Le président américain Barack Obama est actuellement en vacances à Martha’s Vineyard, comme il le fait tous les mois d’août.

Les six années précédentes, il a toujours invité le professeur de droit Alan Dershowitz, qui passe aussi ses vacances d’été sur l’île pittoresque du Massachusetts, à venir le voir. Mais cette année l’accord avec l’Iran est arrivé.

« Je ne vais pas être invité chez lui cette fois. C’est très bien. Il connaît mon point de vue », a déclaré dans une interview Dershowitz, se référant à sa farouche opposition à l’accord nucléaire que les États-Unis et les cinq puissances mondiales ont conclu avec l’Iran le mois dernier.

« Il sait qu’il m’a fait certaines promesses quand nous nous sommes rencontrés dans le Bureau ovale, » a poursuivi Dershowitz. « Il m’a dit : ‘Alan, tu sais que je ne bluffe pas. J’ai le soutien d’Israël. L’Iran ne sera jamais autorisé à développer des armes nucléaires. Toutes les options sont sur la table. »

Il a changé sa politique. Et il ne va pas pouvoir me regarder dans les yeux ». (Hillary Clinton, la possible remplaçante d’Obama est également venue à Martha’s Vineyard cet été et elle y a rencontré Dershowitz).

Commentateur politique et écrivain prolifique bien connu, Dershowitz se considère comme un « libéral-démocrate. »

Il a voté deux fois pour Obama, et lui donne généralement d’excellentes notes sur les questions intérieures, et a même quelques bonnes choses à dire au sujet de ses diverses initiatives de politique étrangère. Il soutient les condamnations de l’administration des implantations israéliennes et ne s’opposerait pas à plus de pression sur Jérusalem en ce qui concerne un Etat palestinien.

Alan Dershowitz (photo credit: Yossi Zamir/Flash90)

Alan Dershowitz (Crédit photo: Yossi Zamir / Flash90)

Mais quand au Plan conjoint d’action global (JCPOA), Dershowitz rend un verdict implacable. « Je lui donne un D-moins. C’est une note d’échec », a-t-il dit. « Je ne laisserais pas ce président et ce secrétaire d’Etat [John Kerry] – que je connais bien tous les deux, je les connais depuis longtemps – je ne laisserai pas ces deux personnes négocier un bail de 30 jours pour moi. Ils se sont avérés être des négociateurs incompétents ».

Les griefs de Dershowitz concernant l’accord sont multiples. En effet, il vient de publier un livre entier sur le sujet. Il fait des recherches depuis 10 ans sur le problème nucléaire iranien et après que l’accord ait été signé il lui a fallu 11 jours pour écrire plus de 200 pages, a-t-il confié.

Son livre “The Case Against the Iran Deal: How Can We Now Stop Iran from Getting Nukes?” fustige non seulement les dispositions actuelles de l’accord – sur lesquelles selon lui pour chaque scientifique qui dit que c’est un bon accord, il y en a au moins un qui dit qu’il est mauvais – mais aussi la « terrible » stratégie de négociation de l’administration américaine.

Contrairement au Premier ministre Benjamin Netanyahu, sans doute le plus virulent critique au pacte dans le monde entier, Dershowitz ne demande pas aux législateurs américains de faire tomber l’accord.

Alors que Netanyahu affirme qu’un meilleur accord est possible si le Congrès tuait l’actuel, Dershowitz estime que le blocage de l’accord pourrait rendre la situation encore pire que ce qu’il est maintenant. Au lieu de cela, il suggère de faire passer une simple loi qui selon lui pourrait contribuer à ce que l’Iran n’atteigne jamais une bombe nucléaire.

Le problème principal de Dershowitz avec la façon dont les États-Unis ont abordé la menace iranienne est qu’ils n’ont pas déclaré que Téhéran ne serait jamais autorisé à construire une bombe.

Le JCPOA ne précise pas explicitement qu’il est interdit à l’Iran pour l’éternité de développer une arme nucléaire. Et cela, selon Dershowitz, pourrait encourager l’Iran à construire la bombe après l’accord.

Le président joue sur l’ambiguïté. Il veut dire avec un côté de sa bouche au public américain que cet accord est pour toujours, tout en disant aux Iraniens, non, cet accord n’est pas pour toujours

« S’il y n’avait pas eu du tout de négociation, je ne pense pas que l’Iran aurait développé des armes nucléaires. Ils s’en seraient peut-être rapprochés, mais ils n’auraient jamais traversé la ligne rouge », a déclaré Dershowitz, 76 ans, au Times of Israel.

«Le président Obama avait une politique ferme et stricte qu’il avait annoncée, à différentes reprises, et qu’il m’a dite en tête à tête : « Nous ne permettrons jamais à l’Iran de développer des armes nucléaires. Nous allons utiliser la force militaire si nécessaire pour les arrêter. « C’était un moyen de dissuasion très fort. Je ne crois pas que l’Iran aurait développé des armes nucléaires sans l’accord. Cet accord a fait passer le feu du rouge au vert ».

Selon les clauses d’extinction de l’accord, l’Iran sera libre de construire la bombe après environ une décennie, dit Dershowitz. « Il n’y a rien dans l’accord qui dise qu’ils ne seront pas autorisés à développer des armes nucléaires. »

L’administration se fonde sur le fait que l’Iran est signataire du Traité de non-prolifération nucléaire, qui interdit les armes nucléaires, mais l’Iran peut abandonner ce traité à tout moment, fait il remarquer.

Le JCPOA fait certes mention, dans son préambule, que « l’Iran réaffirme qu’en aucun cas l’Iran ne tentera jamais de développer ou d’acquérir des armes nucléaires. »

Mais Dershowitz est convaincu que ni les Etats-Unis ni l’Iran ne considèrent que cette disposition soit juridiquement contraignante.

En défendant l’accord, les responsables de l’administration disent qu’il garantit que Téhéran n’aura pas d’arme dans la prochaine décennie. Quand on les interroge sur la période ultérieure, ils se réfèrent au TNP, a-t-il dit.

(Obama a dit à plusieurs reprises que « l’interdiction sur l’Iran d’avoir l’arme nucléaire est permanente. » Mais Dershowitz fait valoir que le préambule d’un accord n’est pas contractuel en droit international – ce à quoi les responsables américains rétorquent que le JCPOA n’est pas un traité, mais plutôt un «accord politique » qui, à proprement parler, n’est pas juridiquement contraignant du tout.)

« Je mets au défi [Obama] de montrer quoi que ce soit dans cet accord [qui interdirait l’Iran de développer la bombe] à part cette déclaration préliminaire qui dit que l’Iran ne sera pas autorisé à développer une arme nucléaire après l’expiration de l’accord », a déclaré Dershowitz. « Il ne peut pas le faire. Alors, il ne dit pas au peuple américain la vérité sur l’accord ».

Dershowitz ne cesse de critiquer le JCPOA, et dans le dernier chapitre de son livre offre une « proposition constructive » pour améliorer l’accord et garantir que Téhéran ne disposera jamais de bombe nucléaire.

Il appelle le Congrès à adopter une loi consacrant le préambule de l’accord et la réaffirmation de l’interdiction permanente sur les armes nucléaires comme partie intégrante de l’accord. Une telle loi autoriserait le président actuel et tous ses successeurs à utiliser préventivement la force militaire, sans négociation ni avertissement, pour empêcher l’Iran d’acquérir une arme militaire si jamais il tentait de le faire.

« Il est trop tard pour changer les termes de l’accord, mais il n’est pas trop tard pour le Congrès d’insister pour que l’Iran se conforme pleinement à ses dispositions », écrit Dershowitz.

« Les avantages de l’adoption de telles lois sont claires : la loi tient à souligner la centralité dans l’accord de la réaffirmation de l’Iran de ne disposer jamais d’armes nucléaires, et de fournir à la fois un moyen de dissuasion contre l’Iran s’il ne respectait pas cette réaffirmation et une autorisation d’exécution dans le cas où il le fait. »

Obama s’opposerait certainement à un tel projet de loi, craignant que cela conduirait les Iraniens à renoncer à l’accord, estime Dershowitz dans l’interview.

« Le président veut jouer sur l’ambiguïté. Il veut dire avec un côté de sa bouche au public américain que cet accord est pour toujours, tout en disant aux Iraniens, non, cet accord n’est pas pour toujours ».

Benjamin Netanyahu, parlant à Barack Obama à la résidence du Premier ministre à Jérusalem en mars 2013  (Crédit photo: Pete Souza / Maison Blanche)

Benjamin Netanyahu, parlant à Barack Obama à la résidence du Premier ministre à Jérusalem en mars 2013 (Crédit photo: Pete Souza / Maison Blanche)

Mais il serait intéressant de voir comment Washington et Téhéran réagiraient à un tel projet de loi, pense Dershowitz. « Il révèlerait le bluff de tout le monde. »

Le président ne souhaite pas que l’Iran soit en mesure d’acquérir une bombe nucléaire, a-t-il souligné. Obama a essayé, mais il n’est tout simplement parvenu obtenir à un meilleur accord. « Il parie, » tonne Dershowitz.

« Il est prêt à lancer les dés. Parce que son héritage est une chose, la sécurité d’Israël en est une autre. Il est prêt à parier sur la sécurité d’Israël, mais il n’est pas prêt à permettre à Israël d’entrer dans ce pari, et c’est ce qui cloche avec cette négociation ».

«Obama a été un tyran. Il a essayé d’écraser l’opposition »

Israël a été exclu des négociations avec l’Iran, qui ont été menées par des pays dont la plupart n’ont pas lieu de craindre une capacité d’armement nucléaire iranien, dit Dershowitz.

Mais Israël a des craintes raisonnables, ce n’est donc non seulement le droit de Netanyahu mais aussi son devoir d’essayer de modifier la politique américaine sur cette question.

Dershowitz rejette les allégations de présumée ingérence indéfendable de Netanyahu dans la politique américaine. Ce n’est pas comme s’il se prononçait sur le mariage gay ou la réforme de la politique de santé ; mais il défend sa cause contre un accord dont il craint qu’il menace la survie de son pays, a fait valoir le professeur. « Obama a été un tyran. Il a essayé d’écraser l’opposition à l’accord ».

Les attaques du président sur les efforts de lobbying apparemment sans précédent d’Israël sont historiquement inexacts, a-t-il ajouté : Lafayette a essayé de convaincre les Américains de soutenir la Révolution française, Churchill a exigé des troupes américaines de combattre dans la Seconde Guerre mondiale, David Cameron a tenté de convaincre les législateurs d’approuver l’accord avec l’Iran.

«Une rencontre avec le président en ce moment gâcherait probablement nos vacances à tous les deux

Obama n’est pas derangé que Netanyahu se soit ingéré dans la politique américaine ; il n’a tout simplement pas aimé sa position sur l’accord, selon Dershowitz. « Si Netanyahu était en faveur de l’accord, il l’inviterait à parler au Congrès. »

Contredisant l’opinion commune, Dershowitz insiste que les relations américano-israéliennes ne sont pas à leur point le plus bas dans l’histoire. « Israël cherche à en imposer. Je pense que c’est une bonne chose », a-t-il dit.

« Il s’agit d’un conflit tendu entre les intérêts israéliens et ce que le président Obama croit être les intérêts américains. Voilà le genre de conflit qu’on pourrait toujours anticiper. Je ne crois pas que cela aura un impact durable sur les relations américano-israéliennes ».

L’accord avec l’Iran va devenir un thème dominant de la campagne présidentielle en Amérique, et les candidats des deux partis vont vouloir montrer qu’ils soutiennent Israël – peut-être même plus en raison de la confrontation publique entre Jérusalem et Washington, selon Dershowitz. « Donc à la fin, ce sera peut-être bon pour Israël. »

« Les sanctions sont mortes. Elles ne vont pas jamais revenir »

Qu’arrivera-t-il si le Congrès tuait l’accord ?

Les responsables israéliens affirment qu’un meilleur accord est possible, puisque les Iraniens sont sous pression financière intense. Si les États-Unis confirmait ses sanctions et en imposait d’encore plus strictes, l’Iran reviendrait sûrement à la table des négociations et ferait de nouvelles concessions, affirment certains à Jérusalem.

Même si une partie de la communauté internationale est peu disposée à renoncer à des relations commerciales avec l’Iran, l’économie américaine est si forte que les seules sanctions américaines auraient assez d’influence pour forcer finalement les Iraniens à revenir à la table des négociations, selon cette logique.

Dershowitz n’est pas de cet avis. « Les sanctions sont mortes. Elles ne vont pas jamais revenir. Elles ne seront jamais aussi puissantes qu’elles l’étaient autrefois », estime-t-il. Malgré toute sa critique de l’accord, il n’est pas certain que le tuer maintenant soit une bonne idée.

« Il est possible que s’opposer à l’accord, le rendra encore pire. C’est également possible que cela sera mieux. Voilà pourquoi c’est un mauvais accord : Il nous donne l’option entre le mauvais et le pire ».

Les Américains ont joué aux dames avec le peuple qui a inventé les échecs, a-t-il poursuivi. « Les ayatollahs ont mis notre président en échec et mat, et l’ont mis dans une position où nous avons le choix entre un mauvais accord et peut-être un résultat encore pire. »

Même s’il a recevait une invitation tardive pour la résidence de vacances du président à Martha’s Vineyard, à ce point Dershowitz la reporterait à une autre fois, a-t-il dit vers la fin de l’interview. « Je préfère ne pas avoir à dire au président en ce moment ce que je pense de son accord. Je préfère laisser les humeurs se raffraichir un peu, et je serais heureux de le rencontrer dans les mois à venir. Une rencontre avec le président en ce moment gâcherait probablement nos vacances à tous les deux ».