TikTok, les condamnations ont semblé se concentrer sur le fait que le réseau social appartient à un Chinois – ce qui est peut-être peu surprenant dans la mesure où de nombreux politiciens américains considèrent la Chine comme une ennemie. De plus, depuis le 7 octobre, le sentiment anti-israélien et l’antisémitisme sont devenus endémiques sur internet, en Chine, comme dans les médias d’État. TikTok est aussi un cas particulier dans la mesure où la firme n’est pas cotée en Bourse – contrairement à Meta, YouTube ou Snapchat – ce qui signifie qu’il y a moins de possibilités, pour les actionnaires, de s’engager.

Jonah Goldberg, un commentateur conservateur, a affirmé dans un éditorial qu’il y avait une relation entre le type de contenu populaire sur TikTok et les intérêts de la Chine dans le cadre de son bras de fer avec les États-Unis.

« Cette haine d’Israël et des Juifs qui est encouragée par la Chine semble être une distraction utile face à ses propres péchés et semble être aussi un moyen de flatter et d’encourager l’antisémitisme et l’anti-américanisme dans le monde », a écrit Goldberg.

Les députés ont exprimé la même idée. Le sénateur républicain de Floride, Marco Rubi, avait ainsi écrit sur X, au mois de novembre, que « TikTok était un outil utilisé par la Chine pour propager sa propagande anti-américaine et maintenant, il est utilisé pour minimiser le terrorisme du Hamas. » Le représentant Démocrate Josh Gottheimer a pour sa part posté, la semaine dernière, que « @tiktok_us, propriété de la Chine, promeut des contenus antisémites, anti-américains & pro-Hamas ».

La compagnie a nié que le gouvernement chinois lui dictait la manière de mener ses opérations.

Contrastant avec la préoccupation vis-à-vis de la Chine dans le débat sur le problème de l’antisémitisme sur TikTok, aucune personnalité publique majeure et aucune campagne n’ont, jusqu’à présent, ouvertement interpellé Yass et Dantchik dont les investissements réalisés dans l’entreprise, peu après sa création, avaient permis aux deux milliardaires d’intégrer la liste des plus grandes fortunes américaines de Forbes.

Après des décennies où ils avaient fait profil bas en tant que courtiers à Wall Street, les noms de Yass et de Dantchik ont été mentionnés de manière répétée dans la presse, ces dernières années – et pas seulement en raison des articles qui les liaient au think-tank qui a été à l’origine du plan de refonte radicale du système judiciaire israélien très controversé. Ils sont aussi devenus connus pour les dons majeurs consentis lors des campagnes républicaines, pour leur soutien apporté à des causes libertaires et à des causes pro-israéliennes.

Les registres fiscaux et autres documents révèlent que les deux hommes ont fait des dons à hauteur de millions de shekels à des organisations juives et notamment à Birthright Israel, au groupe American Friends of Hebrew University, et à l’Organisation des femmes sionistes américaines d’Hadassah. Que ce soit en direct ou par le biais des fondations qu’ils dirigent, ils ont donné de l’argent à une synagogue située à proximité de leurs habitations de Philadelphie, à une fédération juive de Floride et à l’Institut Shalom Hartman.

Dantchik a aussi aidé à financer, en 2013, la campagne électorale de Naftali Bennett, politicien de droite qui était alors à la tête de HaBayit HaYehudi, un parti sioniste religieux.

Un grand nombre de membres de la communauté juive, qu’il s’agisse de proches et même de critiques du travail de philanthropie de Yass et Dantchik, n’ont pas répondu à nos demandes de commentaire pour les besoins de cet article – ou ils ont refusé de le faire – disant qu’ils ignoraient tout de leurs liens avec TikTok. Des liens qui ne sont malgré tout pas un secret, explique le leader d’une organisation juive nationale qui a demandé à pouvoir s’exprimer anonymement de façon à parler librement.

« Tout le monde sait que Susquehanna est un problème – tout le monde sait qu’ils sont les propriétaires de ce gros morceau de TikTok, » confie-t-il. « Ces hommes sont, paraît-il, de droite ; ils sont sionistes, pro-israéliens, anti-Chine, et ils possèdent une part de TikTok mais personne – pour une raison que je ne comprends pas pleinement – ne les prend pour cible. Peut-être agissent-ils à l’abri des regards mais je ne vois actuellement aucune campagne demandant à la firme Susquehanna de désinvestir de TikTok, ce qui est très surprenant ».

Peut-être agissent-ils à l’abri des regards mais je ne vois actuellement aucune campagne demandant à la firme Susquehanna de désinvestir de TikTok, ce qui est très surprenant

Pour sa part, un représentant de l’Anti-Defamation League, qui accuse TikTok d’amplifier l’antisémitisme et l’anti-sionisme, a refusé de dire s’il avait eu connaissance de la part que possèdent Yass et Dantchik au sein de la firme.

« Nous n’acceptons pas le postulat de la question », a répondu dans une déclaration écrite Daniel Kelley, directeur de la Stratégie et des Opérations pour le Centre pour la technologie et la société au sein de l’ADL.

« L’ADL sensibilise à l’antisémitisme indépendamment de la confession ou de l’orientation des membres siégeant dans le conseil d’administration d’une entreprise, indépendamment des investisseurs de cette dernière ou des relations potentielles qu’elle peut entretenir », a continué la déclaration. « Nous n’avons pas étudié la structure capitale de l’entreprise et nous n’avons aucun commentaire à faire sur ces informations, telles qu’elles sont présentées. Comme nous le faisons dans toutes les situations, nous œuvrons à réduire les exemples d’antisémitisme et de haine, partout où ils sont susceptibles d’émerger et nous utilisons tous les moyens possibles pour nous engager auprès d’acteurs comme TikTok sur les sujets qui nous inquiètent sur les différentes plateformes ».

Connor, le directeur-exécutif d’Open MIC, n’a pas travaillé sur TikTok et il ne s’est impliqué dans aucune campagne ciblant la firme. Il conclut toutefois, sur la base de son expérience des actionnaires d’autres géants technologiques comme Meta, Alphabet, Amazon, Apple et Microsoft, que Yass et Dantchik sont dans une situation délicate.

Les réseaux sociaux peuvent tirer des bénéfices de l’indignation et des frictions – qui ont prouvé qu’elles attiraient particulièrement l’attention des usagers. « Ce modèle commercial tire des profits, sous de nombreux aspects, de la propagation des discours de haine et des conflits parce que les gens vont cliquer et ils vont réagir davantage », dit Connor.

Les membres des conseils d’administration, quand ils sont inquiets, ne peuvent pas toujours imposer des changements dans la mesure où ils doivent représenter les intérêts des investisseurs au niveau juridique – ils devraient ainsi prouver que répercuter les haines est quelque chose de préjudiciable pour le commerce, précise-t-il.

Mais même quand un réseau social est convaincu qu’il y a un problème et qu’il souhaite le résoudre, une solution reste trop souvent hors de portée. Identifier et supprimer les contenus qui font la promotion de la haine est, de notoriété publique, un travail très difficile.

« La question est : à quel degré sont-ils capables de supprimer des contenus ? », s’interroge Connor. « C’est une question encore sans réponse et on pourrait bien ne pas être en mesure d’y répondre un jour. L’une des inquiétudes les plus fortes, en ce qui concerne les réseaux sociaux, c’est que la technologie va bien plus vite que notre capacité à la contrôler de manière responsable ».

Dans le contexte de ces défis, parmi toutes ces inconnues, Connor estime qu’une chose reste certaine au sujet de Yass et de Dantchik.

« Ils peuvent faire entendre notre voix au sein du Conseil d’administration », dit-il. « Ils peuvent évoquer nos inquiétudes ».

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