Un Gazaoui contraint au divorce après une réunion en ligne avec des Israéliens
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Un Gazaoui contraint au divorce après une réunion en ligne avec des Israéliens

Le militant pacifiste Rami Aman rapporte avoir été soumis à des sévices physiques ; son épouse, la fille d'un responsable du Hamas, a été emmenée en Égypte

Rami Aman, un militant pacifiste palestinien de Gaza, montre les notes dans lesquelles il a consigné son calvaire lors d'une interview sur le toit de la maison familiale à Gaza, le 10 février 2021. (Crédit : Adel Hana / AP)
Rami Aman, un militant pacifiste palestinien de Gaza, montre les notes dans lesquelles il a consigné son calvaire lors d'une interview sur le toit de la maison familiale à Gaza, le 10 février 2021. (Crédit : Adel Hana / AP)

Après des mois de torture et d’interrogatoires dans une prison du Hamas, l’activiste palestinien Rami Aman affirme qu’on lui a fait une proposition peu habituelle : divorcer de sa femme pour être libre.

Aman avait récemment signé un contrat de mariage avec la fille d’un responsable du Hamas, et il semble que le groupe terroriste au pouvoir a voulu éviter toute insinuation d’un soutien de sa part à l’initiative d’Aman de contacts avec des militants pacifistes israéliens. Aman affirme avoir fini par céder sous la pression. Il regrette désormais le fait que l’amour de sa vie a été emmenée hors de Gaza contre sa volonté, et dit qu’il ne la reverra peut-être plus jamais.

« J’ai réalisé que j’avais été envoyé là-bas pour purger une peine jusqu’à ce que je rompe ma relation », a déclaré Aman lors d’une interview sur le toit de sa maison à Gaza.

Cela fait suite à une série d’humiliations après qu’il a participé à une innocente réunion en ligne avec des militants pacifistes israéliens. L’initiative l’a conduit en prison, pour finalement détruire son mariage. Son expérience est représentative du manque de liberté d’expression au sein du territoire dirigé par le Hamas, ainsi que de l’hostilité du groupe terroriste à toute discussion sur une coexistence avec Israël.

« La façon déplorable dont Rami Aman a été traité par les autorités du Hamas met en lumière leur pratique systématique de punir ceux dont le discours menace la doctrine officielle », a déclaré Omar Shakir, directeur Israël-Palestine de Human Rights Watch.

Aman ne pensait pas qu’il faisait quoi que ce soit de subversif lorsqu’il s’est associé à cet appel sur Zoom en avril dernier. Face aux confinements généralisés au début de la pandémie de coronavirus, Aman voulait discuter du « double verrouillage » de Gaza, qui subit depuis 14 ans un blocus israélo-égyptien restrictif pour contrecarrer la contrebande d’armes au sein de l’enclave.

« Je voulais que les gens en sachent davantage sur la réalité de la vie sous l’occupation et le siège israéliens, une vie privée de droits dont jouit le reste du monde », a déclaré Aman, écrivain indépendant de 39 ans.

Pendant plus de deux heures, Aman et son groupe de militants pacifistes, le Comité des jeunes de Gaza, ont parlé coexistence avec des dizaines d’Israéliens.

Les membres de l’aile militaire du Jihad islamique palestinien, les Brigades Al-Quds, désinfectent les rues de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 26 mars 2020 (Crédit : Said Khatib/AFP)
Les forces de sécurité du Hamas arrêtent un véhicule au poste de contrôle de Khan Younis dans le sud de la bande de Gaza, le 28 août 2019. (Said Khatib / AFP)

Alors que les rumeurs de la réunion se propageaient, des commentaires acerbes le qualifiant de traître ont été publiés sur les réseaux sociaux. Certains ont exhorté le Hamas, qui dirige Gaza depuis 2007, à agir.

Aman a affirmé que, le 9 avril, lui et sept membres de son groupe ont été convoqués par la Sécurité intérieure, l’agence qui s’occupe des dissidents et des personnes accusées d’espionnage au profit d’Israël.

Il a expliqué qu’on lui avait bandé les yeux, et qu’il avait été transféré rapidement vers un centre de détention où il se dit que les détenus y sont forcés de s’asseoir dans de minuscules chaises pour enfants pendant des journées entières, parfois des semaines, ponctuées de rares pauses.

« Ils n’ont présenté aucune preuve contre moi », a déclaré Aman. Il a affirmé qu’il devait rester assis de 6 heures à 1 heure du matin, à part lorsqu’il était emmené pour un interrogatoire ou pour prier. Il n’avait le droit d’enlever son bandeau que lorsqu’il allait aux toilettes. Ses geôliers l’appelaient par son numéro de cellule, 6299.

Les questions ont porté sur la réunion Zoom et sur ceux qui en étaient à l’origine. Aman a été accusé de collaborer avec Israël – un crime passible de la peine de mort.

Rami Aman, 38 ans, s’adresse à des militants israéliens lors d’une vidéoconférence en avril avant d’être arrêté par les autorités du Hamas. (Capture d’écran : Youtube)

Il affirme qu’à 1 heure du matin, les détenus étaient autorisés à dormir les yeux bandés juste à côté des chaises. Ils se blottissaient dans leurs vestes sur le sol froid avant d’être réveillés quelques heures plus tard pour la prière musulmane de l’aube.

Human Rights Watch avait documenté des récits similaires dans un rapport de 2018.

Aman a déclaré qu’il avait passé 18 jours mortifères ainsi, avant d’être transféré vers une minuscule cellule.

Puis l’interrogatoire a pris une nouvelle tournure quelque peu étrange.

À peine deux mois plus tôt, Aman avait signé un contrat de mariage avec la fille d’un responsable du Hamas en exil basé en Égypte. Le couple n’a pas pu célébrer son mariage lors d’une cérémonie officielle en raison du confinement dû au coronavirus, mais ils étaient considérés comme mariés par la loi islamique.

Aman a déclaré l’avoir rencontrée en 2018 après sa séparation de son premier mari. Il a dit qu’elle croyait à un message de paix et avait rejoint son équipe à l’occasion de plusieurs discussions avec des Israéliens. Il a demandé que son nom ne soit pas publié, craignant que cela ne lui cause du tort.

Rami Aman, un militant pacifiste palestinien de Gaza, retrace son calvaire lors d’une interview sur le toit de sa maison familiale à Gaza, le 10 février 2021. (Crédit : Adel Hana / AP)

Aman affirme que sa nouvelle épouse avait été arrêtée avec lui, mais qu’ils avaient rapidement été séparés.

« Elle ne veut plus de vous », lui a dit un officier. « Il vaut mieux que vous divorciez tous les deux. »

Pendant deux mois, a-t-il dit, il a résisté à la pression exercée afin qu’il rompe la relation. Le 28 juin, elle lui a finalement rendu visite, mentionnant qu’elle avait été libérée sous caution.

« Ce n’était pas la femme que j’avais connue », a-t-il dit. « Il était évident qu’on lui faisait subir une forte pression. » Des officiers étaient assis dans la pièce.

Il a refusé de lui accorder le divorce.

En juillet, il a été transféré à la prison centrale du Hamas. Il n’y a plus eu d’interrogatoire ni de torture.

À la mi-août, il a déclaré qu’il avait finalement signé les papiers de divorce après qu’on lui a promis qu’il serait libéré le lendemain.

Cependant, il est resté en détention pendant encore deux mois. Le 25 octobre, l’Égypte a rouvert sa frontière avec Gaza pour permettre à une délégation du Hamas de se rendre au Caire.

Le lendemain, un tribunal du Hamas a condamné Aman sur la base de l’accusation évasive « d’affaiblissement de l’esprit révolutionnaire ». Il a été libéré avec une condamnation à du sursis.

Ce n’est qu’alors qu’Aman a appris que sa femme avait été emmenée avec la délégation du Hamas en Égypte et rendue à sa famille.

L’agence Associated Press a contacté la femme, qui a confirmé qu’elle avait été forcée de divorcer et qu’elle voulait retrouver son mari.

Un haut responsable du Hamas soupçonné d’être impliqué dans l’affaire n’a pas répondu à des demandes répétées de commentaires.

Aman passe ses journées à avoir des discussions avec son avocat, avec des groupes de défense des droits humains et à envoyer des SMS aux responsables du Hamas. Il a également appris qu’il lui était interdit de quitter Gaza.

Eyad Bozum, un porte-parole du ministère de l’Intérieur, a déclaré que le problème était « en passe d’être résolu », sans donner plus de détails.

Pour l’instant, Aman a mis son activisme politique entre parenthèses. « Maintenant, j’ai mon combat personnel : retourner auprès de ma femme. »

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