Pour le roi du houmous en Amérique, valoriser les déchets passe par le plastique
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Pour le roi du houmous en Amérique, valoriser les déchets passe par le plastique

La firme israélienne UBQ Materials récupère les déchets et les transforme en granules de plastique

UBQ Materials a développé une technologie qui utilise les déchets domestiques non-triés pour les convertir en thermoplastique bio-sourcé - un substitut du plastique (Autorisation)
UBQ Materials a développé une technologie qui utilise les déchets domestiques non-triés pour les convertir en thermoplastique bio-sourcé - un substitut du plastique (Autorisation)

Le rabbin Yehuda Pearl, homme d’affaires qui avait fait découvrir le houmous aux Américains, cherche dorénavant à assurer la même réussite commerciale à sa nouvelle entreprise qui transforme les déchets en un matériel semblable à du plastique.

Fondateur de la célèbre marque Sabra spécialisée dans la crème de pois chiches, Yehuda Pearl est également cofondateur et président honoraire d’UBQ Materials, une entreprise ayant breveté un processus susceptible de révolutionner les déchets domestiques habituels – et notamment les couches sales, les boîtes de fromage blanc, les restes de poulet du vendredi, le papier, les cartons et toutes les ordures issues des produits alimentaires – en les transformant en thermoplastique bio-sourcé, un substitut du plastique.

Ces minuscules granules, qui ressemblent grandement au plastique ordinaire, peuvent être intégrés dans les processus de fabrication existants de manière à ce que n’importe quelle usine créant des produits en plastique, comme des seaux, des poubelles à ordure, des palettes en plastique, des pots de fleurs ou des bouteilles en plastique dur pour les détergents, puisse utiliser ce matériau.

Et un nouveau produit a été mis à la disposition du public pour la toute première fois dans le cadre d’un projet-pilote expérimenté dans le centre de la Virginie, qui a offert à 2 000 familles l’opportunité de recycler leurs déchets dans une poubelle spéciale fabriquée à partir des granules issus de ces ordures israéliennes transformées.

Le 28 août, l’Autorité centrale chargée de la gestion des déchets dans le centre de la Virginie (CVWA) a lancé un partenariat avec UBQ Materials visant à fournir aux familles du district 2 000 poubelles de recyclage fabriquées avec le matériau obtenu par UBQ.

L’Autorité assure la prise en charge des déchets et le recyclage d’un million et demi de personnes dans 13 municipalités du centre de la Virginie, notamment à Richmond. C’est la première fois qu’un produit fabriqué à partir du matériau développé par UBQ a été mis à la disposition du public depuis la création de l’entreprise, en 2012. L’entreprise a un bureau à Tel Aviv et une structure de production au Kibboutz Tzeelim, dans le sud du pays, qui transforme les déchets en granules de plastique.

Pour Rabbi Yehuda, il est naturel d’avoir créé comme tout premier produit des poubelles de recyclage.

Rabbi Yehuda Pearl, à gauche, cofondateur et président honoraire d’UBQ avec Kim Hynes, au centre, directrice de l’Autorité chargée de la gestion des déchets dans le centre de la Virginie, lors d’une conférence de presse, le 28 août 2019 (Autorisation : Caroline Martin/UBQ)

« Quand nous avons été en capacité de produire un produit commercialement viable, nous avons estimé qu’il n’y avait rien de plus intéressant que de mettre au point ces poubelles fabriquées à l’aide de déchets », explique-t-il.

Pearl a déjà travaillé par le passé dans l’État de l’est avec Sabra, qui y possède une importante usine de production. Le Bureau de conseil Virginie-Israël a présenté Pearl à l’Autorité de gestion des déchets du centre de la Virginie, qui a acheté les poubelles.

« Notre partenariat avec UBQ est un élargissement de nos initiatives visant à trouver une manière productive de prendre en charge les déchets et d’améliorer la communauté autour de nous », a pour sa part commenté Kim Hynes, directrice de l’Autorité de gestion des déchets, lors de la conférence de presse qui annonçait la collaboration.

Tsar du houmous et star de la revalorisation des déchets

Pearl est connu pour avoir introduit le houmous aux États-Unis par le biais de la marque Sabra, parvenant à convaincre les Américains qu’il s’agissait davantage d’un incontournable des réfrigérateurs qu’un produit-niche exclusivement réservé aux amoureux de la cuisine moyen-orientale.

Les Américains ont dépensé 800 millions de dollars en houmous en 2018 contre 200 millions seulement en 2008 et 5 millions au milieu des années 1990, selon le Registre national des populations. Sabra a élargi sa production en Virginie au cours de l’année 2014 avec pour objectif de produire 8 000 tonnes de son précieux produit par mois.

Le houmus Sabra (Capture d’écran/YouTube)

Pearl explique prévoir d’opter pour la même approche avec UBQ Materials, « Je constate qu’il y a des idées dans de nombreux domaines, et si elles me semblent viables, alors je ferais de mon mieux pour leur donner réalité ».

« Je l’ai fait avec le houmous, quand personne n’avait compris que ce produit pouvait être un produit alimentaire très intéressant et omniprésent aux États-Unis. Je l’ai fait avec le produit actuel, celui sur lequel je travaille – et je l’ai fait aussi dans ma synagogue. Elle rassemblait sept familles au commencement, et il y en a 300 et quelque aujourd’hui », poursuit Pearl.

L’homme d’affaires est également le rabbin émérite de la synagogue Anshei Shalom Synagogue à Long Island, à New York.

UBQ veut également être « omniprésent », et Pearl espère que le produit ornera bientôt autant les foyers que c’est le cas de son houmous.

Le rabbin s’est impliqué dans le projet après avoir vu les tous premiers stades du processus, qu’il qualifie de « mystérieux et magiques » – quoique très réels.

Même si le processus relève pour le moment d’une marque déposée, l’idée de base est de réduire les déchets à un niveau presque moléculaire puis de reconstituer à partir des granules obtenus un matériau composite qui ressemble à du plastique.

Par exemple, il était presque impossible jusqu’à présent de recycler des couches sales dans la mesure où elles sont fabriquées à base d’une combinaison de tissu, de plastique et de matière organique. Et Israël en est un gros producteur. Selon le ministère de la Protection environnementale, les couches sales représentent 6 % des ordures israéliennes.

Des ordures séchées et écrasées sont pilées dans l’usine UBQ du kibboutz Tzeelim, le 13 mars 2018 (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit/File)

Le processus mis en œuvre par UBQ réduit les couches en molécules distinctes de coton, de fibre, de plastique et de manière organique, les réassemblant ensuite pour créer un granule semblable au plastique – du thermoplastique bio-sourcé. Les usines de plastique peuvent ensuite les utiliser pour créer n’importe quel type de produit et ceux qu’ils fabriquent déjà.

« Nous ne recyclons pas le plastique, nous transformons le matériau résiduel qui aurait fini à la déchetterie », note Pearl. Le processus utilise les déchets domestiques non triés, comme les os de poulet, les ananas, les tomates et les briques en plastique, qui finissent par donner 80 % de matière organique et 20 % de plastique.

Même s’il existe des variations selon les régimes et le mode de vie, ce taux est plus ou moins constant dans les pays industrialisés, ce qui signifie que le processus d’UBQ pourra être exploité dans un grand nombre de pays différents, dit Pearl.

UBQ sépare le verre et les métaux des déchets qui arrivent à l’usine. Ces deux produits peuvent être facilement mis à l’écart des autres déchets, et la majorité des municipalités séparent déjà le verre et les métaux des déchets traités dans les déchetteries. Les métaux peuvent être revendus et recyclés, et leur valeur encourage de nombreuses municipalités à ne pas les envoyer à la déchetterie.

Actuellement, UBQ fabrique exclusivement ses granules dans son usine du Kibboutz Tzeelim, même si l’entreprise cherche à s’étendre en Amérique du nord. La petite structure de Tzeelim peut traiter une tonne de déchets municipaux par heure, une quantité relativement faible et insuffisante, même pour une ville de taille moyenne.

Un employé tient un composant thermoplastique bio-sourcé fabriqué à base de déchets solides municipaux à l’usine UBQ du kibboutz Tzeelim, le 13 mars 2018 (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit/File)

Selon Pearl, ce processus a été approuvé avec vigueur par le ministère de la Protection environnementale. Dans la mesure où il ne nécessite pas d’utiliser de l’eau, il n’y a aucun effluent ou perte de déchets liquides.

Besoin d’un miracle

Les militants écologiques se désespèrent de trouver une solution au problème écrasant des déchets solides depuis des décennies. Le programme pour l’Environnement mis en place par les Nations unies estime qu’environ 11,2 milliards de tonnes de déchets solides sont produits chaque année dans le monde.

Les déchets organiques en décomposition produisent 5 % des émissions à effet de serre. Le méthane, qui est 21 fois aussi puissant dans le processus du réchauffement climatique que le dioxyde de carbone, représente approximativement la moitié de ces émissions, selon la Banque mondiale.

Pour chaque tonne de matériau produit, dit UBQ, ce sont entre trois et trente tonnes de CO2 qui ne sont pas créés en conservant les ordures hors des décharges.

Un tracteur dans une décharge à proximité de l’usine UBQ dans le kibboutz Tzeelim, le 13 mars 2018 (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

Toutefois, le processus entraîne encore son lot de scepticisme, notamment sur sa viabilité à long-terme et sur sa capacité à générer des profits. La dernière structure de recyclage de bouteilles en plastique en Israël a fermé ses portes au mois de février parce qu’elle n’était pas lucrative et qu’elle n’était pas parvenue à s’assurer un financement de la part du ministère de la Protection environnementale.

Duane Priddy, directeur du Groupe d’expertise sur le plastique, affirme que les résultats obtenus par UBQ sont « trop beaux pour être vrais », comparant le travail de l’usine à de l’alchimie.

« Cela fait des siècles que les chimistes tentent en vain de convertir le plomb en or », écrit Priddy, ancien chef du service scientifique à Dow Chemical, dans un courriel. « Et de la même manière, les chimistes s’efforcent de convertir les ordures en plastique depuis des décennies ».

Pearl affirme que le processus est rentable, même si l’usine œuvre encore à passer dans le vert après des années de recherche et de développement. Elle est en mesure d’offrir son produit transformé à un prix concurrentiel par rapport aux autres plastiques, explique-t-il.

Des poubelles fabriquées par UBQ (Autorisation)

Les poubelles de recyclage installées dans le centre de la Virginie coûtent le même prix que d’autres poubelles du même type fabriquées habituellement à base de plastique recyclé. Le recyclage du plastique implique de trier les déchets. UBQ peut utiliser ces plastiques avec tous les autres détritus qui finissent par être jetés.

Du plastique à partir de tout – et même du houmous

« En tant qu’entreprise, nous rêvons d’un monde dans lequel les déchets ne sont jamais réellement gaspillés », a indiqué Tato Bigio, directeur-général et cofondateur d’UBQ, au cours d’une conférence de presse organisée fin août.

« Nous nourrissons l’espoir que d’ici quelques années, tous les habitants de Virginie pourront faire leur travail de recyclage dans des poubelles UBQ et qu’un grand nombre d’autres produits pourront être fabriqués à partir de ce matériau remarquable ».

L’un des avantages du modèle commercial mis en avant par UBQ, c’est la gratuité de la matière première. A l’avenir, les municipalités pourraient même payer UBQ pour que la firme puisse disposer de leurs ordures plutôt que d’envoyer ces dernières à la décharge. Mais actuellement, l’entreprise accepte les déchets sans rémunération.

Le directeur-général et cofondateur d’UBQ Tato Bigio (Autorisation)

Selon le ministère de la Protection environnementale, collecter, trier et apporter les déchets recyclables là où ils doivent se trouver coûte environ 580 shekels par tonne, en comparaison avec le transport des détritus vers une décharge qui coûte en moyenne 270 shekels.

Actuellement, Israël produit 5,3 tonnes de déchets par an, ce qui représente une moyenne de 1,7 kilo par personne et par jour. C’est plus élevé que la moyenne de l’OCDE de 1,4 kilo, mais moins que celle enregistrée aux États-Unis, soit deux kilos de déchets.

Les poubelles de recyclage sont un prototype, même si Pearl espère que de nombreux autres produits en plastique seront fabriqués à partir des granules d’UBQ à l’avenir. Pour le moment, il reste malgré tout important de continuer à séparer autant de matériaux recyclables que possible et d’utiliser les programmes locaux de compostage pour les déchets d’origine alimentaire.

A la fin de leur cycle de vie, les produits transformés par UBQ peuvent aussi être recyclés dans des usines classiques de recyclage du plastique. Ils peuvent également être traités six à sept fois via le processus mis en place par UBQ sans perdre leur intégrité structurelle.

Pearl dit avoir l’espoir que les poubelles de recyclage installées en Virginie ne sont qu’un début et que ce type de plastique à base de déchets sera aussi omniprésent dans les foyers que le houmous, que l’on retrouve dans un frigo américain sur quatre environ.

« A la fin du cycle de vie du produit, on pourra faire des granules à UBQ également à partir du houmous », s’amuse-t-il.

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