L’“héroïne infatigable” de l’UE de la lutte contre l’antisémitisme
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L’“héroïne infatigable” de l’UE de la lutte contre l’antisémitisme

Depuis que Katharina von Schnurbein est devenue la première coordinatrice de l'UE pour la lutte contre l'antisémitisme, les informations sur le racisme ont explosé

Katharina von Schnurbein prend la parole lors d'une conférence des envoyés contre l'antisémitisme à Bucarest, Roumanie, le 17 juin 2019. (Shahar Azran/Congrès juif mondial via JTA)
Katharina von Schnurbein prend la parole lors d'une conférence des envoyés contre l'antisémitisme à Bucarest, Roumanie, le 17 juin 2019. (Shahar Azran/Congrès juif mondial via JTA)

BUCHAREST, Roumanie (JTA) – Peu de fonctionnaires européens seraient heureux d’apprendre que, pendant leur mandat, « l’antisémitisme a explosé ».

Surtout pas Katharina von Schnurbein, la responsable européenne d’origine allemande qui a été nommée, en 2015, première coordinatrice de l’Union européenne pour la lutte contre l’antisémitisme.

Mais quand le grand rabbin de Rome a prononcé cette phrase, c’était un compliment.

Les efforts inlassables de Von Schnurbein ont généré des manchettes qui ont beaucoup attiré l’attention sur le problème pour lequel elle a été engagée, amplifiant ainsi son empreinte dans les médias et les pouvoirs publics.

« Du fait que nous nous penchons sur la question, elle est plus visible », a-t-elle déclaré lors d’une interview accordée lundi à la Jewish Telegraphic Agency dans cette capitale lors de la première réunion internationale des envoyés spéciaux et coordinateurs de la lutte contre l’antisémitisme.

En effet, certains des titres les plus choquants sur l’antisémitisme en Europe depuis 2015 ont été révélés suite au travail de von Schnurbein, qui a commencé à travailler à l’Union européenne en 2002 en tant qu’attachée de presse.

L’un des titres de l’édition de l’année dernière d’une enquête européenne menée auprès de plus de 16 000 Juifs d’Europe a fait la une de l’actualité. Environ un tiers des Juifs interrogés dans 12 pays ont déclaré qu’ils évitaient les événements ou les lieux juifs par crainte pour leur sécurité. Un nombre similaire a dit qu’ils avaient envisagé d’émigrer au cours des cinq dernières années parce qu’ils ne se sentaient pas en sécurité en tant que Juifs.

Graffiti antisémite avec le mot « Juden » sur la vitrine du restaurant Bagelstein, à Paris, France, le 9 février 2019. (Capture d’écran : YouTube)

En 2016, quatre géants de l’Internet – YouTube, Microsoft, Facebook et Twitter – ont signé un accord avec la Commission européenne dans lequel ils s’engagent à supprimer les contenus antisémites. Cela a déclenché une série d’articles sur les réseaux de la haine en ligne.

L’antisémitisme a de nouveau fait les manchettes en 2017 lorsque le Parlement européen a adopté la définition de l’antisémitisme de l’International Holocaust Remembrance Alliance, ou IHRA. On y trouve des exemples de la façon dont les attaques virulentes contre Israël se confondent avec l’antisémitisme, réconfortant de nombreux Juifs mais mettant en colère les activistes pro-palestiniens.

Von Schnurbein, 45 ans, mère de quatre enfants, originaire de l’État allemand de Bavière, ne prétend pas que la montée de l’antisémitisme ne soit qu’une perception alimentée par son travail.

« Je crois en une politique fondée sur les faits, et les faits sont inquiétants », a déclaré Mme von Schnurbein, faisant référence à l’augmentation des incidents antisémites documentés en 2018 dans son Allemagne natale (19 % par rapport à 2017), au Royaume-Uni (16 %), en France (74 %) et aux Pays-Bas (19 %).

Cependant, ces chiffres ne constituent pas la référence de von Schnurbein en matière de succès, car ils reflètent souvent des fluctuations dans la volonté des victimes de signaler les incidents, ainsi que des failles majeures et des différences dans la manière dont les différents pays collectent et classifient les données.

Elle tient plutôt compte de la façon dont les Juifs européens perçoivent leur réalité.

« Notre objectif ultime doit être de faire en sorte que, lorsque nous réaliserons une nouvelle enquête dans cinq ou six ans auprès des populations juives d’Europe, nous verrons des changements dans la manière dont les Juifs se sentent : plus en sécurité, qu’ils voient leur avenir avant tout en Europe, qu’ils se sentent capables de vivre réellement comme ils le souhaitent, d’exprimer leur identité – notamment leur soutien pour Israël – sans crainte de le dire ».

Des personnes portent des kippas lors d’une manifestation contre l’antisémitisme à Berlin, le 25 avril 2018. (AP/Markus Schreiber)

Bien qu’elle ne soit pas Juive, la première rencontre de von Schnurbein avec l’antisémitisme est liée au soutien constant de ses parents allemands à l’État juif.

« Je me souviens d’un incident dans mon enfance lors duquel ma mère avait accroché un drapeau israélien à la fenêtre la veille avant que nous recevions des invités israéliens », a-t-elle déclaré l’année dernière dans une interview au quotidien israélien Hamodia. « Le lendemain matin, nous avons découvert une énorme croix gammée taguée dans la rue », que sa mère a recouverte avant la visite.

Au sein de l’UE, von Schnurbein promeut un point de vue sur Israël qui n’est ni particulièrement populaire ni consensuel au sein de cette institution.

« Il est clair que l’antisémitisme se cache derrière l’antisionisme », a-t-elle déclaré en 2017, peu avant que le président français Emmanuel Macron ne devienne le premier chef d’État d’une puissance européenne continentale à soutenir la même chose.

Le président Reuven Rivlin (à droite), accompagné du président français Emmanuel Macron après leur réunion au Palais de l’Elysée à Paris, le 23 janvier 2019. (AFP/ludovic MARIN)

Ses positions n’ont pas échappé à l’attention des promoteurs de la cause palestinienne, qui est relativement populaire en Europe.

« La fonctionnaire allemande a utilisé sa position au sein de l’UE pour mener une campagne inlassable de diffamation contre les défenseurs des droits humains palestiniens », a écrit Ali Abunimah, le fondateur du site web anti-israélien Electronic Intifada l’année dernière.

Oratrice souriante et parfois timide, von Schnurbein, fonctionnaire de l’UE de carrière, affiche une aversion pour l’hyperbole et une préférence pour les données statistiques. Ses discours, alourdis par le jargon et les points de pourcentage de l’UE et compliqués par des nuances prudentes, sont pâles par rapport à ceux d’orateurs plus musclés comme Elan Carr, un ancien procureur général adjoint, son homologue américain.

Comme beaucoup de bureaucrates européens, von Schnurbein peut paraître un peu vague.

Une manifestante brandit un panneau  » Solidarité avec Israël » pour protester contre une marche marquant la Journée mondiale d’Al-Quds à Berlin, le 1er juin 2019. (AFP/Tobias Schwarz)

En 2016, elle a expliqué à JTA que l’Union européenne pouvait lutter contre l’antisémitisme sans vraiment définir le terme. Elle défendait la suppression par l’UE en 2013 d’une définition très similaire à celle de l’IHRA, alors que des activistes pro-palestiniens qui prétendaient que cela servait à les réduire au silence effectuaient du lobbying.

A l’époque, von Schnurbein était l’une des principaux promoteurs de l’initiative visant à ce que l’Union européenne adopte à nouveau la définition de l’IHRA, qui a effectivement été adoptée en 2017 par le Parlement européen. Plusieurs États membres de l’UE, dont l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Roumanie et la Bulgarie, ont fait de même.

Elle a minimisé l’importance des défauts profonds révélés par JTA et d’autres dans la documentation sur l’antisémitisme en Allemagne – les autorités sont accusées de sous-estimer les actes commis par les musulmans – et en France, où l’organe gouvernemental chargé des droits humains s’interroge publiquement sur le fait que les Juifs français soient réellement pris pour cibles par rapport à Israël.

« Il y a des problèmes et nous nous efforçons de les résoudre », mais les pays d’Europe occidentale sont « sur la même longueur d’onde » en matière de lutte contre l’antisémitisme, a déclaré Mme von Schnurbein à JTA.

Slogans antisémites « Sale Juif », « Dehors » et une croix gammée sur une porte de la rue d’Alesia dans le 14e arrondissement de Paris, le 21 février 2019. (AFP/Alexandre Hielard)

Elle a également défendu la déclaration controversée de son homologue du gouvernement allemand, Felix Klein, qui a déclaré le mois dernier que le port de la kippa dans certaines régions d’Allemagne était dangereux. Von Schnurbein a dit que sa déclaration n’était pas une reddition mais une « alarme ».

Alors qu’elle donne parfois l’impression d’être une apparatchik pour défendre la ligne de l’UE à l’extérieur, von Schnurbein travaille sans relâche pour la changer, ont déclaré les dirigeants et collègues de la communauté juive.

« Elle est vraiment la meilleure », a affirmé Carr à la Jewish Telegraphic Agency.

« Nous n’avons jamais rencontré un professionnel de haut niveau de l’UE aussi passionné par la mise en œuvre de ce en quoi elle croit profondément », a déclaré Robert Singer, vice-président exécutif du Congrès juif mondial, à propos de von Schnurbein.

Elle est « l’héroïne infatigable de la lutte pour beaucoup d’entre nous », a déclaré Laurence Weinbaum, historienne et directrice du Israel Council on Foreign Relations du CJM, qui est un organisme de coopération internationale.

Se préparant à poser pour une photo à la conférence, von Schnurbein a pris dans ses bras un podium qui gênait, l’a soulevé et l’a déplacé hors du cadre.

Robert Singer, président du Congrès juif mondial, pendant la commémoration des 75 ans du massacre nazi de Babi Yar, à Kiev, le 27 septembre 2016. (Crédit : Shahar Azran/Congrès juif mondial)

« Katharina, vous déplacez des meubles », a remarqué Gillian Merron, directrice générale du Conseil des députés des Juifs britanniques, en plaisantant avec elle.

« Gillian, ce n’est rien : j’ai quatre jeunes enfants », répondit von Schnurbein en riant.

Mais l’infatigabilité de von Schnurbein a un coût personnel. Elle et son mari, l’avocat Alexander David von Franquemont, voyagent fréquemment et durant de longues périodes, mais pas en même temps à cause des enfants, deux garçons et deux filles.

« Mais quand il voyage, il voyage », dit-elle, laissant entendre que son mari se concentre sur son travail quand il s’absente. « Quand je voyage, une partie de moi reste à Bruxelles avec les enfants. »

A la fin de la réunion des envoyés contre l’antisémitisme et des dirigeants de la communauté juive – deux groupes composés majoritairement d’hommes – elle a déclaré : « Peut-être pourrons-nous avoir des réunions plus petites et plus personnelles à l’avenir entre les envoyés et les dirigeants de la communauté juive. C’est le point de vue de la femme qui parle. »

Von Schnurbein a rapidement gagné des fans dans ce qui est de loin son poste le plus élevé. (Avant d’occuper ce poste très visible, elle était chargée de coordonner le dialogue de la Commission européenne avec les Eglises, les religions, les organisations philosophiques et non confessionnelles, ou laïques).

Un drapeau israélien brandi lors d’une manifestation pro-israélienne organisée pour dénoncer un rassemblement pour la Journée mondiale d’Al-Quds, à Berlin, le 25 juillet 2014. (Crédit : AP Photo/Markus Schreiber)

« Dans les grandes institutions, ce type de poste est souvent une voie de garage dans la mesure où il est confié à des experts en fin de carrière », explique Leon Shaltiel, directeur du bureau du CJM à Genève. « Katharina aurait pu mettre les pieds sur son bureau ou faire du vrai travail. Elle a choisi le vrai travail. »

Plus particulièrement, a dit Shaltiel, elle a mis fin à la résistance des opposants, y compris dans les entreprises américaines de haute technologie qui sont réticentes à se soumettre aux restrictions européennes sur les discours de haine, avec un mélange de persistance, de force politique et de charme.

Pour un fonctionnaire européen de niveau intermédiaire comme von Schnurbein, il est logique de travailler dur à un poste de tremplin comme le sien. Mais elle a décrit sa motivation comme idéologique.

« Nous passons beaucoup de temps à expliquer pourquoi l’antisémitisme n’est pas seulement une menace pour les Juifs et pourquoi c’est une menace pour la société dans son ensemble », a-t-elle dit. « Nous avons vu dans le passé, dans l’histoire de l’Europe, que quand les Juifs ne se sentent plus en sécurité en Europe, c’est mauvais pour l’Europe. »

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