Paradoxe israélien : Les pauvres sont capitalistes, les riches sont de gauche
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Paradoxe israélien : Les pauvres sont capitalistes, les riches sont de gauche

Un Israélien sur 4 vit dans le sud et dans des villes en développement. La gauche ne parle pas leur langue, selon les experts - c'est pourquoi elle continue de perdre les élections

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son épouse Sara lors d'une visite à Aleh Negev, un village de réhabilitation pour enfants et adultes handicapés près d'Ofakim au sud d'Israël, le 28 juillet 2016. (Haim Zach/GPO)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son épouse Sara lors d'une visite à Aleh Negev, un village de réhabilitation pour enfants et adultes handicapés près d'Ofakim au sud d'Israël, le 28 juillet 2016. (Haim Zach/GPO)

Lors d’une visite dans la ville de Kiryat Shmona, au nord du pays, pour inaugurer un nouveau service des urgences en octobre, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a critiqué de façon dédaigneuse une femme qui avait interrompu son discours pour protester contre la fermeture d’un centre médical local, la jugeant « ennuyante ».

« Regardez », a-t-il dit à Orna Peretz, une militante sociale locale qui est aussi atteinte du cancer, « vous êtes juste inintéressante. Vous nous ennuyez. Nous voulons discuter de choses qui nous intéressent. Revenez quand vous aurez quelque chose d’intéressant à dire. »

Peretz rétorqua : « Je vote pour vous tous les quatre ans, et si c’est ainsi que vous traitez votre public, alors honte à vous. »

Quelques mois plus tard, cependant, après que Netanyahu a provoqué des élections nationales, la même Orna Peretz a pris part à une conférence pour soutenir le Likud, son parti.

Et il semble raisonnable de supposer qu’elle faisait partie des 49 % des habitants de Kiryat Shmona qui ont voté pour le parti au début du mois, soit près du double des 26,46 % de la population israélienne qui ont voté pour le Likud au niveau national.

Orna Peretz, une activiste sociale de Kiryat Shmona. (Facebook)

Kiryat Shmona est l’une des quelque 30 villes de développement créées dans les années 1950 et 1960, principalement dans le nord et le sud d’Israël, principalement pour accueillir des immigrants d’Afrique du Nord.

Longtemps associées à la misère – bien que moins justifiée aujourd’hui – la plupart de ces villes pour la plupart « cols bleus » votent systématiquement pour le Likud, parti capitaliste de droite – même si, à première vue, un tel choix semble contraire à leurs intérêts.

Erez Tzfadia, professeur agrégé de politique publique et d’administration au Collège Sapir, près de Sderot dans le sud, a dressé un tableau du comportement électoral dans les villes en développement depuis 1981.

Erez Tzfadia, professeur agrégé de politique publique et d’administration au Collège Sapir, près de Sderot. (Facebook)

« La question à se poser est de savoir comment le vote dans les villes en développement se compare au vote à l’échelle nationale », a-t-il déclaré au Times of Israel.

Il a expliqué que le Likud a toujours obtenu 20 à 40 % de voix en plus dans les villes en développement au niveau national, et qu’il y a même amélioré sa présence lors des élections du mois dernier.

Le Parti travailliste, en revanche, a régulièrement recueilli environ la moitié de son vote national dans les villes en développement, en pourcentage, ce qui a été le cas cette fois-ci également ; la seule exception a été en 2006 lorsque Amir Peretz, l’ancien maire de Sderot, né au Maroc, a dirigé le parti et a pu porter à son niveau national la part du vote dans ces villes en développement.

Amir Peretz, membre du Parti travailliste à la Knesset, et son épouse ont déposé leur bulletin de vote à un bureau de vote dans la ville de Sdérot, dans le sud du pays, le 9 avril 2019. (Flash90)

Pour sa part, le Meretz (gauche) a généralement obtenu des voix dans les villes en développement à environ un quart de son niveau national, a-t-il poursuivi, tandis que les partis centristes – sous leurs diverses formes (Kakhol lavan dans cette dernière élection, Yesh Atid dans la précédente) – ont tendance à remporter environ 60 % de leurs scores moyens.

Bref, le centre, le centre-gauche et la gauche sont massivement sous-performants dans les villes en développement, et l’élection de ce mois n’a certainement pas fait exception.

Il y a eu, cependant, deux changements substantiels en 2019 dans les habitudes de vote dans les villes en développement, a dit Tzfadia.

L’un d’entre eux était le vote sioniste religieux, qui, de semblable à la moyenne nationale du secteur dans le passé, a grimpé de 20 % cette fois dans les villes en développement.

Les villes en développement sont l’un des secteurs les plus tolérants et acceptant de la société israélienne. Le vétéran Mizrahim est lié au concept d’une nation de Juifs d’un point de vue biblique, plutôt que d’un point de vue politiquement nationaliste.

L’autre était un soutien accru au parti Yahadout HaTorah, le parti ashkénaze ultra-orthodoxe – dans le cadre d’une tendance qui a commencé en 2006 (nous y reviendrons plus tard). Lors des élections de 2015, Yahadout HaTorah a obtenu 110 % de sa moyenne nationale. Aux élections du 9 avril, ce chiffre est passé à 130 %.

Les seules villes en développement où le Likud n’a pas obtenu le plus grand nombre de voix le 9 avril ont été Beit Shemesh dans le couloir de Jérusalem, où un afflux important de Haredi a voté pour Yahadout HaTorah, Arad dans le Néguev, où le parti Kakhol lavan est arrivé le premier, devant Yahadout HaTorah puis le Likud, et Netivot dans le sud, également où le Likud a obtenu des résultats meilleurs en 2015 mais est passé après le parti ultra-orthodoxe mizrahi Shas.

Vagues démographiques

Tzfadia a expliqué que les villes en développement sont des lieux socialement dynamiques qui ont connu trois grandes vagues démographiques, dont chacune s’est traduite par des résultats électoraux successifs.

La première vague, dans les années 1950, a vu l’État diriger les immigrants – principalement d’Afrique du Nord – vers ces communautés périphériques. C’est une partie de cette population qui est profondément loyale au Likud. Et ses classes défavorisées forment l’épine dorsale du parti sépharade ultra-orthodoxe Shas, qui, depuis sa création en 1984, a constamment voté 1,6 à 1,8 fois plus dans les villes en développement que dans l’ensemble du pays.

La deuxième vague, dans les années 1990, a attiré de nouveaux venus de l’ex-Union soviétique (principalement les moins qualifiés d’entre eux) qui se sont installés en nombre disproportionné dans les villes en développement et dans ce qui était alors des villes périphériques comme Ashdod et Ashkelon sur la partie sud de la côte méditerranéenne.

Des immigrants russes assistent à un événement marquant le 25e anniversaire de la grande Alyah russe de l’ex-Union soviétique en Israël, au Centre des congrès de Jérusalem, le 24 décembre 2015 (Hadas Parush / Flash90)

Depuis lors, Yisrael Beytenu, fondé par des Israéliens laïcs russophones, a toujours obtenu deux fois plus de soutien dans les villes en développement qu’au niveau national, à l’exception des élections de 2013, où le parti s’est présenté sur un ticket commun avec le Likud. Cela suggère que certains des enfants nés en Israël des immigrants continuent à voter comme leurs parents.

La troisième vague, qui a commencé dans la première décennie du millénaire actuel, a amené un grand nombre d’Ashkénazes ultra-orthodoxes, connus sous le nom de Haredim, à la périphérie, avec des groupes sionistes religieux en marge.

Tzfadia a déclaré que si l’on pensait généralement que les logements moins chers étaient le principal facteur qui attirait les Haredim vers ces localités, les recherches menées avec le Dr Lee Cahaner du Oranim College au nord d’Israël montraient que la migration ultra orthodoxe dans les villes en développement avait plutôt à voir avec le respect par les anciennes communautés Mizrahi qui les avaient acceptées, et qu’elles avaient tendance à respecter la pratique religieuse.

Mizrahi (pluriel Mizrahim), qui signifie littéralement oriental, est le terme utilisé par les Israéliens pour décrire les quelque 1,5 million de Juifs de la diaspora qui ont vécu pendant des siècles en Afrique du Nord et au Moyen Orient.

« Les villes en développement sont l’un des secteurs les plus tolérants et les plus ouverts de la société israélienne. Les anciens Mizrahim [dont beaucoup venaient des régions pré-industrielles d’Afrique du Nord] sont liés au concept d’une nation juive d’un point de vue biblique plutôt que politique et nationaliste », a-t-il expliqué.

Poussés par la concurrence pour l’emploi et le logement, ils se sont d’abord moins bien entendus avec les immigrants de l’ex-Union soviétique. Mais ce qui les a attirés dans la rue pour protester était lié à l’observance religieuse – l’ouverture par les nouveaux arrivants de magasins non casher.

Aujourd’hui, a-t-il dit, les relations entre les deux communautés se sont beaucoup améliorées.

L’exception est à Arad, où la population des vétérans se bat encore contre la communauté hassidique de Gur, mais là, les vétérans sont des Ashkénazes séculiers.

Manifestation de Juifs ultra-orthodoxes à Jérusalem pour le contrôle d’une synagogue ashkénaze d’Arad, et contre le maire laïc de la ville, Nissam Ben-Hamo, du parti Yesh Atid, le 22 décembre 2016. (Crédit : Shlomi Cohen/Flash90)

L’accueil réservé aux Haredim de la périphérie s’appliquait moins aux juifs sionistes religieux, a dit Tzfadia. Dans leur cas, l’intégration avait été moins harmonieuse et les tensions avec les populations de vétérans Mizrahi s’étaient intensifiées.

Il a cité Sderot, où Alon Davidi, né à Beer Sheva, du parti HaBayit HaYehudi (qui fait maintenant partie de l’Union des partis de droite) est devenu maire en 2013, en remplacement de David Buskila, né à Sderot, qui a dirigé la ville de 1989 à 1998, puis de nouveau en 2008.

Alon Davidi, maire de la ville de Sderot, dans le sud d’Israël, assiste à une conférence de presse à Jérusalem, le 27 mars 2017. (Hadas Parush/Flash90)

Alors que certains groupes sionistes religieux qui s’étaient installés dans des villes en développement étaient sans aucun doute engagés en faveur d’un changement social positif plutôt que de simplement pousser une ligne religieuse particulière, beaucoup d’anciens de la communauté Mizrahi les considèrent comme condescendants ou même déterminés à les déplacer, sur le plan culturel et politique, au niveau local, explique Tzfadia.

Davidi est ensuite passé au Likud.

Un vote paradoxal

C’est un paradoxe en Israël que les groupes Mizrahi à faible revenu votent davantage pour le Likud capitaliste, tandis que les Ashkénazes plus riches et mieux éduqués soutiennent le centre et la gauche.

Depuis même avant 1977, lorsque le vote Mizrahi a aidé le Likud à prendre le pouvoir pour la première fois dans l’histoire d’Israël, ces communautés ressentaient un ressentiment viscéral envers tout ce que représentaient le mouvement ouvrier et l’élite ashkénaze européenne, laïque.

L’historienne Dr Shani Bar-On Maman. (Crédit : Capture d’écran de YouTube)

Shani Bar-On Maman, historienne et auteure de Weaving Community : Workers in Ofakim 1955 to 1981, explique que les villes en développement ont vécu le mouvement ouvrier très différemment du reste du pays.

Le peuplement juif en Palestine pré-étatique était un projet de Juifs d’Europe de l’Est à l’esprit socialiste.

Ce sont eux qui ont formé les premiers gouvernements d’Israël et qui ont gouverné le pays jusqu’en 1977, supervisant toutes les grandes vagues d’immigration à l’exception de celles de l’ex-Union soviétique, qui ont suivi.

Bar-On Maman distingue en deux périodes l’intégration immédiate des immigrants après l’Indépendance.

La première, la « Alyah de masse », de 1948 à 1951, a vu des immigrants – la moitié venant d’Europe, le reste de pays musulmans comme le Yémen, l’Irak, la Libye et la Syrie – logés dans des kibboutzim, moshavim, villes et anciens villages palestiniens, et dans des villages de toile appelés maabarot, qui se sont transformés en quartiers urbains. La plupart des personnes qui sont venues pendant cette période ont finalement trouvé du travail, parce que leur lieu de résidence était proche du centre économique du pays.

La planification d’une trentaine de villes de développement au début des années 1950 a été mise en pratique pendant la période d’ “absorption directe” entre 1954 et 1964, lorsque la plupart des nouveaux immigrants arrivant étaient originaires d’Afrique du Nord.

Une ville de développement dans le désert. (Capture d’écran de YouTube)

Pendant cette période, le gouvernement s’est concentré sur l’installation des Juifs en dehors de la région centrale bâtie pour consolider l’emprise d’Israël sur les zones frontalières conquises pendant la guerre de 1948 et pour empêcher le retour des réfugiés palestiniens.

Moins préoccupée par les difficultés individuelles, elle a été déclenchée par la nécessité de construire un État.

La plupart des survivants juifs européens de la Shoah qui voulaient immigrer l’avaient déjà fait ou étaient bloqués derrière le rideau de fer.

Il ne restait qu’un nombre important de Juifs au Maghreb.

Faire d’une pierre deux coups

Faisant d’une pierre deux coups, le gouvernement a mis en œuvre la construction de logements en Galilée, au nord d’Israël, et dans le désert du Néguev, au sud, pour accueillir des immigrants du Maroc et de Tunisie, ainsi qu’un petit groupe de Roumanie, d’Egypte, d’Inde et de Perse.

Interrogée à l’époque et de nombreuses années plus tard, la regrettée géographe Elisha Efrat, qui a participé au projet de ville de développement, a souligné combien il était inhabituel de pouvoir marier les besoins de sécurité nationale du pays avec une vague importante de personnes qui manquaient des outils (notamment de fonds) pour refuser et aller ailleurs.

Non seulement les autorités ont décidé qui habiterait où – les familles ont reçu à l’avance des billets avec le nom de la ville où elles seraient emmenées directement du port ; les fonctionnaires ne se sont pas opposés à ceux qui refusaient de descendre des camions dans ces endroits déserts, ou qui ont essayé de partir plus tard – on leur a dit qu’ils allaient perdre tout soutien gouvernemental si elles essayaient.

Un des camions qui ont emmené les nouveaux immigrants dans les villes de développement. (Capture d’écran de YouTube)

Les Juifs d’Afrique du Nord qui avaient la citoyenneté française – la grande majorité des Juifs algériens, environ la moitié des Tunisiens, mais seulement 20 % des Marocains – ont fui vers la France lorsque, à la veille de l’indépendance, le sentiment anti-juif a commencé à croître dans leur patrie. (Beaucoup de descendants de ces Juifs fuient maintenant l’antisémitisme en France en émigrant en Israël).

Sur les 250 000 Juifs marocains qui ont fait l’alyah dans ces années-là, environ 40 000 venaient de villages des montagnes de l’Atlas. Les autres étaient citadins, bien que souvent issus de quartiers juifs pauvres.

Poussés par la dévotion religieuse et le désir ardent de Sion, ils manquaient généralement des motifs politiques et idéologiques des fondateurs socialistes d’Israël. Sans réseaux dans l’élite, ils ne faisaient pas partie du club. Et sans argent ni biens, ils étaient impuissants à demander un autre logement. Ils étaient piégés dans les endroits où ils avaient été envoyés.

Immigrés d’Afrique du Nord. (Capture d’écran YouTube)

Le principal problème était que les villes de développement – situées littéralement au milieu de nulle part – n’avaient aucune justification économique.

Aucune justification économique

En conséquence, les chefs de famille, qui avaient pu gagner dignement leur vie en tant que commerçants ou artisans en Afrique du Nord, étaient maintenant humiliés en devenant des assistés sociaux, dépendants d’une gigantesque bureaucratie non seulement pour le logement mais aussi pour quelques jours par mois de travaux subalternes, comme le goudronnage des routes, la plantation d’arbres, la construction ou la réalisation des travaux agricoles.

« C’était une opération très agressive et pyramidale », explique Bar-On Maman.

Après des violentes manifestations nationales d’immigrants Mizrahi en 1959, qui ont commencé dans le quartier pauvre de Wadi Salib à Haïfa, dans le nord d’Israël, le gouvernement a commencé à construire des usines dans les villes de développement – principalement des usines de textile ou de transformation alimentaire peu qualifiées et mal payées.

L’ancienne usine textile Kitan à Dimona, le 8 avril 2019. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Ensuite, il a entrepris de former une génération de jeunes aux compétences de base en matière de technologie qui seraient nécessaires pour les exploiter.

Les villes de développement ont été stigmatisées, synonymes de pauvreté, de criminalité, de frustration et de désespoir. Les difficultés – et la condescendance perçue du parti au pouvoir – ont créé une attitude anti-establishment, anti-gauche qui persiste encore aujourd’hui.

La position officielle a toujours été que le jeune Etat devait faire face à une immigration massive avec un minimum de ressources et avait fait de son mieux.

Puis vint « Salah, Here is the Land of Israel » (« Le péché ancestral » en anglais), une série de documentaires réalisée en 2017 par David Deri, qui a grandi dans la ville de Yeruham, dans le Néguev.

À l’aide de documents d’archives et d’interviews d’Elisha Efrat, décédée au cours de la production, le documentaire, diffusé par la suite sous la forme d’une série sur la Treizième chaîne israélienne, a fourni une preuve choquante de la façon dont le pouvoir en place traitait ceux qu’il considérait comme moins égaux, voire génétiquement inférieurs (c’était une autre époque), et comment cela a aidé en grande partie à déterminer leur mémoire collective et l’orientation de leur vie pour les générations à venir.

Erez Tzfadia a été consultant pour le documentaire, tout comme l’historien Dr. Avi Picard, membre de la communauté sioniste religieuse de Yeruham, chercheur sur les villes de développement et professeur au département des études et archéologie du territoire israélien à l’Université Bar-Ilan.

Dans son ensemble, Picard était d’accord avec les orientations du film, dont le fondement probant était connu depuis un certain temps par des chercheurs comme lui.

Mais il pensait qu’il n’était pas suffisamment nuancé, avec une certaine manipulation pour un effet dramatique, et il a contesté son affirmation selon laquelle les Mizrahim étaient envoyés à la périphérie pour les éloigner des Ashkenazim de la région centrale. « Se déplacer vers la périphérie était considéré comme un grand acte sioniste à l’époque. Les kibboutzniks se sont aussi installés au nord et au sud. »

Dr Avi Picard, résident de Yeruham et professeur au département d’études de la terre d’Israël et d’archéologie à l’Université Bar Ilan. (Facebook)

M. Picard a vivement dénoncé les généralisations étant donné les différences importantes entre les villes de développement.

Et il a réagi à la phrase souvent répétée selon laquelle les électeurs du Likud dans les villes de développement étaient « stupides » de voter contre leurs intérêts.

Ce n’était pas différent, a-t-il fait valoir, des riches du centre d’Israël qui ont voté pour Meretz, un parti socialiste attaché à une répartition plus équitable de la richesse.

« Les Israéliens votent tribalement, pas seulement dans les villes de développement », a-t-il dit.

Picard considérait que l’expérience historique des villes de développement était moins pertinente pour le choix des électeurs d’aujourd’hui que le sentiment d’appartenance à un certain camp et la manière dont les camps étaient liés à la tradition juive.

La présidente du Meretz Tamar Zandberg, des membres du parti Meretz et des officiels palestiniens au siège de l’Autorité palestinienne à Ramallah, le 10 mars 2019. (Crédit : Elad Malka)

Il a fait référence à une campagne de Meretz sur Facebook à la veille des récentes élections, demandant aux électeurs s’ils préféraient un Shabbat (laïque) avec Tamar Zandberg, la dirigeante du parti ou avec (le député ultra-orthodoxe de Yahadout HaTorah Yaakov) Litzman. « Ce n’est pas la dichotomie des villes de développement », a dit M. Picard. La campagne a éloigné les gens auxquels la tradition religieuse était chère.

Le chef du parti travailliste Avi Gabbay, quant à lui, s’était gravement trompé en essayant de prétendre que Benjamin Netanyahu était un raciste. « Vous n’allez pas changer le comportement de vote avec des gadgets », a-t-il dit.

Les idées libérales et universelles de la gauche séduisent moins les populations Mizrahi, poursuit Picard.

Contrairement à une idée répandue, ils n’étaient pas anti-arabes à cause de leurs expériences passées sur leurs terres d’origine, ni à cause du besoin de se sentir supérieurs à un groupe qui était encore plus bas qu’ils ne l’étaient sur l’échelle socio-économique.

« L’essentiel, c’est qu’ils se sentent membres d’un État juif et que ceux qui sont en faveur de cet État s’en portent bien », a-t-il dit.

Reconnaissance et respect de la part de la droite

Ce fut de la part des outsiders politiques, la droite de la politique israélienne – le Likud et son précurseur Herut – que sont venues les expressions de respect pour la contribution des Mizrahi à la construction du pays.

En 1977, la population Mizrahi était suffisamment nombreuse pour permettre au Likud de prendre le pouvoir pour la première fois.

Menachem Begin, (au centre), s’adresse à ses partisans au siège de son parti à Tel Aviv, le 18 mai 1977, alors qu’ils célèbrent l’élection du Likud au gouvernement après 29 ans de pouvoir du Parti travailliste israélien. (AP Photo)

Lors des élections de 1981, le Premier ministre de l’époque, Menachem Begin, exploita le ressentiment des Mizrahim des villes de développement envers les kibboutzim voisins et leurs vastes réserves de terres en invoquant les « kibboutzniks millionnaires [Ashkenazes] avec leurs piscines ».

Aujourd’hui, beaucoup de kibboutzim sont ruinés et les villes de développement ont des piscines.

Mais les anciens symboles restent puissants longtemps après que la réalité a changé.

Désir de faire partie de l’histoire sioniste

Le professeur Tzfadia note que, contrairement à la vision historique que les pionniers sionistes étaient de puissants Ashkénazes abreuvés au socialisme, une tendance s’est développée parmi les populations Mizrahi depuis les années 1990, selon laquelle ce sont elles les pionniers qui ont souffert pour protéger et développer les régions frontalières d’Israël.

Et se faisant l’écho des vues d’Avi Picard, il a noté que ce désir ardent d’être accepté comme faisant partie de l’histoire sioniste est aussi ce qui explique le mieux l’antipathie Mizrahi perçue envers les Arabes.

Les tentatives des militants de gauche Mizrahi d’utiliser le particularisme des Juifs arabes pour agir comme un pont entre le monde arabe et les Ashkénazes plus européens n’ont pas eu d’écho.

Mais ils ne haïssaient pas les Arabes comme le font les « Jeunes des Collines » (résidents sionistes religieux des implantations), a-t-il dit. Ils n’étaient pas d’extrême droite, c’est pourquoi ils n’ont pas voté en grand nombre pour le parti d’extrême droite de l’ancien chef du Shas Eli Yishai, Yahad.

Journée de reconnaissance

En juin dernier, la Knesset a organisé une journée de reconnaissance pour les villes de développement.

Meir Cohen (à droite) apparaît sur une affiche électorale du parti Kakhol lavan dans la ville de Dimona, dans le Néguev, avec Yair Lapid (au centre) et le chef du parti Benny Gantz, 8 avril 2019. (Sue Surkes/Times of Israel)

Pour l’occasion, l’ancien maire de Dimona, devenu député de la Knesset, Meir Cohen, alors du parti Yesh Atid (qui fait maintenant partie de Kakhol lavan) a demandé au centre de recherche et d’information de la Knesset de produire quelques statistiques.

Le résultat, « Regard sur les villes de développement, 1972-2016 », a présenté de la documentation de recherche sur un large éventail de sujets et a montré que s’il y a eu des améliorations, notamment dans les villes de développement plus proches du centre du pays, il subsiste des écarts persistants entre le centre et sa périphérie.

Le Bureau central des statistiques, dont la brochure s’est inspirée pour une grande partie de ses recherches, classe les communautés d’Israël sur une échelle socioéconomique de un à dix, un étant le plus bas.

Sur les 25 communautés définies comme villes de développement (certaines des 30 communautés initiales ne sont plus définies comme villes de développement, et 21 d’entre elles sont officiellement reconnues comme villes), la situation en 2016 était que Safed et Beit Shean dans le nord d’Israël étaient en catégorie 2 ; Kiryat Malachi, Netivot, Mitzpeh Ramon et Ofakim du Néguev étaient dans la catégorie 3 ; dix villes étaient dans la catégorie 4 (dont la ville méridionale de Dimona) ; cinq étaient dans la catégorie 5 et trois dans la catégorie 6 (Carmiel, Yavne et Eilat). Une seule a atteint la catégorie 7 – Yokneam Elit – et aucune ne figure dans les groupes 8 à 10.

Un écart d’environ 20 % des salaires moyens entre les villes de développement et le pays dans son ensemble a persisté pendant deux décennies (bien qu’il y ait des différences marquées entre les villes de développement elles-mêmes). Et à cette époque, le taux de chômage se situait encore à 10,8 % en moyenne, comparativement à une moyenne nationale de 7,7 %.

La proportion de résidents des villes de développement dans l’enseignement supérieur représentait la moitié de celle de Tel Aviv et un tiers du pourcentage moyen national.

Des chiffres légèrement plus récents recueillis par le Times of Israel, pour l’année 2016-2017, montrent que le pourcentage moyen d’adolescents des villes en développement ayant obtenu un certificat de fin d’études secondaires à l’âge de 18 ans était de 63,8 %, ce qui n’est pas très loin de la moyenne nationale de 68,2 %. Cela dit, 15 des 25 villes se situaient sous la moyenne, et certaines étaient très en retard. Les chiffres étaient de 46,2 % pour Ofakim dans le Néguev, 49,3 % pour Hatzor dans le nord, et 49,8 % pour Safed, également dans le nord. Mais ils étaient de 81,8 % à Yavne, dans le centre d’Israël, 78,5 % à Carmiel en Galilée, 77,7 % à Yokne’am Illit, également dans le nord, et 71,2 % à Sderot dans le Néguev.

Dans la région centrale plus riche, en revanche, 88,6 % de la cohorte de Kiryat Ono a obtenu son certificat de fin d’études secondaires, avec 87,8 % à Givat Shmuel, 84,4 % à Raanana et 84,3 % à Ramat Gan.

Les gens ressentent la prospérité et l’attribuent à Netanyahu

En dépit de ces lacunes, l’impression qu’a laissée la conduite de nombreuses villes de développement est que les choses se sont améliorées au cours des deux dernières décennies.

Villas à Dimona, le 8 avril 2019. (Sue Surkes/Times of Israel)

Netivot, associée dans l’esprit de nombreux Israéliens à son mausolée du sage marocain Baba Sali, a aujourd’hui de nouveaux quartiers, centres communautaires et activités culturelles.

Dimona, vue il y a quelques jours, dispose de nouveaux quartiers de villas et construira un grand complexe commercial juste à côté de l’usine textile Kitan, qui, à son apogée, employait 2 000 personnes avant sa fermeture et devint un symbole du déclin économique et de développement des villes.

Benny Biton, le maire de Dimona (au centre), pose avec des collègues du Likud au siège de campagne du parti, à Dimona, le 8 avril 2019. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

La contradiction évidente s’explique par le fait que les investissements publics dans les villes de développement ont augmenté de manière significative, même si les dépenses consacrées aux implantations en Cisjordanie sont considérablement plus élevées.

La plupart des villes de développement ne sont plus situées aux frontières. Aujourd’hui, ce sont les implantations qui sont les éléments de fait sur le terrain qui permettront de déterminer les futures frontières d’Israël.

Selon le Centre Adva, qui mène des recherches sur l’égalité et la justice sociale, l’investissement public par habitant dans l’ensemble du pays (par l’intermédiaire des autorités locales et principalement pour les services éducatifs et sociaux) a augmenté de 132 % entre 1997 et 2016.

Mais en termes sectoriels, cela s’est traduit par des augmentations de 108 % pour les communautés arabes (pour tenter de corriger des décennies de négligence), de 91 % pour les implantations Haredi en Cisjordanie, de 52 % pour celles qui ne le sont pas et seulement 25 % pour les villes de développement.

Des affiches de campagne du Likud (à droite), avec le maire de Dimona Benny Biton et le Premier ministre Benjamin Netanyahu, et du parti ultra-orthodoxe Shas, dans la ville de Dimona dans le Néguev, le 8 avril 2019. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

« Il y a un fossé entre ce que disent les statistiques et ce que ressentent les gens », a déclaré le professeur Tzfadia. « Si l’on met de côté les Haredim [qui sont économiquement pauvres à cause de leur propension à étudier la Torah à plein temps plutôt que de travailler], la situation de la population Mizrahi semble vraiment meilleure.

« Les Haredim leur ont acheté leur immeuble d’appartements, ce qui leur a permis d’emménager dans de meilleurs logements. Il y a un sentiment de prospérité. Et les gens l’attribuent à Netanyahu. »

« Parler le bon langage »

Il y a une ironie dans l’enthousiasme de nombreux Israéliens Mizrahi pour Netanyahu, un homme riche qui a été en partie éduqué aux Etats-Unis.

« Il parle la langue d’un populiste, contrairement à [Benny] Gantz [chef du parti Kakhol lavan] ou à Gabbay [chef du Parti travailliste], » dit Tzfadia.

Le président de l’Union sioniste Avi Gabbay à Ashkelon, le mardi 12 novembre 2018. (Crédit : Raanan Cohen)

Les Mizrahim aimaient Amir Peretz (qui n’était pas disponible pour une interview). Il était considéré comme un vrai fils des villes de développement. Il parlait le bon langage, a poursuivi Tzfadia. En revanche, Gabbay – né dans le quartier alors pauvre de Baka, à Jérusalem, de parents immigrés du Maroc – était considéré comme une personne high-tech qui avait oublié ses racines. Le dirigeant du Parti travailliste était PDG de l’entreprise de télécommunications Bezek avant d’entrer en politique, d’abord avec le parti Koulanou.

« Netanyahu est anti-élite dans ce qu’il dit », explique Tzfadia. « Il fait preuve de tolérance envers les groupes marginaux, comme les Haredim. »

« Le vrai changement pour la gauche ne peut venir que des villes de développement »

Avi Dabush, militant social originaire de Sderot et né à Ashkelon, s’est classé 10e sur la liste du parti Meretz. (Le parti n’a remporté que quatre sièges).

Avi Dabush de Meretz. (Autorisation)

Lui et d’autres militants ont établi des bureaux de campagne en juillet de l’année dernière à Sderot, Ofakim, Kiryat Gat, Afula et Beer Sheva, se concentrant d’abord sur les primaires de Meretz, où Dabush s’est présenté sans succès à la direction, puis sur la campagne électorale nationale.

« Nous [Meretz] avons travaillé dur sur le terrain, plus dur qu’en 2015. Mais ce ne sont pas des endroits où le parti investit dans des affiches ou des campagnes ciblées en ligne », a-t-il dit.

« Amir Peretz (alors à la tête du Parti travailliste) a bien travaillé mais la gauche n’en a pas tiré de leçons. On ne peut pas se contenter d’inviter quelqu’un d’origine marocaine comme Avi Gabbay et de parler un peu de questions sociales.

« Je ne crois pas qu’il faille travailler seulement pendant les périodes électorales. Nous devons être actifs tout au long de l’année, et venir avec une idéologie différente, une alternative », a-t-il poursuivi.

« Nous pourrions offrir de longues journées d’école, des premiers diplômes gratuits dans l’enseignement supérieur, un système médical aussi bon que celui du centre du pays. Mais la gauche dit que l’investissement n’en vaut pas la peine. »

Il y a un sentiment de prospérité. Et les gens l’attribuent à Netanyahu

Lorsqu’on lui a demandé ce qu’il pensait du fait d’être placé dans la 10e position irréaliste du parti, il a répondu que si des facteurs autres que l’origine ethnique jouaient également un rôle (deux femmes ont pris des places réservées au genre avant lui, même si leur score était inférieur), la liste du parti ne « donnait pas suffisamment de poids aux zones périphériques » et que les responsables du parti continuaient à parler le langage du centre plus riche et mieux éduqué d’Israël.

Aujourd’hui, environ 1,5 million d’Israéliens vivent dans les villes de développement, dans les villes côtières d’Ashdod et d’Ashkelon et dans la capitale du Néguev, Beer Sheva, toutes connues autrefois sous l’appellation collective du Second Israël.

Cela représente un peu moins d’un quart des 6,7 millions de Juifs du pays.

Dabush pense que le vrai changement pour la gauche dans tout le pays ne peut venir que de la périphérie, mais prétend que la gauche ne le comprend pas.

Lorsqu’on lui a demandé s’il voyait la gauche prendre les villes de développement à l’avenir, le professeur Tzfadia a ri. « Oui, répondit-il, le jour où [le député d’extrême droite] Itamar Ben Gvir remportera les voix des kibboutzim [traditionnellement de centre gauche]. »

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