Tout le monde se plaint du système électoral israélien. Mais il marche !
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Analyse

Tout le monde se plaint du système électoral israélien. Mais il marche !

Après les manœuvres politiques de cette année, le système électoral clanique et aberrant est mis à mal ; c'est aussi la source de la force de la démocratie d'Israël

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s'exprime lors d'une conférence de son parti le Likud à Ramat Gan, le 4 mars 2019. (Tomer Neuberg/Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s'exprime lors d'une conférence de son parti le Likud à Ramat Gan, le 4 mars 2019. (Tomer Neuberg/Flash90)

Le mois dernier, l’entêtement d’un homme a entraîné Israël dans une deuxième élection en un an. Un événement sans précédent en Israël.

Mais quel homme ? Certains ont blâmé Avigdor Liberman, le président du parti Yisrael Beytenu, dont les revendications dans les négociations de coalition sur des questions comme le projet Haredi ont mis le Premier ministre Benjamin Netanyahu dans une position impossible. D’autres ont insisté sur le fait que la faute incombait à Netanyahu, qui, n’ayant pas réussi à former une coalition à la date limite du 29 mai, a choisi d’imposer de nouvelles élections au lieu de céder son poste de Premier ministre à un autre député.

Mais pour la plupart des observateurs de la politique israélienne au pays et à l’étranger, c’est le système électoral israélien lui-même qui a été le plus critiqué. C’est un système dans lequel de minuscules partis à cinq sièges (comme Yisrael Beytenu) peuvent apparemment imposer leur volonté à un parti au pouvoir et entraîner la dissolution d’un Parlement nouvellement élu. En effet, les petits partis jouent depuis des décennies un rôle trop important dans l’élaboration des politiques et la prise de décisions budgétaires en raison d’un système de coalition qui laisse les grands partis dépendre d’eux pour leur majorité parlementaire.

Le Likud, parti au pouvoir en Israël depuis une dizaine d’années au cours de quatre élections consécutives, s’est retrouvé impuissant le mois dernier devant le petit parti de Liberman, qu’il a qualifié de « gauchiste » et de subversif. Même le parti centriste Kakhol lavan, qui venait de remporter dans le dernier cafouillage une refonte rare d’une élection qu’il venait de perdre, était agacé. Après que Liberman a suggéré plus tôt ce mois-ci qu’il soutiendrait une coalition d’unité du Likud et de Kakhol lavan après la deuxième élection en septembre, des sources du parti ont ironisé avec une frustration non dissimulée : « Mieux vaut tard que jamais ». Voici un groupe de 35 personnes amer de ne pas avoir été le premier choix d’une faction de cinq sièges.

Les critiques sont nombreuses, et beaucoup de Premiers ministres seraient d’accord pour dire que le système électoral du pays le rend notoirement difficile à gouverner. Le premier gouvernement Rabin est tombé en 1977, en grande partie à cause de la colère des partis Haredi contre les vols d’El Al durant Shabbat. La droite se plaint souvent que le processus de paix d’Oslo n’a été approuvé à la Knesset que par des votes et/ou des abstentions arabes et haredi, c’est-à-dire que le système actuel permet à des groupes minoritaires qui n’ont pas toujours à cœur le bien-être de la majorité de prendre des décisions sur des questions importantes pour tout le corps politique.

Ingouvernable, la majorité étant toujours dépendante des caprices des diverses minorités, et indécise sur les questions fondamentales de la vie publique, qu’il s’agisse de ce qu’il faut faire de la Cisjordanie, du mariage civil ou de la réforme de l’éducation, c’est la triste réputation du système gouvernemental tant décrié d’Israël.

En effet, le mode de scrutin lui-même, avec des Knesset élues par le biais de listes de partis à l’échelle nationale qui reflètent étroitement les divisions culturelles, ethniques et religieuses de la société israélienne, semble exacerber la politique de clans plutôt que de la dissiper.

Un présentoir de bulletins de vote se trouve devant un isoloir à l’occasion des élections législatives israéliennes du 9 avril 2019. (Hadas Parush/Flash90)

Mais le système électoral israélien est bien plus qu’il n’y paraît. Il ne fait pas qu’amplifier les divisions tribales ; il permet à la société israélienne de servir de médiateur et de les gérer de manière à prévenir la violence politique. elle permet à la société israélienne d’agir en tant que médiateur et de les gérer de manière à prévenir la violence politique. Elle oblige les majorités à tenir compte des minorités – parfois trop, parfois pas assez, mais le simple fait que les Haredim, les sionistes religieux, les juifs sépharades, les russophones, etc. s’assoient tous à la table, même si c’est au grand dam des Premiers ministres qui s’indignent des manœuvres politiques que cela entraîne, a façonné certaines des meilleures caractéristiques de la société israélienne, de sa cohésion à sa démocratie même.

Les tribus d’Israël

Aux urnes, les Israéliens sont tribaux. Le vote d’un Israélien correspond davantage au pays d’origine de ses grands-parents qu’à son intérêt socio-économique le plus évident. Les Juifs séfarades et mizrahi, issus du monde arabe et musulman, votent pour la droite politique par un glissement de terrain. Les Juifs ashkénazes d’origine européenne ont une inclinaison spectaculaire vers la gauche. Les russophones penchent fortement vers la droite. Les Juifs ultra-orthodoxes, eux-mêmes divisés politiquement en camps ashkénazes et sépharades, chacun avec ses propres partis, systèmes scolaires et programmes politiques distincts, forment une autre tribu électorale. Comme le font les sionistes-religieux, les « kippas tricotées », dont la politique est d’une certaine manière plus à droite que les Haredim – sur la sécurité et les implantations par exemple – et plus libéraux – sur des questions religieuses et sociales.

Ainsi, lors des élections de 2015, dans la ville méridionale de Beer Sheva, majoritairement séfarade et avec une importante minorité russophone, le Likud a battu de 38 % à 12 % le pilier de gauche, l’Union sioniste, avec Yisrael Beytenu, russophone de droite, qui prend 12 % de plus. Pendant ce temps, la ville voisine d’Omer, une ville majoritairement ashkénaze qui est aussi, et ce n’est pas un hasard, la banlieue la plus riche de Beer Sheva, penche résolument dans la direction opposée (Union Sioniste 38 %, Likud 22 %, Yesh Atid 15 %).

Ou à Herzliya, la capitale high-tech d’Israël, l’électorat à majorité ashkénaze a donné à l’Union sioniste des victoires faciles dans tous les districts électoraux, sauf dans les deux quartiers les plus à l’est de Yad Hatisha et Neve Amal, peuplés de Juifs d’Afrique du Nord. C’est là que le Likud a pris la tête.

Un juif ultra-orthodoxe se prépare à voter sous le regard d’enfants lors des élections législatives israéliennes du 9 avril 2019 à Jérusalem. (Menahem Kahana/AFP)

Le même schéma s’est dégagé lors des dernières élections en avril, comme l’a rapporté Simona Weinglass du Times of Israel. Les victoires les plus importantes du Likud ont eu lieu dans deux villes presque entièrement séfarades, Dimona dans le sud (56 % des voix) et Beit Shean dans le nord (55 %). A Jérusalem, le Likud a obtenu les meilleurs résultats à Har Homa (61 %) et à Katamonim (56-58 %), quartiers ouvriers, fortement séfarades, où vit une importante communauté juive kurde. Kakhol lavan a gagné dans des quartiers comme Kiryat Hayovel, Beit Hakerem et certains quartiers de Rehavia – comme on pouvait s’y attendre, les quartiers ashkénazes les plus vieillissants de Jérusalem.

Les chiffres montrent la même tendance partout, et sont encore plus frappants pour les partis sectoriels haredi, sionistes religieux ou arabes, qui ont remporté à certains endroits 99 % des voix – le résultat pour Yahadout HaTorah dans une partie de la ville de Hatzor Haglilit, au nord, habitée par les Hassidim de Gour. Elle a remporté 80 % des voix dans la ville de Modiin Illit, en Cisjordanie, l’une des municipalités israéliennes à la croissance la plus rapide (où Shas a obtenu 17 % de voix supplémentaires). A Arara, une ville bédouine du Néguev, Raam-Balad a obtenu 91 %. Hadash-Taal a raflé 80 % de la ville arabe d’Umm al-Fahm dans le nord du pays.

Bien sûr, les tribus d’Israël sont complexes, les choses se chevauchent. Un grand nombre de juifs israéliens sont des enfants issus de mariages mixtes ashkénazes-sépharades. Et à l’intérieur de ces catégories aussi, il existe de grandes différences culturelles. Les Juifs yéménites viennent d’une tradition qui est mizrahi mais pas séfarade, et sont aussi culturellement distincts des Juifs marocains, par exemple, qu’ils le sont de nombreuses communautés ashkénazes. De telles subtilités peuvent être aussi importantes pour les Israéliens ordinaires que les catégories plus larges d’Ashkénazes ou de Séfarades. Et de même que l’on peut descendre jusqu’aux plus fines divisions, de même l’on peut souligner les nombreuses façons dont les Israéliens juifs se perçoivent eux-mêmes comme un tout unifié, malgré ces fractures. Cela va de la religion civile entourant les fêtes nationales, qui sont de plus en plus observées parmi les communautés Haredi prétendument non sionistes, aux pierres de touche culturelles unificatrices de l’hébreu moderne, du service militaire, du sentiment d’être entouré d’ennemis implacables, et ainsi de suite.

En d’autres termes, se concentrer sur la tendance des Juifs israéliens à se diviser dans l’isoloir en Orientaux de droite et en Occidentaux de gauche, ou en Haredim et Arabes et srugim (les porteurs de kippas tricotées du camp sioniste religieux) est faire fi des nombreuses nuances, subtilités et diverses affinités qui tiraillent les identités juives israéliennes.

Benny Gantz, chef du parti Kakhol lavan, prend un selfie avec ses partisans lors de la campagne électorale à Tel Aviv, le 8 avril 2019, un jour avant les élections. (Jack Guez / AFP)

Pourtant, les origines ethniques demeurent un meilleur indicateur des tendances électorales parmi les Israéliens que la plupart des autres facteurs, et l’ancienne division gauche-droite entre Ashkénazes et Sépharades, qui a propulsé la droite au pouvoir dès les élections de 1977, demeure une vérité fondamentale dans les comportements politiques israéliens. C’est le clivage qui divise la politique Haredi en deux camps entre l’ashkénaze Yahadout HaTorah et le séfarade Shas. C’est le cœur de la rhétorique de campagne du Likud quand, par exemple, Netanyahu a sauté sur un commentaire de l’ancien chef du Mossad, Shabtai Shavit, la semaine dernière, à propos d’électeurs de droite « sans esprit » pour accuser : « Ils nous appellent chahchahim [un vieux péjoratif basé sur la façon dont l’hébreu à accent arabe sonnait aux oreilles des ashkénazes-israéliens], embrasseurs d’amulettes [Shas a distribué des amulettes lors des élections précédentes, et un artiste ashkénaze a averti pendant la campagne de 2015 que le pays était accaparé par des « embrasseurs d’amulettes »], des « bots« , et maintenant des « gens sans cervelle ». Il n’y a pas de limite à la condescendance de la gauche envers les électeurs du Likud. Notre réponse se trouvera dans les urnes.

Ce que signifie la politique israélienne

Que les partis politiques s’accrochent à ces clivages et les amplifient ne signifie pas qu’ils sont faux ou artificiellement conçus pour répondre aux besoins du moment politique. Ces identités sont, pour les juifs israéliens, ce qu’est la politique.

Et lorsqu’on le compare aux besoins de la société fracturée qu’il sert, le système électoral israélien, malgré tous ses défauts manifestes, répond là où il importe le plus : il force la coopération entre ces groupes concurrents.

Une affiche de campagne électorale montrant Avigdor Liberman, le chef d’Yisrael Beytenu, avec la légende « droite, et laïque aussi » à Jérusalem le 2 avril 2019, avant les élections législatives du 9 avril. (Yonatan Sindel/Flash90)

Le système électoral israélien est l’un des plus simples au monde. Le pays tout entier est une circonscription électorale unique, et il vote pour une seule institution : la Knesset. Les Israéliens n’élisent même pas directement leurs députés ; ils votent pour un parti dont la liste des députés est souvent établie par le chef de ce parti. Après chaque élection, le président d’Israël, qui est élu par la Knesset, choisit ensuite un membre de la Knesset comme Premier ministre désigné. Ce futur Premier ministre doit ensuite former une coalition majoritaire à la Knesset pour former un gouvernement.

En d’autres termes, il n’y a guère de division, et certainement rien qui ressemble à un contrôle du pouvoir à l’américaine, entre le Parlement israélien et son exécutif.

Imaginez le système en termes américains : il n’y a qu’une seule institution élue, la Chambre des représentants, dont le chef de la majorité devient automatiquement président, ce qui signifie que la Chambre et la présidence seront presque toujours, par définition, d’accord entre elles – et cette Chambre unitaire est élue par le pays entier dans une seule circonscription, sans États ou districts, et, en effet, par vote direct, de toute nature, de la majorité des membres de la Chambre.

Certaines ramifications deviennent immédiatement apparentes. D’une part, les intérêts régionaux distinctifs ou ceux des petites minorités (druzes, juifs éthiopiens, etc.) ne sont pas assurés de représentation. D’autre part, si une majorité veut adopter une loi manifestement injuste, qu’y a-t-il pour l’arrêter ?

Vue de la Knesset lors d’un vote sur un projet de loi visant à dissoudre le Parlement, le 29 mai 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)

La simplicité et l’uniformité du système de gouvernement israélien constituent l’un des meilleurs arguments en faveur d’une Cour suprême puissante – et peut-être l’un des facteurs qui ont conduit au pouvoir presque sans précédent du tribunal israélien. Quand tout le gouvernement est un pouvoir législatif exécutif unitaire, qui s’occupe des minorités, contrôle les excès des populistes ou veille à ce que les lois soient respectées ?

Il ne s’agit pas ici de critiquer le système israélien, mais de poser une question rarement posée par ses nombreux détracteurs au pays et à l’étranger : Pourquoi est-ce que ça marche ?

L’efficacité de la démocratie israélienne est évidente dans les succès et les réalisations dont le pays peut se targuer après 71 ans. Ce système a résisté aux urgences militaires, aux crises économiques et aux fractures et conflits ethniques – malgré le manque de complexité institutionnelle et de clarté des démocraties plus établies.

En fait, la démocratie israélienne a survécu malgré le fait que les Israéliens figurent sans doute parmi les personnes les moins alphabétisées sur le plan démocratique dans le monde libre. Cette démocratie n’a pas été fondée dans un moment de philosophies et d’exposition conscientes comme celles de l’Amérique, ou après 800 ans de création d’institutions et d’établissement de traditions prudentes comme celles de la Grande-Bretagne. Elle a vu le jour presque après coup, dans un régime dirigé par des marxistes d’Europe de l’Est qui ont hérité d’un ordre juridique et constitutionnel qui était un mélange de droit religieux médiéval et de droit colonial britannique. Aujourd’hui encore, nombre des droits dont jouissent les Israéliens, de l’égalité à la liberté d’expression et au libre exercice de la religion, n’apparaissent pas de manière claire et explicite dans la législation israélienne. Ce que les fondateurs d’Israël nous ont légué sur le sujet – la Déclaration d’indépendance, quelques discours, les griffonnages de certains idéologues – n’est ni plus solide ni plus convaincant que les engagements démocratiques pris de pure forme dans la plupart des dictatures du monde. Il n’y avait pas de Convention de Philadelphie ni de Magna Carta ; aucun document ou moment constitutionnel ne peut expliquer pourquoi les millions de Juifs qui sont arrivés en Israël en provenance de pays non démocratiques – dont la plupart ont connu leur première élection libre lors de leur premier vote en tant qu’Israéliens – se sont révélés plus stables, plus libres et capables d’autocritique et de s’améliorer que de nombreuses démocraties plus anciennes en Occident. Israël était démocratique avant de légiférer, et il l’est resté, bien qu’il n’ait jamais réussi à construire un consensus national cohérent sur ce qu’est réellement cette démocratie.

Le premier Premier ministre israélien David Ben Gurion se tenant au garde à vous pendant que l’hymne national, la Hatikva est joué lors de la cérémonie d’ouverture de la Knesset en 1949 (Crédit photo: Hugo Mendelson / GPO)

Et c’est la clé pour comprendre le système électoral exaspérant d’Israël. Si on le mesure à l’aune des institutions sophistiquées de la plupart des autres démocraties, il est incroyablement simple et ne semble pas préoccupé par le chaos qu’il semble engendrer. Mais il n’est pas censé être mesuré selon cette norme. Dans cette démocratie informelle, dont les libertés ne découlent pas d’une législation ou d’une ingénieuse ingénierie constitutionnelle, mais d’un compromis social plus profond et plus amorphe, une sorte de « grand marché » entre les nombreuses tribus d’Israël leur a permis d’agir comme un tout cohérent et de construire sur ces bases divisées un État stable et réussi.

Et son principal moyen d’y parvenir : le processus de négociation de la coalition, la même étape après les dernières élections qui ont poussé le pays à se diriger vers une nouvelle élection.

Dans la description simple du système de gouvernement israélien fournie ci-dessus, peu de freins et contrepoids internes sont évidents. Mais dans les difficultés de la coalition de Netanyahu, nous trouvons un Premier ministre assailli par des obstacles non moins puissants et auto-limitatifs que dans toute autre démocratie – et ce sont les tribus d’Israël, en l’occurrence, des russophones laïcs s’opposant aux factions Haredi, qui imposent à chaque Premier ministre l’exercice compliqué de l’équilibre, si souvent tourné en dérision, comme la grande faille de la gouvernance israélienne.

Les Israéliens votent pour leurs tribus et, dans le cadre des pourparlers de coalition, ces tribus négocient avec l’ensemble de la classe politique pour s’assurer que leurs intérêts et préoccupations sont pris en compte. Leur principale monnaie d’échange dans ces négociations est leur propre engagement à répondre aux besoins de l’ensemble de la population en prêtant leurs votes parlementaires à la coalition.

C’est donc dans les pourparlers de coalition que le Likud ou les gouvernements travaillistes ont historiquement pris le temps d’écouter attentivement les besoins des Haredi, ou lorsque les politiciens Haredi qui insistent qu’ils ne sont pas sionistes prennent la responsabilité des principales agences gouvernementales et de la promotion des politiques et des intérêts de l’État juif. C’est là aussi que les voix séfarades des communautés marginalisées – David Levy, né au Maroc, père de 12 enfants de la ville de Beit Shean, dans le nord du désert, qui est devenu ministre des Affaires étrangères, ou Moshe Kahlon, cinquième de sept enfants d’une famille libyenne démunie vivant dans un Hadera opprimé – et l’actuel ministre des Finances – peuvent exiger et recevoir un financement et une attention bureaucratique aux marges longtemps négligées de la société israélienne, soit au sein des grands partis, soit à la tête de leurs propres petits partis. M. Levy et M. Kahlon ont tous deux été ministres du Likud, puis partenaires de la coalition à la tête de petits partis.

De gauche à droite : Menachem Begin, alors Premier ministre, et les députés Yosef Burg et David Levy, dans la salle plénière de la Knesset, 1983. (Yossi Zamir/Flash90)

C’est dans ces pourparlers de coalition que des partis comme Yisrael Baaliya et Yisrael Beytenu, dirigés par des immigrants russophones, ont contribué à l’intégration économique et sociale de leurs compatriotes russophones et leur ont donné une voix indépendante puissante dans le débat national. Israël a absorbé et intégré l’immigration russophone non pas tant par la planification et l’élaboration de politiques que par le simple expédient de transférer le contrôle des institutions étatiques pertinentes – en particulier les ministères du Logement et de l’Intégration des immigrants – aux immigrants eux-mêmes par le processus de négociation de coalition.

A tous les moments clés de l’histoire d’Israël – depuis ses débuts avec le besoin de David Ben Gurion de bricoler une coalition de socialistes et de communistes pour gouverner le nouvel Etat fragile, jusqu’au revirement spectaculaire du Likud, dans les années 1970, en faveur des Juifs Séfarades impuissants et ignorés, et la coalition entre la gauche et les haredim qui autorisa le passage des accords d’Oslo, à l’appui résolu du camp sioniste-religieux en faveur du Likud depuis des années, par crainte d’un nouveau processus de paix – c’est dans le cadre du processus de formation de la coalition que le système électoral israélien a réussi à concilier les intérêts et les inquiétudes de ces tribus politiques d’une manière qui a assuré une plus grande unité politique à l’issue du processus. Il s’agit d’un système centré sur le rassemblement des différents groupes autour d’une table, où ils réaffirment ensemble, après chaque tour de scrutin, le marché au cœur de la liberté israélienne : qu’aucune tribu ne peut être autorisée à en opprimer une autre.

Quand les Israéliens ordinaires parlent de « démocratie », ils ne parlent pas d’un ensemble spécifique d’idées ou d’institutions. Le terme est un raccourci pour désigner l’ethos « vivre et laisser vivre » qui a façonné les processus puissants mais non officiels par lesquels le pouvoir de la majorité est restreint, les libertés individuelles sont respectées et une solidarité et une coopération sous-jacentes au sein de l’organe politique israélien sont garanties. Pour les électeurs laïcs de Yesh Atid, la « démocratie » signifie que les minorités religieuses ne les obligent pas à obéir aux lois religieuses. Pour les électeurs des partis Haredi, le terme « démocratie » signifie l’accès aux fonds publics et la possibilité d’avoir leur mot à dire dans les politiques publiques qui touchent les communautés Haredi. La « démocratie » pour les communautés à majorité séfarade pauvres à la périphérie du pays signifie une place à la table des négociations lorsque les budgets sont décaissés, et la dignité et la reconnaissance dans la religion civile israélienne – comme l’attribution d’un prix israélien de littérature à un lauréat séfarade, qui a commencé avec Erez Biton en 2015, 62 ans après la fondation du prix ou l’étude des écrivains sionistes Mizrahi aux côtés des ancêtres ashkénazes du mouvement sioniste dans le programme d’histoire des lycées.

Erez Biton, poète et lauréat du Prix Israël, lit le Psaume 122 à la Knesset lors de la prestation de serment des nouveaux députés, le mardi 31 mars 2015. (Capture d’écran)

Une fois que la négociation tribale qui sous-tend la notion implicite israélienne de « démocratie » devient claire, la bataille, par exemple, sur la Cour suprême de justice est plus logique. Les défenseurs de la Cour de gauche savent très bien qu’elle est incroyablement puissante et qu’en fait, elle a revendiqué pour elle-même des pouvoirs qui ne sont pas partagés par des tribunaux comparables ailleurs dans le monde libre, et que les appels à limiter son pouvoir ne sont donc pas du simple populisme de droite. Mais la Cour est également perçue par la gauche comme une gardienne des droits et de la sécurité de ceux – notamment les Ashkénazes laïcs, les Arabes et d’autres – qui ont longtemps été absents de la table de la coalition, et donc des protections directes des négociations.

Dans le même temps, il est difficile de trouver parmi ces partis de droite qui exigent un tribunal plus faible une explication sérieuse de ce qui pourrait le remplacer en tant que défenseur des faibles et des marginalisés (et au Parlement, de l’opposition) dans le système de gouvernement israélien. Ce n’est pas parce que les politiciens du Likud ignorent que la quasi-unité des pouvoirs législatif et exécutif pose un tel problème, mais parce que pour la plupart d’entre eux, leur colère à l’égard du tribunal ne porte pas vraiment sur la question constitutionnelle d’un éventuel dépassement de ses pouvoirs définis, mais sur le sentiment dominant que le tribunal constitue le dernier rempart d’une élite vieille, arrogante, privilégiée et exclusive qui a longtemps utilisé une rhétorique libérale pour laver sa moins noble impulsion de contrôler le corps politique sans avoir à se donner la peine de gagner les élections. La question de savoir s’il s’agit d’une représentation valable de la Cour d’aujourd’hui doit faire l’objet d’un débat ; il est incontestable que cette image de la Cour est une force motrice pour beaucoup de ceux qui ne l’aiment pas.

Dans la mesure où la démocratie israélienne n’est pas née d’un acte conscient de constitutionnalisation, les Israéliens manquent d’un vocabulaire commun et cohérent pour parler de leur démocratie. Ainsi, un débat sur les pouvoirs constitutionnels de la Cour suprême peut devenir une sorte d’avatar pour une lutte plus pressante et virulente, quoique seulement à moitié déclarée, sur les questions de tribu, de vulnérabilité et d’exclusion. C’est donc un dialogue de sourds. Pour la gauche, l’enjeu est trop important – la « démocratie » elle-même, c’est sûr – pour accorder la moindre considération au préjudice à long-terme qu’un tribunal surpuissant et presque entièrement non élu pourrait causer à la confiance du public dans le système judiciaire. Pour la droite aussi, l’enjeu est trop important – elle aussi, en général, prétend défendre la « démocratie » – pour considérer que cette guerre politiquement avantageuse contre les rivaux politiques d’antan, réifiés à la Cour actuelle, pourrait démolir un rempart vital de la liberté israélienne.

Enfin, lorsque des radicaux de gauche ou de droite contestent le courant dominant – par exemple lorsque des groupes militants comme Breaking the Silence et B’Tselem rendent publiques des injustices ou des actes de violence envers les Palestiniens – ils sont ridiculisés et réprimandés non pas pour avoir révélé ces événements, mais pour avoir agi ainsi à l’étranger. Ce sont des activistes qui, frustrés par une interminable occupation qui dure depuis cinq décennies, ne croient plus que le système politique israélien, avec son indécision et son obéissance sans bornes aux compromis tribaux, est capable de mettre un terme à cette injustice. C’est ainsi qu’ils rejettent les exigences de solidarité et les promesses d’une éventuelle réforme et, aux yeux de nombreux Israéliens, se mettent à calomnier Israël face à un monde hostile et lointain. La démocratie israélienne n’exige pas d’uniformité de la part de ses adhérents – son but même est de servir de médiateur et d’atténuer les tensions entre des groupes culturels, religieux et ethniques extrêmement divers – mais elle exige un semblant fondamental de solidarité et lutte pour tolérer ceux qui ne semblent pas l’offrir.

Des milliers d’Israéliens prennent part à une manifestation contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu à Tel Aviv le 25 mai 2019, appelant à mettre fin au projet de loi visant à accorder au Premier ministre l’immunité contre les enquêtes pour corruption. (Tomer Neuberg/Flash90)

Partout où l’on se tourne dans la société israélienne, on trouve ce sens plus profond et plus tribal de la démocratie, de la nature et du but de la politique, et des racines des libertés israéliennes.

Il y a bien sûr un groupe qui reste en dehors des négociations, qui refuse en principe de siéger dans les coalitions au pouvoir et qui se plaint de sa marginalisation continue : La minorité arabe d’Israël. Sans minimiser l’impact de la négligence et de la discrimination à long-terme du côté juif, la marginalisation des Arabes israéliens découle en partie aussi de leur propre refus de participer au processus de formation de coalitions qui est au cœur de la vie démocratique en Israël. Sans les Arabes à la table des négociations pour exiger leur part, la bureaucratie de l’État israélien doit faire un effort conscient pour agir au-delà de ses propres intérêts, pour investir dans les villes et villages arabes sans pression politique spécifique l’incitant à le faire. Un tel idéalisme et une telle initiative motivée ne se retrouvent généralement pas dans les bureaucraties d’État. Il ne s’agit pas d’une exonération pour cette négligence, bien sûr, mais seulement d’un point concernant les coûts du refus de participer à la négociation.

La 21e Knesset n’a pas été dissoute simplement à cause des caprices d’Avigdor Liberman ou de l’égoïsme de Benjamin Netanyahu. Les deux hommes ont des ego surdimensionnés et parfois des caprices impétueux, c’est sûr. Mais chacun croit aussi, pour des raisons personnelles, qu’il représente une tribu, une section de la société israélienne qui dépend d’eux pour défendre ses intérêts, et qu’il représente les intérêts de la société israélienne dans son ensemble par le biais de sa tribu et de ses compromis avec d’autres tribus de la coalition.

Il ne fait aucun doute que les élections du 17 septembre étaient évitables et il est fort probable que les calculs parlementaires pour le prochain tour de négociations de la coalition ne seront pas très différents de ceux du dernier tour. Il est tout à fait raisonnable de se plaindre d’un deuxième tour sans précédent d’élections générales en une seule année. Mais même si les actions spécifiques choisies par les politiciens d’aujourd’hui étaient stupides ou inutiles, le système lui-même, par lequel la société fracturée d’Israël concilie les exigences centrifuges de ses sous-groupes concurrents, a résisté à l’épreuve du temps.

Ce n’est pas la Constitution tiède d’Israël qui rend les Israéliens confiants que leurs libertés sont en sécurité, mais plutôt les compromis sociaux mêmes qui ont été un tel fléau pour tant de Premiers ministres.

Ou, en d’autres termes, le fait même que Netanyahu a parfois du mal à gouverner dans le système actuel – n’est-ce pas là un excellent argument pour sa sagesse et sa valeur ?

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